LES EMPOISONNEMENTS.AU MOYEN AGE
préparé par une personne dans laquelle on a une confiance absolue et à l'égard de laquelle il ne reste pas le moindre doute, parce que c'est dans ces sortes de nids que s'exerce la ruse des empoisonneurs, parce que c'est avec eux que se dissimulent la couleur, l'odeur, ou la consistance du poison. Il faut se tenir en garde contre les substances dont le goût s'altère, et qui n'exhalent point une bonne odeur, et en général contre tout ce dont on ne connail pas l'espèce et la nature. Prenez garde à tout ce qui a cuit avec le garum, et dans lequel domine un goût d'acidité ou styplique, ou bien une saveur douce en excès. Prenez garde au vin, car ce liquide semble disposé pour cet effet, parce qu'il dissimule la couleur, l'odeur et le goût du poison cl parce qu'il facilite son arrivée au cœur. »
Parmi les différents contrepoisons usités à cette époque, les plus célèbres étaient la thériaque et la poudre d'émeraude, qui étaieni réputés comme des médicaments souverains contre l'empoisonnement, la piqûre des serpents ou animaux venimeux, les douleurs d'estomac, etc.
Arnaud de Yilleiieuv îilieu et fin du XIIIe siècle) cite parmi les
poisons animaux la vipère, le scorpion, le crocodile, le dragon marin; — parmi lespoisons minéraux, l'orpiment, la chaux vive, la céruse, la litharge, la vapeur de mercure ; il connail aussi le pouvoir toxique très dangereux des substances animales putréfiées, telles que œufs, poissons, chair, el surtout la chair des mauvaises plaies. 11 a décrit aussi, a\ ec assez d'exactitude, les symptômes les plus habituels des empoisonnements : anxiété précordiale, effort de vomissements, douleurs à l'estomac el à l'intestin, sueurs froides, petitesse et inégalité du pouls {de Venenis '.
L'emploi de l'arsenic (arsenic sublimé, acide arsénieux) est très fréquenl au moyen âge (voir, par exemple [p. 273J, les instructions données par
Charles le Mauvais au ménestrel Wondreton, chargé d'empoisi r
Charles VI, sur les moyens de se procurer de l'arsenic, 1384 .
L'antimoine, déjà connu dans l'antiquité (sulfure d'antimoine) , est devenu célèbre par les travaux do Basile Valentin, qui vivait au commencement du xve siècle, probablement à Erfurt, et dont l'histoire est restée Fort obscure. Dans le fameux ouvrage intitulé Triumphwagen des Antimonii ou Currus triumphalis antimonii (voirp. 319), les propriétés vénéneuses des préparations antimoniales sont mentionnées à côté de leurs vertus thérapeutiques.
Paracelse ixm" siècle) indique l'arsenic connue surpassant en énergie tous les poisons connus. Il décrit aussi la préparation du sublimé. Libavius (1560-1616), qui a laissé plus d'une observation intéressante sur les poisons, sur leurs antidotes, sur l'expérimentation physiologique faite avec
' Hœfer, t. I. p. il:
lc> animaux, décrit les propriétés de l'arsenic blanc, qu'on employait, mélangé avec de la farine et du lait, sous forme de pastilles, pour la destruction des rais.
C'est en Italie surtout, à partir du xve siècle et plus tard, que l'empoisonnement criminel a été le plus fréquemment pratiqué. Il est à peine besoin de rappeler ici 1rs crimes célèbres du pape Alexandre VI et des divers membres de la famille des Borgia. L'arsenic était à celle époque,
comme il l'est encore auj -d'hui, le poison préféré. UAcgua Toffana,
Acquetta di Napoli, avec laquelle furent empoisonnées, dit-on, plus de six cents personnes, parmi lesquelles les papes Pie 111 et Clément XIV. n'était autre chose qu'une solution arsenicale. L'empoisonneuse Toffana, qui avait donné son nom à ce liquide, fut jugée à Rome en 1718.
