TRAITÉ
DE
Lorsque le praticien se trouve en présence d'un malade, s'il ne veut pas s'exposer à négliger un certain nombre de renseignements, signes ou symptômes, qui doivent le conduire au diagnostic et au traitement des affections chirurgicales, il lui est indispensable de suivre une certaine méthode d'examen, d'adopter pour leur recherche un ordre déterminé à l'avance. Voici celui que je considère comme le meilleur d'une manière générale, bien qu'on puisse dans quelques cas y apporter des modifications.
Le plus ordinairement, avant d'explorer la partie malade, il sera nécessaire de procéder à un interrogatoire.
Il faudra s'enquérir d'abord de Vâge du malade.
Il existe des affections, l'épithéliome, par exemple, qui ne se rencontrent pas dans la jeunesse ; d'' autres, telles que le polype fibreux naso-pharyngien, ne se voient jamais dans la vieillesse ; de telle sorte que la considération de l'âge peut être à elle seule un motif d'exclusion pour telle ou telle maladie.
La profession peut aussi fournir des renseignements précieux : un malade atteint d'une tumeur gazeuse delà parotide était souffleur de verre ; on rencontre bon nombre d'affections professionnelles: chez les peintres, les mégissiers, etc., etc.
Passez en revue Vélat de santé antérieur du malade, et pour cela examinez-le complètement: telle cicatrice cutanée sera un indice précieux pour apprécier la nature de la lésion actuelle. La peau présenl.e-t-elle des traces de scrofule, de syphilis, etc.?
Recherchez ensuite les antécédents héréditaires.
Tii.i.Aux. — Chirurgie clinique . T. — 1
INTRODUCTION
Yous trouverez très souvent des renseignements qui vous éclaireront sur la nature probable de la lésion, surtout en ce qui concerne le carcinome. Malgré les assertions contraires produites dans ces derniers temps, je reste convaincu que le cancer, qu il soit ou non de nature microbienne, qu'il provienne ou non d'un agent animé venu de l'extérieur, est une affection à peu près constamment transmise par l'hérédité. Repoussez la diathèse, si vous le voulez, mais vous ne pouvez refuser d'admettre une prédisposition, une aptitude spéciale à recevoir le microbe, un terrain favorable à sa culture : ce n'est donc en réalité qu'une question de mots. La pratique prouve journellement, avec la dernière évidence, la transmission par hérédité du principe cancéreux, et ce n'est pas toujours une raison pour la repousser que de constater la mort de ses parents à un âge très avancé sans apparition du néoplasme. J'ai opéré d'un épithéliome de la lèvre un vieillard de quatre-vingt-trois ans. Or cet homme avait successivement vu tous ses enfants succomber à des affections cancéreuses, alors que lui-même jouissait de la plus parfaite santé.
Attachez-vous aussi à bien déterminer la marche de la maladie. Plus on avance dans la pratique, et plus on voit combien l'examen attentif de la marche des affections chirurgicales joue un rôle important dans l'établissement du diagnostic. Je dirais volontiers qu'il en est des tissus pathologiques comme des plantes : ils poussent plus ou moins vite suivant l'espèce, et ce caractère suffit souvent à lui seul pour faire rejeter d'emblée l'idée de telle ou telle affection. Par exemple : un homme est atteint d'une ulcération de la langue, et vous hésitez entre un épithéliome et un chancre, car il existe, en effet, quelques signes communs ; mais l'affection ne remonte qu'à trois semaines : affirmez dès lors que ce n'est pas un épithéliome, car jamais cette maladie ne marche aussi vite. —Un malade porte une tumeur inégale, irrégulière, bosselée, ferme au toucher, du volume d'un œuf de poule, et vous hésitez entre un sarcome et un chondrome. Or vous apprenez que le débu remonte seulement à une année : repoussez tout de suite l'idée du chondrome, car pour atteindre un pareil volume il aurait fallu cinq ou six ans. Une tumeur du testicule du volume du poing est lisse, régulière, rénitente, et vous songez à l'existence d'un sarcome ou d'une hématocèle de la tunique vaginale; mais le début remonte seulement à six
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mois : rejetez l'idée d'une he'matocèle, qui exigerait plusieurs anne'es pour acquérir un tel volume. — Un malade est atteint d'une tumeur fluctuante, et l'apparition de cette tumeur a été précédée de douleurs plus ou moins violentes considérées ordinairement comme de nature névralgique ou rhumatismale : diagnostiquez un abcès froid ossifluent, car lui seul présente cette évolution. Ces exemples que je pourrais multiplier me paraissent suffire pour faire apprécier toute l'importance de l'étude de la marche des maladies.
Votre interrogatoire achevé, procédez à l'examen direct du malade et remarquez d'abord ce qui frappe vos yeux.
Tenez compte du siège précis de la lésion. Une plaie est-elle en regard d'une articulation? Siège-t-elle au niveau d'un vaisseau ou d'un viscère important? etc. Une fistule occupe-t-elle le trajet connu d'un canal excréteur? etc., etc.
La conformation extérieure de la région malade sera ensuite soigneusement étudiée en la comparant avec celle du côté sain. La déformation est, en effet, l'un des signes les plus importants des luxations et des fractures.
Certaines tumeurs donnent à la région un aspect typique : tel i'ostéo-sarcome de la tête de l'humérus, qu'un œil exercé reconnaît tout de suite. La conformation de la région lombaire fera diagnostiquer une luxation congénitale des fémurs, etc., etc.
S'il s'agit d'une tumeur, vous en noterez le volume et la forme que vous comparerez à des objets familiers. Les tumeurs n'atteignent pas toutes un égal volume : le carcinome n'arrive jamais aux dimensions de certains sarcomes.
La tumeur est-elle uniforme, régulière, ou bien sa surface estelle inégale et mamelonnée? A chaque instant nous aurons plus tard à invoquer ces caractères pour établir le diagnostic difl'érentiel des tumeurs.
Vous noterez ensuite la couleur de la peau, la présence des veines parfois très volumineuses qui en sillonnent la surfece, par exemple, dans certains sarcomes. La peau est-elle intacte ou ulcérée ? est-elle unie ou déprimée par places? etc.
Quand vous aurez ainsi noté tous les signes fournis par la vue, passez à l'étude des signes fournis par le toucher. Pour ne rien omettre dans cette recherche, je conseille de procéder de dehors en dedans. On notera successivement: la consistance delà peau,