INTRODUCTION. CXIX
Dans les baissoirs de la saline de Salzhausen, près de Nidda, on trouve une foule d’epinoches de la longueur de deux pouces environ. Dans ceux de la saline de Nauheim, qui n’en est éloignée que de six lieues, on ne rencontre aucun être vivant, mais l’eau des réservoirs y est fort FONS. en acide carbonique et en chaux ; les parois des bâtiments sont couvertes de stalactites. Les œufs que des oiseaux y avaient apportés ont pu se développer dans lun des réservoirs seulement ; dans l’autre se trouvaient réunies toutes les conditions pour les faire périr.
Burpaca considère le sarcopte de la gale comme le produit d’un état morbide; de même, les poux chez les enfants, les coquilles dans les étangs, les plantes maritimes dans les environs des salines, les orties, certaines herbes, les poissons dans les mares de pluie, les truites dans les eaux des montagnes , etc., pourraient, d’après le même naturaliste, avoir une origine à peu près semblable. Ainsi un terrain composé de rocs désagrégés, de végétaux pourris, d’eau pluviale, d’eau salée, etc., aurait la faculté d’engendrer des coquilles, des truites et des salicornes. Quelles entraves de telles opinions ne doivent-elles pas mettre dans l’étude de la science, lorsqu'elles sont émises par un physiologiste qui jouit d’une considération méritée, et qui, par des travaux solides, s’est acquis la reconnaissance du monde savant! C’est que tous ces points n’ont subi qu'un examen extrêmement superficiel, quoiqu’ils se pretassent très bien à une recherche approfondie; mais ce qui est mystérieux et abstrus est trop séduisant pour lesprit philosophique de la jeunesse qui cherche à pénétrer les secrets de la nature, sans se munir d’une échelle comme le mineur lorsqu'il descend dans les souterrains.
N’y a-t-il pas des phénomènes plus inexplicables que ceux dont nous venons de parler ? Ainsi, ne voit-on pas des corps, résistant au feu, se volatiliser dans certaines circonstances, et entrer à la température ordinaire dans un état dont nous ne pouvons pas dire s’il est gazeux ou non? La formation des vapeurs d’eau, la gazéification, en général, est, dans ces corps, la cause de leur singulière volatilisation; un corps qui passe à l’état de gaz, un liquide qui se vaporise, communique à toutes les matières qui y sont dissoutes la faculté plus ou moins grande de prendre le même état, propriété que ces matières ne possèdent pas pour elles seules.
C’est ainsi que l'acide borique, qui fait partie des matières les plus fixes, n’éprouve pas la moindre diminution appréciable par les balances les plus délicates, lors même qu’on le chauffe au rouge-blanc : il n’est donc pas volatil; mais sa solution aqueuse ne peut pas être évaporée même à une chaleur fort douce sans que les vapeurs d’eau entraînent une quantité sensible d’acide borique. Cette propriété est la cause pour laquelle, dans toutes les analyses des minéraux renfermant de l’acide borique, on éprouve une perte lorsqu'il en faut évaporer la dissolution. La quantité d'acide borique qui est entraînée par un pied cube de vapeur d’eau bouillante ne peut pas être découverte par les réactifs les plus sen-
ÉXX INTRODUCTION.
sibles; et cependant, quelque petite qu’elle paraisse être, ces milliers de quintaux d'acide borique qui sont versés dans le commerce par Plitalie proviennent de l’accumulation incessante de cette quantité en apparence si peu sensible. Dans les lagunes de Castelnuovo, de Cerchiago et d’autres, on fait passer les vapeurs bouillantes qui surgissent en torrents de Yinterieur de la terre, à travers de l’eau qui s’en charge de plus en plus, de sorte qu’à la fin on en retire, par l’évaporation, de l’acide borique cristallisé. A en juger par la température de ces vapeurs, elles proviennent de profondeurs où aucun être humain, aucun animal, n’a Jamais pu vivre. Combien remarquable et significative apparaît, sous ce rapport, la quantité d’ammoniaque que ces vapeurs contiennent toujours ! car, dans les grandes fabriques à Liverpool, par exemple, où l’on travaille l’acide borique naturel pour en faire du borax, on en retire, comme produit accessoire, des centaines de livres de sulfate d’ammoniaque.
Cette ammoniaque n’est pas un produit de l’économie animale, elle était . présente avant toutes les générations vivantes; elle constitue une partie inhérente au globe terrestre.
Les expériences qui ont été faites par la direction des poudres et salpêtres, sous Lavoisier, ont prouvé que, dans l’évaporation des lessives de nitre, les sels qui y sont contenus se vaporisent avec l’eau et occasionnent une perte dont on n’avait su se rendre compte avant d’avoir connaissance de ce fait.