Au xvne siècle, un autre poison important, le sublimé, commence à être bien connu. Otto Tachenius, de son vrai nom Tacken, originaire de YYestphalie, et qui vécut le plus souvent à Venise, vers le milieu du xviie siècle, décrit avec soin les procédés usités à Venise et Amsterdam pour la préparation du sublimé corrosif ; il en indique aussi quelques-unes (\<> propriétés. 11 a étudié sur lui-même les effets de l'arsenic (v. p. 27 i .
Les poisons les plus employés en France au xvne siècle étaient l'arsenic et le sublimé, quelquefois l'opium. Quelques plantes toxiques avaient été signalées, mais rarement utilisées : la spigélie [spigelia anthelmia, fam. des Loi i uni acre s . en raison des propriétés vénéneuses qu'on lui reconnaissait, était désignée sous le nom significatif de Brinvillière.
Parmi les empoisonneurs célèbres de cette époque figurent au premier rang Marguerite d'Aubray, marquise de Brinvilliers, née en 1630, morte en 1676, et sun amant Godin, dit de Sainte-Croix. Celui-ci, sur la demande de M. d'Aubray, avait été enfermé à la Bastille, où il connut Exili, le fameux empoisonneur italien '.
A sa sertie de prison, Sainte-Croix, de concert avec la marquise, résolut d'empoisonner successivement les divers membres de la famille d'Aubray, pour hériter de leur fortune. En 1666, la marquise de Brinvilliers fit en effet périr son père; peu après, un valet à ses gages nommé La Chaussée empoisonnait les deux messieurs d'Aubray, ses frères. Sainte-Croix mourut à l'époque où l'on préparait la mort de Thérèse d'Aubray. La rumeur
1 Exili ou Eggidi, dont la vie est restée assez mystérieuse, fut, ilil Michelct, empoisonneur aux gages de Mne Olympia, reine de Rome sous Innocent X. pour laquelle il aurait empoisonné 150 personnes dont elle hérita. Exili lut emprisonné à la Bastille, en 1663, pendant quelques mois, et c'est là qu'il eut l'occasion de rencontrer Sainte-Crois et de lui enseigner si - secrets. Il a été gentilhomme de la cour de Christine de Suède : on sail '|n<' cette reine avait quelques prétentions aux sciences alchimiques, et c'est sans doute pour ce motif qu'elle fut en relations avec Exili.
publique raconta qu'il avait été tué par un accident de laboratoire, que le masque de verre dont il recouvrait sa figure pendant qu'il fabriquait ses poison-, s'était bris.- et que les vapeurs toxiques l'avaient immédiatement fait périr. La justice saisit chez Sainte-Croix une cassette pleine de poisons et divers papiers compromettants. Le valet La Chaussée fut arrêté, jugé et condamné à la roue. Quant à la marquise, qui s'était empressée de prendre la fuite, elle avait été condamnée par contumace à la décapitation : elle ne fut arrêtée qu'après des péripéties multiples, en Angleterre, aux Pays-Bas. en Picardie, etc. C'est à Liège que l'on put enfin s'emparer d'elle. Elle tenta deux fois de se suicider. Amenée enfin à Paris, elle y fut jugée 29 avril 1676 et, malgré ses dénégations, condamnée à être décapitée et brûlée. Sa culpabilité ne faisait point de doute : elle s'était accusée ellemême dans une confession signée par elle et saisie à Liège, (buis laquelle elle se reconnaissait coupable des crimes qui lui étaient reprochés, et de plusieurs autres encore, comme par exemple d'avoir donné cinq ou six fois du poison à son mari, et aussi à l'une de ses filles. Soumise à la question, elle lit enfin des aveux complets et dénonça de nombreux complices. Condamnée à être décapitée et brûlée en place de Grève, elle mourut avec un grand courage '.
