CHAPITRE PREMIER
LES EMPOISONNEMENTS DANS L'ANTIQUITÉ ET Ai: MOYEN AGE
Les propriétés des poisons onl été de toul temps utilisées par l'homme; el la pratique de l'empoisonnemenl criminel remonte à la plus haute antiquité. Nous ne sommes pas très renseignés sur les substances autrefois employées ni surtout sur leur mode de préparation : c'est un sujet que le-; auteurs anciens n'aimaient pas beaucoup à traiter. Galien, après avoir cité, comme les seuls auteurs ayanl osé s'occuper des poisons, Orphée le Théologue, Horus, Mendésius le Jeune, Héliodore, Arate el quelques autres, ajoute : « qu'il est imprudent de traiter des poisons et il en faire connaître la composition au vulgaire, qui pourrait en profiter pour
commettre des crimes » ; — ee qui ne l'empêche pas (railleurs de s
indiquer une série de substances toxiques ou réputées telles. Cette sorte de terreur qu'inspirait la description des poisons se retrouve chez plus d'un auteur. Ainsi, beaucoup plus tard, Cardan (lo01-1576) (De subtililate) déclare qu'il s'abstient complètement de parler des puisons ; « qu'un empoisonneur est beaucoup plus redoutable qu'un brigand, parce qu'il est beaucoup plus difficile d'éviter les embûches clandestines que les manifestes : c'est pourquoi je n'ai pas voulu non seulement enseigner et expérimenter de telles choses, mais même les connaître ».
Les ouvrages les plus anciens qui nous soient parvenus sur les poisons sont ceux de Nicandre de Colophon (204 à 1HK avant l'ère chrétienne . Les renseignements que nous fournissent ultérieurement les ouvrages de Dios-
coride, Pline, Galien, Paul d'Egine, ne diffèrenl pas très notablement de ceux qui sonl donnés par Nicandre.
Dioscoride, médecin el naturaliste grec, qui vivait au premier siècle de l'ère chrétienne, dil que si les poisons sonl nombreux en espèces, leur action es) assez uniforme. 11 parle des difficultés qu'il y a à découvrir un caractère qui différencie un poison d'un autre; il constate aussi que quelques-uns des symptômes occasionnés par les poisons sont parfois produits par des maladies. Les procédés qu'il indique pour traiter les individus empoisonnés ont un certain caractère de généralité; ils consistenl surtout à provoquer l'expulsion du poison par le> moyens les plus rapides, par exemple en déterminant les vomissements par absorption d'huile tiède mélangée d'eau, ou de beurre mélangé à de l'eau et à diverses décoctions.
Nous résumons, d'après Hœfer Histoire de la Chimie, Paris, Firmin-Didot, 1866, t. I, p. 210). la liste des substances toxiques telle qu'elle fut indiquée par Dioscoride (Ilepi ov.r,rrro '.<.// ç<xp[i.ax&)v . et après lui par Galien.
Les poisons tirés du règne animal sont :
Les cantlurrides, dont les effets sur l'appareil génito-urinaire étaient fort bien connus ;
Le bupreste, insecte analogue à la cantharide :
La sangsue, le lièvre marin (?), le crapaud, la salamandre, les serpents venimeux :
Le sang de taureau, — vraisemblablement du sang putréfié., qui pouvait en effet constituer un poison des plus énergiques ;
Le miel d'Héraclée, qu'on supposait produit par des abeilles ayant butiné sur des plantes vénéneuses '.
Parmi les poisons végétaux, Dioscoride cite :
Le suc de pavots, l'opium, dont Nicandre avait assez bien décrit les propriétés narcotiques : plusieurs exemples d'empoisonnements par l'opium sont cités par les auteurs anciens ;
La jusquiame ; on connaissait la jusquiame blanche et lajusquiame noire; on employait surtout les graines qui produisaient des vertiges et une sorte de folie ;
La mandragore , poison peu défini, qui parait avoir été composé de plusieurs sortes de Solanées. capables de déterminer des hallucinations et des accès de folie momentanée :
La ciguë ;les symptômes de l'empoisonnement par la ciguë (probablement la cicuta oirosa), ciguë de Suse, de Crète, de Mégare, ont été bien décrits : rappelons à ce propos le récit bien connu de la mort de Socrate, dans le Phédon de Platon (v. p. 600 . La ciguë servait chez les Athéniens de poi-
' Ces! le miel il«mt avaient mangé les soldats de Xénophon, qui présentèrent ilrs symptômes rappelant assez bien les effets des poisons de la belladone et autres plantes voisines (Xénophon, Anabase).
son judiciaire. On considérait le vin pur comme un contrepoison de la ciguë.
Divers sucs de plantes plus ou moins connues, euphorbiacées, apocy-
nées, cucurbitacées (dorycnium, psyllium, thapsia, elaterium, pharicum,
carpasus, etc.);
L'aconit était connu des anciens comme un poison des plus violents; Pline rapporte que l'un des conjurés de Catilina, Calpurnius Bestia, lit périr ses femmes avec l'aconit ;
Le colchique, que l'on disait être employé par la magicienne Médée, de la Colchide ;
L'ellébore blanc (racines de veratrum album). Y ellébore noir avaient divers usages : les Grecs et les Romains s'en servaient pour détruire les souris et les mouches : Aulu-Gelle dit que les Gaulois empoisonnaient leurs flèches avec du suc d'ellébore.
