NULLITÉ ORDINAIRE DES RÉSULTATS TARDIFS
arriverait, avec le temps, à des résultats satisfaisants. Ne fallait-il pas du temps, pour que le cerveau reprît son essor, à la faveur de la suture artificielle ?
Malheureusement, l’avenir n’a pas réalisé ces promesses, et les résultats tardifs ont été d’ordinaire nuis, ou à peu prés, môme chez les malades qui avaient d’abord semblé moins idiots. C’est ce qui eut lieu très nettement, par exemple, chez une opérée de Maunoury (de Chartres)^ : chez cetle fillette, l’amélioration commença dès le deuxième jour et s’accentua pendant les deux premiers mois, mais à partir de là elle cessa et l’idiotie redevint complète, quoique la palpation démontrât la persistance de la tranchée osseuse non ossifiée. Il en fut de même chez l’opérée de Th. Anger.
Dès lors, les succès enregistrés au bout de quelques jours, quelques semaines, quelques mois même % ne prouvent absolument rien, et sur la nullité du résultat définitif le silence des optimistes de la première heures nous paraît significatif.
Les observations suivies pendant asSez longtemps pour avoir quelque valeur sont exceptionnelles. L’une d’elles est celle que, dans son premier mémoire, Lannelongue a communiquée à ['Académie des sciences. A cette date, l’amélioration imm.édiate était
1. Maunoury, Congr. franç. de chir., Paris, 1891, t. V, p. 84. Dans un second cas, l’opéré est mort de choc en vingt et une heures.
2. Tkimble {Med. News, 3 janvier 1891, t. LVIII, p. 26) a opéré le 8 nov. 1890 un garçon de trois ans, seul idiot d’une nombreuse famille. Il lui a fait avec succès une craniotomie linéaire, et le 6 décembre a constaté une amélioration évidente; l’enfant semble comprendre quelque chose, prend des objets, crie moins, dort; l’auteur songe à lui faire plus tard une craniotomie du second côté. — Claytox Parkhill, Med. News, 21 février 1892, p. 236. Garçon de quatre ans. Craniotomie linéaire le 9 oct. 1891. Pansé au huitième jour, allant bien, et déjà l’autenr trouve que l’enfant comprend mieux, crie moins, regarde les images. Observation publiée dans deux leçons cliniques des 9 et 16 oct. 1891. — Wyman, Delroil hosp. Rep., 1892, d’après Bull, niéd., 1892, p. 1308. Publié au bout de trois semaines. — Kurz, VView. 7ïied. Presse, 1892, n» 43, p. 1697. Garçon de onze mois. Amélioration légère. Publié au bout de deux mois. — Ransohoff, Med. News, Philad., 13 juin 1891, t. LVlll, n“ 24, p. 633. Fille, trois ans et demi. Amélioration légère. Publié au bout de trois mois et demi. — Mii.ler, Brit. med. Journ., 23 juillet 1892, 1. 1, p. 176. Garçon do. huit mois. Opéré le 22 mars. La vision est revenue peu à peu. — Morrison, Med. Record, New- York, 18 juillet 1891, t. XL, p. 63. Garçon deux ans et demi. — Postempski, Riforma med., Napoli, 2 nov. 1891, t. IV, p. 291. Garçon, treize mois. — IIaul, Am. Journ. of med. sc., 1893, t. CX, p. 659. Fille, vingt-cinq mois. Opérée à gauche le 16 mars; à droite le 2 avril 1893 ; dernières nouvelles le 19 octobre. Voyez plus haut les obs. de Keen, Lane, etc.
BROCA ET .MAUBRAC.