Les crimes de la Brinvilliers eurent un énorme retentissement ; mais son châtiment ne devait point servir d'exemple : tout au contraire, il y eut en France, après le procès de la marquise, comme une véritable folie d'empoisonnement. Les crimes de ce genre devinrent >i nombreux, qu'on dut instituer pour les juger, une Chambre de justice spéciale, dite Chambre ardente ou Chambre des poisons ItiSn . Elle siégea d'abord à Yincennes, puisa l'Arsenal d'où le nom quelquefois employé de Chambre de l'Arsenal . C'est cette chambre qui eut à juger, entre autre-., la célèbre Voisin, empoisonneuse el devineresse, condamnée au feu el brûlée vive en 1680, puis la Vigoureux, le prêtre Le Sage. etc. Les plus hauts personnages furent cités devant ce tribunal, notamment deux nièces de Mazarin, la duchesse de Bouillon, dont parle Mme de Sévigné*; la comtesse de Soissons, qui s'exila longtemps en Belgique: lemaréchal de Luxembourg, qui fui enfermé à la Bastille, etc. Il n'est pas douteux d'ailleurs que l'on appela devant la Chambre des poisons, maintes personnes en disgrâce pour des motifdivers, mais étrangers au crime d'empoisonnement.
' Voir M™" de Sévigné, Correspondance: Michelet, la Marquise de Brinvilliers: Revue des Deux Mondes, 1860; Bareste, lu Marquise de Brinvilliers, Paris. ISol : A. Dumas. Crimes célèbres, Paris. 1s.j3 ; G. Rouiller, la Marquise de Brinvilliers, manuscrit du y"'"-' Pirot, suri confesseur. Paris, 1883, etc.
- One autre chambre ardente a été instituée cent ans plus tard pour juger les crimes d'empoisonnement commis par les esclaves a la Martinique.
3- La duchesse de Bouillon alla demander à la Voisin un peu de poison peur faire mourir un vieux el ennuyeux mari qu'elle avait et une invention pour épouser un jeune homme qu'elle aimait. »
Il s'en faul que nous soyons exactement renseignés sur la nature des poisons utilisés à cette époque. Les substances trouvées dans la cassette de Sainte-Croix étaienl des paquets de sublimé, de l'opium, du régule d'antimoine. 11 est probable que le sublimé a été souvenl employé. Le poison de la Voisin et de ses émules ou associés était appelé poudre de succession. Ou a ilil que cette poudre était du bichlorure de mercure ou sublimé; j'inclinerais à croire qu'i] s'agissait plus généralement d'arsenic ; car le sublimé, en raison de son goût détestable, n'est véritablement pas d'un emploi bien pratique pour des empoisonneurs de profession. — Dans ce commerce de poisons exercé par la Voisin, Vaneur, Sainte-Colombe, Bachimont, La Bosse, etc., on trafiquait non seulement de véritables poisons, mais aussi de produits abortifs, de substances aphrodisiaques à hase de cantharides, etc.
Le rapport de Guy Simon, apothicaire chargé d'expertiser les substances trouvées chez Sainte-Croix, est assez curieux, surtout en ce qu'il montre l'état rudimentaire (\<~> connaissances toxicologiques à cette époque. Voici un extrait de ce rapport emprunté au Traite de toxicologie de Chapuis .
« Il a d'abord versé quelques gouttes de la liqueur des fioles dans de l'huile de tartre et de l'eau marine, et il ne s'est rien précipité au fond des vaisseaux; il a mis un peu de liqueur dans un matras sur sable, et il n'a trouvé aucune matière acide ni acre à la langue, et presque point de sels lixes. Puis il a empoisonné un pigeon, un chien, un poulet d'Inde, et les avant ouverts, il n'a trouvé qu'un peu de sang caillé au ventricule du cœur. De la pendre déposée par la liqueur, il en a donné à un chat sur un morceau de fressure de mouton, le chai vomit pendant une demi-heure ci lui trouvé mort. »
— Le rapport conclut naïvement : « C'est un poison terrible, diabolique, insaisissable. »
Et ailleurs : « Dans l'eau, par sa pesanteur, le poison (en général) se jette au fond, il obéit, il se précipite, il prend le dessous: l'épreuve du feu n'esl pas moins sûre: il évapore, il dissipe, il consume ce qu'il y a d'innocent et de pur, il ne laisse qu'une matière acre et piquante qui seule résiste à son impression. Les effets sur les animaux sont encore plus sensibles, il perle sa malignité sur toutes les parties où il se distribue; il vicie tout ce qu'il touche. il brise cl brûle d'un l'eu étrange et violent toutes les entrailles. »
(ir le poison de Sainte-Croix n'a pas ces caractères ; il est constaté qu'il surnage sur l'eau. « Il estsupérieur et l'ait obéir les éléments; il se sauve de l'expérience du feu et ne laisse qu'une matière douce et innocente. » Administre aux animaux, il ne laisse pbinl de traces.
