CHAPITRE IX
SOURCES d'eau douce.
Les physiciens des trois derniers siècles ont émis les opinions les plus contradictoires et les plus opposées à celles qui ont cours maintenant dans la science sur l'origine des sources d'eau douce. Le plus grand nombre avait supposé que l'eau des mers, en filtrant dans toutes les parties intérieures et poreuses du globe, s'y dépouillait de la majeure partie des matières minérales qu'elle tient en dissolution, et que, exempte des lois de la pesanteur, elle descendait ou remontait à volonté. Seul contre eux tous, Bernard Palissy a soutenu que les sources provenaient des eaux atmosphériques; voici à cet égard comment il s'exprime :
La cause pourquoy les eaux se trouvent tant es sources qu'es puits n'est auire qu'elles ont trouvé un fond de pierre ou de terre argileuse^ laquelle peut tenir Veau autant bien comme la pierre; et si quelqu'un cherche de Veau dedans des terres sa^
9t' EAUX DOUCES
hleuses^H n*enir0uvera jamais^ êi ce rCest q'ktrHl ^ ait ou. de»r 8ÙUS de Vta%t quelque terre argileuse^ pierre m» <ird<n$e^ 9U tnir nérai qui retiennent les euiujo de pluyes quand elles lieront passé (Hf travers les terres i.
Le temps s'est chargé eu soin de confirmer ropkôoa de Çer^ nard Palissy, et pour ceux qui ont observé attentivement le rapport qui unit les eaixx atmosph^ques avec celle» qui a'^ coulent h la surCace ou sous le sol, tous reconnaissent roainle* nant que les sources d'eau douce ont pour origine Teau phiviate. Gelle*ci^ en ^et, parvenue à sa destination, c'e6t-*à*âire. la terre, y pénètre jusqu'à des profondeurs variables, s'y accumule et produit les courants souterrains dont les ruisseaux nous offrent un exemple frappant.
Nous ne pouvons cependant passer sous silence certaines observations qui tiendraient à faire croire qu'à une certaine distance des côtes, les eaux des mers ont un accès direct avec les courants souterrains : ainsi, le puits artésien de Noyelle-sur- Mer (Somme) augmente ou diminue suivant que la marée est haute ou basse : Arago a signalé un fait tout semblable au sujet d'une fontaine jaillissante située près de la Tamise. Ce puits qui, à la marée basse, débitait 273 litres d*eau par minute, donnait, lorsque la mer était haute, 263 litres d'eau dans le même temps. Ces faits^ restés inexpliqués jusqu'à ce jour, n'infirment en aucune manière l'opinion de Bernard Palissy. En effet, si les courants souterrains étaient alimentés par les eaux des mers, ils devraient être plus nombreux, et la . cpiantité d'eau qu'ils déversent devrait être plus grande à une petite 4&itance des côtes que dans l'intérieur des terres, et c'est le contraire qui a lieu. Ensuite, on ne comprendrait pas comment les eaux nous arrivent par les sources à peine chargées de quelques matières salines très^solubles (les bromures par exemple), que les eaux des mers tiennent en dissolution, et cela en proportion notable : or, la composition des eaux douces de source, comparée à celle de l!eau de mer> est trop différente pour supposer que les choses puissent se passer ainsi, même en admettant qu'à la suite de réactions spéciales, les
1. Bernard Palissj, Œuvres complètetf etc.» Avec des notes et une notice historique, par P. A. Cap. Paris, 1814.
SOURCaSS D'EAU BOUGE »
sels marins se soient entièrement modifié»' pendant leorstraM^^ ports AanB lès earltés âooterraines. D'une antre part» eontfmeiil? nier qne les eâu^ Ae sonrces proviennent des eanx plnvialei, lorsqu'on voit, à la suite dos hivers ou des pltties) continuât, apparaître des sources v&itaMpes^Mariotte cite lefaitsuraoït. Une cour pavée dans laquelle on avait accunmlé des mi^tériaicc de démolitioiis, et qui avaient été soumis à de ^longues ploies d'hiver, laissa sourdre au pqfintemps et à )f autoaine una souicei d'eau qui persista jusqu'à l'enlèreineat des décomï^res. Gbusd^ avaient été en quelque sorte le réservoir des eaux pluviahe, qm, ne pouvant s'infiltrer dans la cour, jaillissaient au dehors.