Citons encore le smilax, Y herbe sardonique, sorte de renoncule douée de propriétés irritantes, les champignons vénéneux.
Les poisons minéraux n'étaient pas nombreux.
Dioscoride parle de l'arsenic (sulfure d'arsenic), qu'on trouvait dans la Mysie de l'Hellespont, sous forme de morceaux compacts d'un jaune d'or. Il est probable qu'on savait préparer l'acide arsénieux par un procédé de grillage, par sublimation, comme on savait extraire le mercure métallique du cinabre. L'arsenic ou l'orpiment étaient employés comme agents dépilatoires. Les propriétés toxiques de l'arsenic étaient fort bien connues.
Lq sulfure de mercure, cinabre, était considère comme un poison violent 1 1 1. La découverte du sublime, le vrai poison mercuriel, est relativement récente.
Nicandre cite encore comme poisons minéraux la litharge, la céruse, le gypse (chaux vive ?).
Il est probable que les prêtres égyptiens ont connu l'acide eyanhydriqiie, et qu'ils savaient l'extraire par distillation des amandes du pécher. L'empoisonnement par ce corps était, semble-t-il, la peine réservée aux initiés parjures qui avaient révélé les mystères sacrés.
On trouve enfin dans l'antiquité quelques indications sur des poisons lents : ainsi Théophraste parle d'un poison préparé avec de l'aconit (?J, qui tuait au bout de deux ou trois mois, ou après une ou deux années. Germanicus succomba à l'administration d'un poison lent ' ; tandis que, pour faire périr Britannicus, Néron obligea Locuste à préparer un poison d'un effet rapide (Tacite, Suétone, Juvénal).
* Voyez Suétone, Caius Caligula, I. • Germanicus, animai tetatis agens quartuui et
- vigesimum, diutino morbo Antiochiac obiit, non sine veneni suspicione. Nain, prœter ■• livores, quœ toto corpore erant, et spuinas quœ per os fluebant, cremati quoque cor « inter ossa incorruptum repertum est ; eujus ea natui'a existimatur ut, tinctum veneno,
- igné conflci nequeat. »
Voir aussi : Tacite, Annales, [[. ~-2 ; et Dion Cassius, LVIII, 1S (où il est question d'une sorte d'envoûtement).
Nous n'avons guère de renseignements sérieux sur les poisons qu'on employait aux temps de la république romaine, ni même sur ceux que préparaient les empoisonneuses célèbres, telles que Locuste et Canidie. à l'époque des premiers empereurs. Le crime d'empoisonnement fut à certaines périodes extrêmement fréquent. Tite-Live rapporte l'histoire fort ancienne [423) d'une
association de vingt femmes r aines, qui se livraient à la fabrication de
l>< >i>-. m-- empois tées pour faire disparaître leurs ennemis : au cours du
procès qui eut lieu, elles furenl contraintes de boire les breuvages préparés par elles, qu'elles prétendaienl être des médicaments; toutes moururent : h h ^ complices furent poursuivis et condamnés en grand nombre.
En dehors des deux sulfures d'arsenic, produits naturels, qu'on appelail sandaraque el arsenic, il esl certain que l'on a su de bonne heure isoler L'acide arsénieux, et même l'arsenic métallique, soil par l'action de divers réactifs, suit parle grillage. C'esl ce qui résulte de la description détaillée donnée par Olympiodore, au v siècle, dont M. Berthelol a publié le résumé. [Collection des alchimistes grecs, p. 82, 1887 : Bulletin de la Soc. chimique, t. XLIX. p. 961.
L'arsenic sulfuré esl espècede soufre qui se volatilise promptement.
prenant de l'arsenic lamelleux couleur d'or, Il onces, tu le coupes en morceaux, tule porphyrises, puis tu le fais tremper dans du vinaigre pendant deux ou trois jours et autant de nuits, la matière enfermée dans un vase à col étroit afin qu'elle ne se dissipe pas : puis, décante et lave avec de l'eau pure jusqu'à ce que l'odeur du vinaigre ait disparu... Laisse la masse se dessécher et se contracter à l'air; mélange et broie avec ."> onces de sel de Cappadoce... On opère ensuite dans un vase de verre luté, vase imaginé par Africanus, et muni d'un double couvercle luté afin que l'arsenic ne se dissipe pas. Fais-le donc brûlera plusieurs reprises el pulvérise-le jusqu'à ce qu'il soit devenu blanc. On obtiendra ainsi de l'alun blanc et compact ». (Ber-
tllelol. loC. Cit. |
On remarquera que l'acicfe arsénieux est ici désigné sous le nom d'alun : ailleurs il porte le nom de céruse.
Il existe dans les traités des alchimistes grecs plusieurs indications relatives à la préparation de L'arsenic métallique sublimé.
Au moyen âge le crime d'empoisonnemeni esl très commun dans divers pays. De nombreux ouvrages indiquent la manière d'obtenir les poisons ou de trader Ion individus empoisonnés. Maimonide, le célèbre philosophemédecin juif, de Cordoue, qui vivait au Vieux-Caire au xne siècle, donne, pour se mettre en garde contre les empoisonneurs, les conseils suivants que nous transcrivons d'après le Traité de toxicologie de Chapuis p. 6 :
i Défiez-vous de ces aliments qui exhalent une mauvaise odeur d'oignon;
par exemple, comme ceux préparés avec du vinaigre et de l'oignon, ou ce qui a cuit avec ce dernier : L'on ne doit manger de ces mets que ce qui a été