Dans cesdescriptions. plusieurs traits l'ont penser à l'acide arsénieux, bien plus qu'au sublimé l'absence de matière acre à la langue, le fait de surnager
sur l'eau). L'emploi du sublimé, à cause de sa saveur très désagréable, paraîl avoir dû être bien dii'lieile, car les poisons étaient d'ordinaire répandus dans des aliments.
Grâce à la Chambre ardente, grâce aussi à l'ordonnance royale de liiiS2 qui vint réglementer la vente des substances vénéneuses et édicter des peines « contre les empoisonneurs, devins et autres » (voir p. 796), les associations de malfaiteurs finirent par disparaître, et le crime d'empoisonnement devint plus rare.
Arrivons au siècle actuel, et rappelons rapidement quelques-unes des affaires d'empoisonnement, parmi celles qui ont eu le plus de retentissement, ou qui onl été l'occasion d'études nom elles et de progrès dans l'art de la recherche des poisons.
L'arsenic est toujours le poison le plus souvent employé par les criminels. L'affaire Boursier, en 1X23, donna lieu à d'intéressantes discussions entre les experts Orfïla, Gardy et Barruel. On supposait que Boursier avait été empoisonné parsa l'en mie et son domestique. Dans un premier rapport, les experts déclaraient avoir trouvé de l'acide arsénieux dans l'intestin sous forme de grains blanchâtres, présentant les caractères les plus importants de ce corps. Mais l'un des experts, Barruel, émit plus tard des doutes sur ce point, et déclara que les globules blancs pris pour de l'arsenic n'étaient que des globules de corps gras. On est aujourd'hui un peu surpris rie pareilles hésitations dans une question aussi facile à résoudre. A celle époque, il est vrai, les procédés dont nous disposons à présent pour reconnaître l'arsenic n'étaient point tous connus, et en particulier l'appareil de Marsh n'était pas inventé.
Un peu plus tard, il faut citer l'empoisonnement-suicide de l'assassin Soulllard, longuement étudié par Orlila (1839), et celui du duc de Praslin.
L'affaire de Mme Lafarge, en 1840, est, parmi les causes célèbres, l'une de celles qui excitèrent au plus haut point la curiosité du public. Elle esl intéressante aussi au point de vue de l'histoire de la toxicologie. Il s'agil encore d'arsenic : la méthode de Marsh était connue depuis 183(i, et les experts se trouvaient en possession d'un instrument merveilleusement précis el sensible, — trop sensible peut-être, — pour retrouver l'arsenic.
Marie Cappelle, femme instruite, élégante et romanesque, avait épousé par l'intermédiaire d'une agence le maître de forges Pouch- Lafarge. Ce mariage fut très malheureux. Mme Lafarge ne sut pas se plier aux exigences de la vie mesquine qu'elle était obligée de mener dans la propriété de son mari,
au Glandier (Corrèze . Lafarge, ayant été obligé de se rendre à Paris pour affaires, recul de sa mère des gâteaux préparés par elle, disait la lettre qui accompagnai I l'envoi : on le priai! de manger ces gâteaux à un jour et ù une heure déterminés. Il est probable qu'un gâteau empoisonné avait été misa la place de ceux qu'annonçait la lettre : Lafarge, en ayant pris une petite quantité, fut atteint de coliques violentes, retourna fort malade au Glandier, où il fui soigné par sa femme. 11 mourul une dizaine de jours après.