La cocrélatioa des eaux courantes superficiiBlles et des eaEOX courantes souterraines a fait supposer, qu'en général, ehaqud vallée géograidiique, et même chaque pli de terrain, avait aon premier et son second lit d'écoulement, ou, en d'autres termes, son cours (Veau iapparent (ruisseaux, rivières et fleuves), et son cours d'eau caché (sources). M. Delesse, dans ses beaux tra* vaux sur les eaux du bassin de la Seine i, a montré, en efifet, que sous ce fleuve, il existait une abondante nappe> d'eau qui traversait des couches de marne, et au dessous de cettes'ci une autre nappe également inépuisable et circulant dans les forma* tiens d'aigle plastique. Or, comme ces deux nappes se rencontrent sur les deux côtés de la Seine et que le Uialweg* de Tune et de l'autre, correspond à celui même du fleuve, i) en résulte trois thalwegs ou trois fleuves superposés.
Les eourants souterrains d'eaux douces, après avoirpareoui^ des distances parfois considérables, se font jour partout oir ils trouvent un lieu propice. Céstà ce moment que leur eau prend le nom de source et, dans quelques localités, le nom de fon^ taine^ quoiqu'il soit plus habituel de réserver ce dernier nom au kiassm qui sert à l'eau provenant des sources.
Le volume d'eau que débitent les sources est très^variable, et est le plus 8<Nivént subordonné à l'état de l'atmosphère : ainsi, on remarque qu'après les pluies continues, le débit augmente d'une manière notable, mais l'eau qui en jaillit a perdu une partie de sa limpidité , partant, de ses propriétés, et ccda par les matières terreuses que les eaux étrangères y ont apporté.
1. Delesse, Carie géolopquedu dcpartemeni de la Seine, Paris, 1860.
Tout le monde sait qu'à Tépoque des pluies, les eaux des fontaines des villes sont souvent troubles et charrient du carbonate et du sulfate de chaux, de la silice, de Targile, etc. Mais lorsque les eaux pluviales ont rejoint les courants souterrains, les sources reviennent à leur débit normal, et l'eau reprend sa limpidité ordinaire.
On observe que le débit des sources naturelles est d'autant plus abondant que les neiges ont séjourné plus longtemps sur le sol : la neige détrempe les terres plus que les pluies et d'une manière plus continue.
La composition du terrain où les sources se font jour a aussi une influence très-grande, et sur le débit, et sur la nature de l'eau. Toutes les fois qu'elles prennent naissance dans un terrain granitique, où les eaux pluviales ont un accès plus difficile, les sources sont moins sujettes aux variations d'augmentation et de diminution ; ensuite leurs eaux sont moins altérées dans leur constitution que celles qui sourdent à travers des terrains crétacés ^
La terre ne s'échauffant ou ne se refroidissant qu'à une certaine distance de sa superficie, l'eau qui jaillit des sources, surtout celle qui ne reçoit pas directement l'action des eaux pluviales» conserve sa température, quelle que soit l'époque d l'année. Celle qui provient de nappes d'eau considérables perd, pendant son mouvement ascensionnel, une quantité de calorique qui se traduit seulement par un, deux ou trois dixièmes de degré, suivant son volume et le temps qu'elle a mis pour s'épanoher au dehors.
Mais les sources alimentées par les eaux pluviales, et à une petite distance de la superficie du sol, déversent de l'eau dont la température n'est pas absolument invariable ; ce phénomène s'observe surtout dans celles qui cessent de couler à certaines époques de Tannée, ou dont le débit n'est pas régulier.
Toutes cesconsidérations nous conduisent à poser en principe, que les eaux de sources des terrains siliceux sont de meilleure
1. Hipp3crate aitacliait une grande importance à l'eau dont les sources étaient exposées au levant. Ces eaux, dit-il, sont nécessairement limpides, de bonne odeur, molles et agr^ables^ parce que le soleil, à son lever, les corrige, en dissipant par ses rayons le brouillard qui ordinairement occupe l'atmosphère de la matinée. (Hippocrate, Œuvres complètes, t. IF, p. 22-23- Traduction Littré.)