Depuis longtemps, on sait que dans les tempêtes les feuilles des plantes se couvrent de croütes salines, et cela dans la direction de l’ouragan vers la terre ferme, même sur une étendue de vingt à trente milles d’Angleterre. Mais il n’est pas besoin de tempêtes pour volatiliser ces sels; Vair qui flotte sur la mer trouble en tout temps la solution du nitrate d'argent; chaque courant, quelque faible qu’il soit, enlève avec les millions de quintaux d’eau de mer qui se vaporisent annuellement, une quantité correspondante de sels qui y sont dissous, et amène à la terre ferme du chlorure de sodium, du chlorure de potassium, de la magnésie et les autres principes de l’eau de mer”.
Cette volatilisation est également la cause d’une perte considérable dans le rendement du sel par les sources faibles. A la saline de Nauheim, M. Wairuscmi, directeur distingué par ses connaissances, a prouvé jusqu’à l’évidence cette volatilisation du sel marin. Une plaque de verre fixée sur une barre élevée entre deux bâtiments, à peine éloi- . gnés l’un de l’autre de 1200 pas, se trouva le matin, après l’évaporation de la rosée, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, suivant la direction du vent, constamment tapissée de cristaux de sel.
* D’après MARCET, l’eau de la mer renferme en 1,000 parties :
26,600 sel marin
4,669 sulfate de soude
1,232 ehlorure de potassium 5,154 chlorure de magnesium
0,153 sulfate de chaux.
INTRODUCTION. cxk]
La mer, qui éprouve une vaporisation continue, répand sur toute la surface de la terre des sels qu’on retrouve dans l’eau de pluie et qui sont indispensables à la végétation; on les trouve même dans la cendre de ces plantes, lors même que le sol ne pouvait pas en fournir les éléments.
Lorsque nous considérons de vastes phénomènes, notre esprit n’a plus de mesure pour établir des comparaisons, et nous rapportons tout à nous-mêmes, tout à ce qui nous entoure. Mais combien le cercle où nous vivons est-il petit par rapport à la masse entière du globe! Ce qui est à peine sensible dans. un espace limité nous apparaît la grand et insaisissable. L’air ne contient qu’un millième de son poids d’acide carbonique, et quelque faible que paraisse cette quantité, elle est pourtant plus que suffisante pour approvisionner de carbone toutes les générations vivantes durant des siècles, même si ce carbone n’y était plus remplacé par elles.
L’eau de mer renferme 1/12,400 de son poids de carbonate dechaux, et cette quantité, à peine déterminable dans une livre, fournit la matière première de la coquille de ces myriades de crustacés et de coraux. Tandis. que l’air ne renferme que 4 à 6/10,000 de son volume d’acide carbonique, la quantité dans l’eau de mer s’eleve à plus de 100 fois plus *, et dans ce milieu où vit tout un monde d’autres plantes et d’animaux, se trouvent réunies dans l’ammoniaque et l’acide carbonique ** les mêmes conditions qui rendent possible l’existence des êtres vivants sur la surface de la terre ferme.
Les racines des plantes recueillent sans cesse les alcalis, les principes de l’eau de mer que la pluie amène, et de l’eau de source qui pénètre le sol; sans alcalis ni terres alcalines, la plupart des plantes n’existeraient pas; sans les plantes, les alcalis disparaitraient peu à peu de la surface de la terre.
Si Pon songe que l’eau de mer contient moins d’un millionième de son poids d’iode, et que toutes les combinaisons de l’iode avec les métaux alcalins sont solubles à un haut degré dans l’eau, il faut nécessairement supposer, dans l’organisation des varechs marins, une cause qui détermine ces plantes pendant la vie à enlever à la mer l’iode, sous la forme d’un sel soluble, et à Passimiler de manière qu’il ne puisse plus retourner dans le milieu qui l'entoure. Ces plantes recueillent l’iode comme les plantes terrestres recueillent les alcalis ; elles nous fournissent des quantités d’iode qui, pour être extraites directement de l’eau de mer, exigeraient Pévaporation préalable de lacs entiers. On peut prédire que ces plantes marines ont besoin d’iodures pour se développer, et que leur existence est liée à la présence de l’iode, absolument comme la vie des plantes terrestres dépend de la présence des alcalis et des terres alcalines,
* 10,000 volumes d’eau de mer renferment 620 volumes d’acide carbonique (Lau- RENT, BOUILLON-LAGRANGE).
** Si l’on chauffe le résidu salin provenant de l’évaporation de l’eau de mer, dans une cornue jusqu’au rouge faible, on obtient un sublimé de sel ammoniac (MARCET).
CXXi] INFRODUCTION.
ainsi que nous le fait supposer lexamen des cendres où ces corps se trouvent constamment.