On accusa immédiatement M" Lafarge de la morl de son mari: et en effet
- charges les plus graves s'élevaient contre elle : - il fut prouvé qu'elle avait acheté chez un pharmacien, en le priant de garder le secret, des quantités i sidérables d'arsenic, destiné, disait-elle, à détruire des rais. L'un
des médecins qui avaient soigné Lafarge avait cru reconnaître des matières arsenicales dans un médicament donné au malade par sa femme. D'autres témoins disaient avoir vu celle-ci verser une poudre blanche dans des potions. Une accusation de vol avait été d'autre part portée contre M'"e Lafarge à propos de bijoux confiés par une amie), et le tribunal correctionnel l'avait en effet condamnée, comme voleuse, à deux années d'emprisonnement.
L'exhumation et l'autopsie de Lafarge lurent ordonnées, el une série d'expertises eurent lieu successivement. Des médecins de Drive trouvèrent de l'arsenic, on va voir comment, dans le cadavre de Lafarge. Ortila, eonsultésur la valeur de ces résultats, répondait à Me Paillet, défenseur de l'accusée :
« Vous me demandez, par votre lettre du 17 de ce mois, s'il suffit, pour affirmer qu'une liqueur recueillie dans le canal digestif d'un cadavre ou préparée en faisant bouillir dans l'eau distillée une partie de canal, contient de l'acide arsénieux. d'obtenir avec elle et l'acide sulfhydrique un précipité jaune floconneux soluble dans l'ammoniaque. Non, Monsieur. Tous les médecins légistes prescrivent de réduire par un procédé quelconque le précipité jaune et d'en retirer de l'arsenic métallique. J'ai longuement insisté dans mes ouvrages sur la nécessité de recourir à cette extraction, et j'ai vivement blâmé ceux qui, ayant négligé de le l'aire, concluraient cependant à la présence d'un composé arsenical dans les flocons jaunes dont il s'agit... » (Par suite d'un acculent, les experts n'avaient pu réduire à l'état d'arsenic métallique le précipité qu'ils supposaient être du sulfure d'arsenic.)
Une seconde expertise fut ordonnée: .m suivit la méthode décrite par Orfila. on employa l'appareil de Marsh, el les résultats furent négatifs; mais les magistrats étaient m convaincus de la culpabilité de M" Lafarge que l'accusation ne fut pas abandonnée. On réexliume le cadavre, on l'ail de nouveaux prélèvements el de nouveaux essais, qui sont encore négatifs. La cour d'assises de Tulle décide enfin qu'Orfila lui-même sera chargé d'une dernière expertise. Le grand médecin légiste vint à Tulle, lit en quelques heures les expériences nécessaires, el affirma la présence de l'arsenic dans le corps de Lafarge : il démontra qui' cet arsenic ne provenait pas des réactifs employés, ni de la terre du cimetière ; qu'il ne provenait pas non plus de L'arsenic, '/ni existe naturellement dans le corps de l'homme. (Orfila avait
LES EMPOISONNEMENTS- — HISTORIQUE la
adopté, a cette époque, les idées de Couer-be sur l'arsenic normal, idées qu'il abandonna peu de temps après. Toutes les objections possibles lurent faites aux conclusions d'Orflla, par les partisans de M' Lafarge, pendant le pro-
- et avant qu'il fut statué sur le pourvoi en cassation. Raspail avait fait remarquer que : « la respiration pulmonaire dans certaines usines est capable d'introduire dans le corps des quantités appréciables d'émanations arsenicales : que les minerais de fer du Limousin ne sont pas exempts d'arsenic, etc. •>: Couerbe mit en avant le développement de l'arsenic dans les tissus qui se pourrissent, objection qui parait avoir vivement froissé Orflla. « Je n'examinerai pas quel pouvait être le but de M. Couerbe en publiant cette objection dans un moment pareil... .le dirai seulement que le fait esl aussi faux qu'il est odieux, que depuis il est resté dans l'oubli qu'il mérite, et qu'il n'en fut tenu aucun compte par la cour suprême. » Ortila. Toxicologie, 1832, t. I. p. 06T. Il est certain que les quantités d'arsenic isoli s sous forme de taches étaient infiniment faibles : Raspail. qui put voiries assiettes où Orfila avait déposé ces taches, les déclare absolument impondérables. On se rappelle que c'est à propos de l'affaire Lafarge que Raspail prononça ces paroles restées célèbres : qu'il se chargeait de retrouver de l'arsenic partout, et même dans le fauteuil du président de la cour d'assises. Il n'est pas bien sur que Raspail eût réussi à trouver de l'arsenic dans le fauteuil du président: mais cette boutade contenait implicitement une idée juste, la critique de la trop grande sensibilité de l'appareil de Marsh et des conclusions peut-être trop précises d'Orlila. Aujourd'hui on doserait l'arsenic sous forme d'anneaux, sans s'exposer à des pertes importantes, comme avec le système des taches ; on étudierait avec soin la répartition du poison dans les divers organes : et il n'est pas dit que les conclu-ions seraient les mêmes que celles d'Orlila.