CRANIOTOMIE POUR MICROCÉPHALIE
déjà évidente, et l’un de nous, ayant pu voir l’enfant il y a quelques mois encore, a constaté que certainement on avait, au total, obtenu un résultat assez favorable : la fillette joue, court, reconnaît les personnes de son entourage, mange seule ; mais son intelligence est restée des plus obtuses. A côté de ce fait, nous ne pouvons guère ranger que ceux de Cerné, de Chénieux, de Wyeth, de Joos, de Keen, de Dana, de Largeau, de Lanphear et d’Eskridge Ces faits sont rares, inconteslablement : mais ils suffisent à démontrer que le résultat n’a pas toujours été tout à fait nul. Ils sont toutefois passibles d’une objection, à laquelle nous croyons impossible de répondre avec netteté : après l’opération, on s’est occupé, plus qu’on ne l’avait fait jusque-là, de ces enfants aupa-
1. Ceuné, Normandie méd., 15 oct. 1891, p. 401. Garçon, trois ans et trois mois L’idiotie semble avoir débuté à un an ; elle n’est d’ailleurs pas complète. Le crâne est rétréci en avant; front fuyant et aplati, à gauche surtout. Au bout d’un an, il y à une amélioration notable ; l’enfant tombe moins en marchant, ne se salit plus pendant la journée, articule presque tous les mots et n’est plus méchant. Le crâne s’est développé en longueur. La dépression osseuse de la crâoiotomie est toujours appréciable au doigt ; elle semble même s'être élargie depuis quelques mois. — Chénieux, Congr. franç. de chir., 1892, t. VI, p. 339. Garçon de onze ans et demi, opéré par Lannelongue en décembre 1890; puis par Chénieux en octobre 1891. Après chaque intervention, amélioration; l’enfant est devenu susceptible d’éducation. Aussi, en avril 1892, Chénieux se propose d'intervenir encore une fois. De même chez une fillette de quatre ans et deux mois, qu’il a opérée les 7 et 28 octobre 1891. — Wykth, Med. Bec., New-York, 21 févr. 1891, p. 232. Garçon de onze mois (voy. p. 523); est opéré en janvier 1891; le 4 avril 1893, L.-C. Gray a dit à la Société de neurologie de New-York que l’enfant parlait et courait comme les enfants de son âge. — Joos, Co7'r. Dl. f. schw. Aerzte, Basel, 15 mars 1893, n® 6, p. 220. Garçon de trois ans et neuf mois; idiot microcéphale, gâteux et méchant. Craniotomies linéaires (Walder) les 27 nov. 1891 et 17 juin 1892. Après chacune, amélioration. Au bout de quinze mois, l’enfant apprend à parler, est devenu poli, obéissant, susceptible d’éducation, les diamètres crâniens ont augmenté de 2 centimètres d’avant en arrière et de 3 centimètres transversalement. — Lanphe.\r {.Journ. of. the am. med. Ass., Chicago, 1893, t. XXI, p. 147) donne des nouvelles d’un enfant qu’il a opéré un an auparavant et se déclare très satisfait. — Eskuiuge, Med. News, Philad., 13 oct. 1894, t. LXV, p. 395. Enfant de quatre ans ; convulsions dès l’âge de deux jours. Crâniotomic Linéaire à droite en octobre 1891; diminution des convulsions ; peu après, opératiouà gauche, et nouvelle amélioration. Au bout d’un an, retour des convulsions, à droite surtout ; ablation sur la zone rolandique d’un lambeau osseux du pariétal gauche, aplati. Cessation des convulsions, puis reprise, mais bien moins fréquentes et intenses. — Lahgeau, Dana, voy. p. 522, 526. — Dana {Am. Journ. of med. sc., 1895, t. CXl, p. 24) a publié depuis sa statistique jJersonnelle intégrale : 12 cas, avec 3 améliorations,
5 résultats nuis, 1 douteux, 3 morts. Néanmoins il se déclare partisan de l’opération. La statistique intégrale de Lanphear {Journ. of the am. med. Ass., 1894, t. XXII, p. 783) donne 6 cas 2 améliorations, 2 résultats nuis, 2 morts.
LES QUELQUES RESULTATS OlîTENUS
ravant abandonnés, ot dès lors quelle part doit revenir au traitement pédagogique, dont les heureux effets sont hors do doute?
Il semble bien qu’à cette éducation il faille attribuer, dans ces succès relatifs, une part i-éelle, peut-être môme considérable. Mais aussi il faut faire entrer en ligne l’acte opératoire, ainsi que le démontrent les améliorations immédiates, trop souvent fugaces, il est vrai, que nous venons de signaler. Ces améliorations sont impossibles à expliquer, mais nous devons les enregistrer.