Les efforts des partisans de M™8 Lafarge ne réussirent pas à empêchi i condamnation aux travaux forcés à perpétuité : elle obtint sa grâce après douze ans de captivité et mourut presque aussitôt après. Pour bien des gens, même aujourd'hui, sa culpabilité reste non démontr
L'arsenic esl encore l'agent toxique mi- en cause dans L'affaire Lacoste à Auch, en 1843.
On accusait Mme Lacoste d'avoir empoisonné son mari : dans le cadavre exhumé après six mois, les premiers expert- trouvèrent de l'arsenic : ces résultats furent confirmes par une seconde expertise Pelouze, I1 Flandin). Le défunt, malade depuis longtemps, avait l'habitude de préparer ses médicaments lui-même. Or. Devergie soutint que l'arsenic trouve ne pouvait être de l'arsenic normal i il avait été établi d'autre part qu'il ne provenait point de la terre du cimetière i. mais qu'il provenait peut-être des produits employés à la fabrication des médicaments : déclaration qui. -andoute., contribua pour beaucoup — et à juste titre — à l'acquittement de
16 TRAITÉ DE CHIMIE TOXICOLOGIQl'E
M Lacoste. Orfila, qui manquait souvent d'indulgence pour ses collègues, .1 critiqué Devergie, en lui reprdchanl (t. I. p. .">7.'i. loc. cit. « d'établir que ['existence de l'arsenic dans le foie d'un individu soupçonne empoisonné suppose nécessairement qu'un toxique arsenical a étéporté danscet organe, pendant la oie, el pur absorption ? Rien n'est plus faux, ajoute Orfila, car j'ai démontré qu'en injectant dans L'estomac ou dans le rectum du cadavre humain une dissolution vénéneuse quelconque, celle-ci ne tardait pas à arriver au foie, par suite de l'imbibition cadavérique. L'erreur commise par M. Devergie avait d'autant plus besoin d'être relevée, qu'elle a une perlée immense en médecine légale. » La portée de celle erreur n'était probablement pas aussi immense que le supposait Orfila.
Hélène Jegado, jugée par La cour d'assises de Rennes en 1851, était accusée d'avoir empoisonné par l'arsenic sept personnes, en 1850 et 1851. L'acte d'accusation tendait en nuire à Lui reprocher trente-six autres empoisonnements, de IH'.V.\ à 1849. L'expertise confiée à deux chimistes habiles. Malaguti el Sarzeau, donna lieu à des discussions intéressantes, entre ceux-ci el Orfila, à propos des méthodes de destruction des matières organiques. Hélène Jegado, condamnée à mort, fit l'aveu de tous ses crimes, el fut exécutée en 1852.
L'affaire Bocarmé, jugée à Mons, en 1851, présente une grande importance dans L'histoire de la toxicologie : c'est à propos de cet empoisonnement par la nicotine que Le chimiste belge Stas, chargé de L'expertise, imagina la méthode d'extraction des alcaloïdes à laquelle son nom es) resté attaché, méthode encore appliquée aujourd'hui, el à Laquelle on n'a apporté que des modifications de détail.
Le comte de Bocarmé était accusé d'avoir, de complicité avec sa femme Lydie Fougnies, empoisonné son beau-frère Gustave Fougnies, jeune homme d'une saule faible et dont il vendait hériter. Il fut démontré que Bocarmé S était exercé à la fabrication de certains poisons tirés des plantes : il avait notamment fait des études de ce genre sens un faux nom, chez Loppens, professeur de chimie àGand. On sut qu'il avait en particulier préparé delà nicotine : après la mort de Gustave Fougnies, les deux fioles contenant le poison avaient disparu, et Bocarmé avait même pris soin de cacher les instruments qui avaient servi y la préparation.
Nous n'entrerons pas dans les détails historiques de celle affaire, qui eu! un énorme retentisse nt. Rappelons seulement que la nicotine fui retrouvée par Slas. dans la Langue de la victime, dans la mâchoire. L'arrièrebouche. Le larynx, dans L'estomac, dans le foie et les poumons; enfin sur
des fragments du plane lin- de la salle à manger où Gustave Fournies avait été empoisonné. L'alcaloïde a été caractérisé par ses propriétés physiques chimiques, physiologiques. Le travail de Stas sur l'affaire Bocarmé est, comme tous les travaux de réminent chimiste belge, un modèle de précision.
Parmi les autres procès d'empoisonnements célèbres par les alcaloïdes, il faut encore citer l'affaire Palmer, en Angleterre, empoisonnement par la strychnine. Le lecteur trouvera une longue relation de cette affaire, assez obscure, dans le traitéde Tardieu, Études sur f empoisonnement, p. I 133.
L'affaire Couty de Lappmmerais esf relative à un empoisonnement par la digitaline : nous reproduisons, page T^it. le rapport que rédigèrent à cette occasion les deux experts Tardieu et Roussin, rapport qui souleva plus d'une critique, surtout en ce qui concerne le rôle vraiment trop exclusif attribué à l'expérimentation physiologique dans la caractérisation du poison : les c îlusions, du reste, sont loin d'être pleinement affirmatives.
Le procès relatifà la mort du général Gibbone marque une date intéressante dans l'histoire de la toxicologie : c'est à cette occasion que le chimiste italien Selmi, de Bologne, découvrit les eorps alcaloïdiques, produits normalement parla putréfaction, qui furent appelés ptomaïnes LSTl) Selmi annonçait, en définitive, qu'il avait pu, en suivant la méthode de Stas. retirer des viscères d'un individu qu'on croyait empoisonné un alcaloïde qu'il n'arrivait pas à caractériser comme l'un des poisons \ égétaux connus. L'année suivante, au cours d'une autre expertise, il observait les mêmes résultats : il eut alors l'idée que ces substances alcaloïdiqui étaient peut-être des produits normaux de la décomposition des tissus du cadavre : c'est, en effet, ce qu'il ne tarda pas à démontrer dans une série de mémoires intéressants publiés à l'Académie des sciences de Bologne, de lttTi à 1881. Il faut rappeler, du reste, que. dès 1 ST2. A. Gautier, en France, avait constaté que la putréfaction des matière-- albuminoïdes produit des composés alcaloïdiques, tandis que ce n'est qu'un peu plus tard que Selmi reconnut la véritable origine des bases dont il observait la présence dans les viscères putréfiés.
Il n'est pas besoin de dire' quel intérêt offraientees découvertes pour la pratique des expertise- ehimico-légales : on apprenait par là qu'il pouvait exister des alcaloïdes toxiques dans des cadavres d'individus qui n'avaient pas été empoisonnés; tout aussitôt se posaient ces deux problèmes : Comment séparer ces alcaloïdes normaux des poison- végétaux qui peuvent exister réellement dans le cadavre? Quels sont les caractères chimiques de ces alcaloïdes et sera-t-on exposé à les confondre avec les poisons végé-
taux? — Questions embarrassantes, sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir. — La découverte des ptomaïnes a eu pour effet heureux de rendre les experts beaucoup plus circonspects (Nuis leurs affirmations à propos (1rs empoisonnements par les alcaloïdes.