Dans certains cas, donc, on obtient quelque chose; dans la majorité, on n’arrive à rien. Pouvons-nous faire, entre ces deux catégories, des différences cliniques nous conduisant à des indications thérapeutiques? D’après Binnie, il faut distinguer selon que la microcéphalie est congénitale ou acquise : dans cette seconde variété, dont les faits de Mc Clintock, Cerné, Keen, etc., nous ■offrent des exemples, l’enfant se développe d’abord bien, puis ^s’arrête et devient idiot, tandis que son crâne reste petit et s’ossifie prématurément; c’est alors qu’il conviendrait d’opérer.
En théorie, cette opinion est séduisante ; mais en pratique on est vite convaincu, par la lecture des observations, que parmi les enfants devenus nettement microcéphales après leur naissance, les résultats favorables ne sont pas plus nombreux que parmi les autres.
On pourrait encore chercher à apprécier par la palpation où en sont les sutures : si on les trouve ossifiées, l’opération aurait quelques chances de succès. Ici encore, nos investigations sont vaines. Nous apprécions bien l’état des fontanelles, mais c’est à peu près tout : et par exemple sur un opéré de Lannelongue, mort quelques mois après à Bicôtre, Bourneville a constaté, à l’autopsie, que les sutures n’étaient pas ossifiées.
Revel se demande si l’on ne devrait pas réserver l’opération aux sujets au-dessous de cinq ans : passé cet âge, l’intervention serait à la fois plus grave et inefficace. C’est oublier que l’enfant présentée par Dana avait six ans; qu’une jeune femme opérée par L. Bauer, a vu diminuer une paralysie spasmodique et a pu ensuite enfiler une aiguille *.
1. L. Baueh, cité par Keem, of lhe nm. ined. Ass., 8 août 1891, I. XVTI, p. 213.
€ette jeune femme, dont l’âge n’est pas spécifié, a subi deux cràuiotomies. 11 est à
CRANIOTOMIE POUR MICROCÉPHALIE
Si donc nous voulons opérer, il faut le faire au petit bonheur, pour ainsi dire, en considérant, avec Keen, qu’on ne perd rien à un résultat nul, ni même h un décès. L’unique (question est de savoir si les améliorations obtenues méritent d’être prises en considération ; discussion philosophique et non plus chirurgicale.
Certains médecins seront fiers d’avoir transformé un idiot complet en un demi-idiot, capable de marcher et de manger seul, d’expulser à peu près proprement ses déjections, de reconnaître quelques personnes et de prononcer quelques paroles; certaines familles accueillent avec joie les semblants de démonstrations affectives qui deviendront alors possibles.
D’autres — et c’est de ceux-là que nous sommes — pensent que, la guérison réelle n’ayant jamais été obtenue jusqu’à présent, ces progrès partiels sont bien insignifiants : nous les trouverions même volontiers plus nuisibles qu’utiles, et cette opinion s’applique autant aux résultats du traitement pédagogique qu’à ceux du traitement opératoire. Transformer un idiot en un demiidiot est une mauvaise besogne : si l’enfant reste tout à fait incapable de subvenir à ses besoins, comme il est de règle, il est pour la société une charge inutile; et si, par hasard, il peut un jour quitter l’asile pour entrer dans la vie commune, alors il devient directement dangereux par sa capacité à fournir une progéniture presque fatalement défectueuse.
Cette philosophie un peu brutale est la seule qui respecte les lois universelles de la sélection naturelle, et elle nous mène à regretter que, malgré l’exemple de Sparte, l’emploi de l’Eurotas ne se soit pas généralisé dans le monde civilisé; à considérer qu’après tout, la craniotomie aurait peut-être pour principal avantage de remplacer, infidèlement hélas! ce fleuve démodé. Mais ce rôle ne doit jamais être le nôtre, et c’est pour cela que, les meilleurs résultats étant nuis à nos yeux, nous avons toujours refusé d’intervenir, quoique nous on ayons bien des fois été sollicités : et nous remarquerons que les observations, publiées en grand nombre de 1890 à 1893, sont devenues bien rares aujourd’hui.
noter que plusieurs des sujets améliorés ont ainsi été opéré à deux reprises, à intervalle variable. Voy. les observations de Chénieux, de Keen, de Joos et Walder.