Si l'on veut me permettre celle remarque, qui n'ôte rien au mérite «les travaux de Selmi, je dirai qu'on a droil d'être surpris que les alcaloïdes eada\ ériques n aienl pas été découverts longtemps auparavant . Les réactifs généraux étaîenl connus, au moins pour la plupart : dans chaque analyse de viscères on devail donc constater la présence de ces alcaloïdes. Doit-on croire que uns prédécesseurs se contentaient de passer sous silence la présence des alcaloïdes dont ils ne pouvaienl reconnaître la nature? ou bien quels moyens employaient-ils pour séparer ces substances, qu'aujourd'hui encore nous ne pan enons guère à éliminer des résidus dans lesquels nous recherchons les poisons végétaux?
En ISS7, la cour royale de la Haye eut à juger une femme Van <\ri Linden, de Leyde, accusée d'un nombre formidable d'empoisonnements; depuis 18G1), cette femme avait, au moyen de l'arsenic, attenté à la vie de Iii2 personnes: 27 moururent, 47 lurent gravement atteintes.
L'accusée exerçait le métier de garde-malade et contractait, pour le compte d'amis, parents ou clients, des assurances ou engagements avec «les sociétés distribuant, en cas de maladie, des primes à leurs adhérents, ou avec des sociétés funéraires fournissant des secours pour subvenir aux funérailles. Certaines des victimes de cette femme ont subi plusieurs tentatives d'empoisonnement. Cet exemple esl bon à citer, pour répondre à ceux qui croient que l'arsenic est un poison passé de mode, sous prétexte qu'il esl trop facile de le retrouver dans les expertises : il est aisé, en effet, de retrouver l'arsenic, maison nesonge pas toujours à faire l'examen chimique des viscères, parce que les symptômes que détermine l'arsenic n'appellent pas beaucoup l'attention.
A l'appui de celle opinion, je rappellerai encore l'affaire Pastré-Beaussier, au Havre (1886-1887-1888), étudiée par Brouardel et Pouchet (Ann. cVHyg.et de M éd. h'g. (III), t. II, p. 137) : plusieurs empoisonnements par l'arsenic passèrent inaperçus pendant de longs mois. 11 me semble probable que bien des intoxications arsenicales, surtout dans les campagnes, restent inconnues.
Parmi les toutes récentes affaires d'empoisonnement, on me permettra de citer encore l'enquête sur les causes de la mort du baron de Reinach : pour des raisons politiques, l'autopsie et l'analyse des viscères excitèrent i assez vive curiosité. Les deux expertises successives qui furent laites
par MM. Brouardel, Schiitzenberger, Richardière, Villiers etOgier n'aboutirent point à des conclusions précises; mais elles eurent cepcndanl ce résultai intéressant, de nous amener à la découverte d'une classe nouvelle de poisons cadavériques, normalement produits par la putréfaction, poisonsde la famille des glucosides et dont L'étude, que j'ai à peine ébauchée, est importante au même titre que celle des ptomaïnes, c'est-à-dire au point de vue des erreurs possibles dans la recherche de certains poisons végétaux (v. p. 709 .
Je veux encore rappeler, en terminant celle énumération, la revision du procès de la femme I)..., condamnée à Rouen, en 1887, pour crime d'empoisonnement commis sur la personne de son mari et de son frère, d'après les conclusions des rapports des premiers experts, rapports où l'empoisonnement était affirmé, mais où la nature du poison n'était pas indiquée. Six ans après la condamnation de la femme 1)., MM. Brouardel, Descoust et moi, nous pûmes reconnaître, par L'étude approfondie du dossier, et par la discussion des faits qui s'étaient produits dans la maison habitée par la femme D... depuis son jugement, que les morts de son frère et de son mari étaient dues non à un crime, niais à une asphyxie accidentelle par des gaz toxiques issus d'un four à chaux voisin. Ces constatations amenèrent la mise en liberté de la femme D...