I I.ES CHIRURGIENS MILITAIRES DEVANT LES FACULTÉS DE MÉDECINE
L’arrêté du 9 frimaire an XII avait prescrit « que les chirurgiens-majors
I, et aides-majors des hôpitaux et des corps de troupe ne pouvaient être i employés en cette qualité qu’après avoir été reçus docteurs conformément aux lois sur l’exercice des professions de médecin et de chirurgien ». Cet ,i arrêté, sans assurer au service de santé de l’armée des garanties nouvelles de savoir et d’expérience, valut à notre littérature beaucoup de bonnes i pages de plus.
La période d’accalmie de 1804 permit à un nombre considérable de chiirurgiens militaires de satisfaire aux nouvelles exigences qui leur étaient i imposées3; mais bientôt la guerre les rappela en dehors de nos frontières et (beaucoup durent abandonner des travaux commencés. Quelques-uns seulei ment purent les présenter pendant les trop courts moments de trêve.
Par contre, en 1814-1815, le licenciement général des officiers du corps
1. Ce sont nos chirurgiens militaires qui ont établi la contagiosité de l’ophthalmie granu- : leuse dite ophthalmie d’Égypte, et fixé les règles de son traitement. Cette affection sévissait rid’une façon épouvantable sur nos armées qui peut-être ont servi à la répandre dans tous les
[pays. . .
2. La gale qui a perdu aujourd’hui toute importance depuis qu on a su lui appliquer un ■ traitement si bien approprié, était fort grave et très répandue dans les armées avant que nos l chirurgiens militaires n’aient bien établi sa thérapeutique. «On estimait, dit Briot, à un dixième : .e nombre des militaires éloignés de leurs corps pour cause de gale. Combien, le tableau .de ceux qui en ont été absents pour la même cause pendant nos dernières guerres, ferait voir que cette branche de la chirurgie militaire a été perfectionnée ! »
Sans s’arrêter à sa pathogénie qu’ils connaissaient fort bien et qu’ils rattachaient « à la .présence de l’insecte », nos chirurgiens dirigeaient. surtout leurs recherches du côté des : mesures prophylactiques et curatrices, lesquelles permettaient de diminuer le nombre des n malades et de rendre le plus promptement possible à leurs corps ceux qui en étaient éloil gnés pour ce motif. Après les tentatives deBecu et de Pyhorel, le chirurgien-major Helmei rick trouva enfin le traitement qui est devenu aujourd'hui d’un usage général. On lira avec dntérêt les pages que Briot consacre aux travaux de ces collègues. A ce sujet il raconte que c'est après leur séjour dans nos armées que les Vendéens et les Bas-Bretons, chez lesquels la gale était endémo-épidémique, surent en débarrasser leur pays. Pour ne pas étendre cette digression au delà des limites permises, nous renverrons également le lecteur à ce que Briot dit de la part que nos aînés ont prise à bien distinguer la blennorhagie de [la syphilis dont on ne confondait alors que trop les traitements.
3. Nous signalons à nos collègues médecins le vaste champ que leur ollre, pour 1 étude des épidémies de nos armées, la collection des Thèses des Faeultés, surtout pendant les années 1804, 1814, 1815.
desanté militaire les ayant mis dans les conditions ordinaires delà pratique de la médecine et de la chirurgie, le plus grand nombre se présenta devant lesFacultésdeParis,de Montpellier et de Strasbourg pour y subir le dernier acte probatoire1. Quelques-uns attendirent de 1816 à 1820; enfin certains, pour des raisons diverses, ne se conformèrent jamais à ces exigences scolaires.
Les conditions dans lesquelles les chirurgiens de la République et de l’Empire se présentèrent devant les Facultés de médecine, font déjà pressentir que leurs travaux ne devaient ressembler en rien à ces thèses qu’à la fin de leurs études soutiennent des élèves sans pratique individuelle, réduits à emprunter à leurs maîtres des idées, des observations ou à paraphraser les écrits de devanciers. C’étaient les œuvres très personnelles d’hommes rompus aux exigences d’une pratique spéciale, parfois fort habiles dans leur art et auxquels pendant plus de vingt ans de guerre les occasions de chaque jour n’avaient pu manquer d’apporterune expérience des plus étendues.
On est étonné, quand on parcourt les collections qui portent les millésimes 1804, 1814, 1815, de la richesse de matériaux qu’elles représentent, et on regrette l’oubli complet dans lequel elles sont laissées parmi nous. A elles seules, ces thèses de nos aînés nous eussent permis d’établir l’histoire chirurgicale de cette époque. Elles nous ont mis sur la trace de chirurgiens éminents, à tort oubliés; elles nous ont fait connaître des pratiques que nos auteurs les plus recommandables avaient volontairement ou involontairement passé sous silence; elles nous ont permis d’apprécier exactement le degré de vogue dont jouissaient les idées que ces derniers avaient avancées. Grâce à elles, cette période est une des plus fécondes en écrits de chirurgie militaire.
Les limites de notre cadre ne nous permettent pas de faire ici autre chose que de résumer quelques-unes de ces Thèses pour en montrer les caractères et l’importance et de signaler les autres. D’ailleurs, dans le cours de cet ouvrage, nous aurons occasion de revenir sur la plupart d’entre elles.
Ce fut D. Larrey qui le premier passa sa thèse pour le doctorat en chirurgie, sur les instances pressantes de Sabatier, son ancien maître. Il était, depuis plusieurs années, en possession des hautes fonctions d'inspecteur du service de santé des armées et occupait celles de chirurgien en chef de la garde. Cette thèse, qui portait sinon sur la même question, au moins sur le même sujet que celle de Bilguer, eut, chez nous, le même renom qu’avait eu au siècle précédent la thèse du chirurgien général des armées du roi de Prusse. Elle fut présentée à l’Institut2. D. Larrey l’a reproduite dans ses Mémoires. Il s’y montre, comme nous l’avons vu, très partisan de l’amputation dans la pratique de la chirurgie de guerre.
Yvan, chirurgien-major, chirurgien ordinaire de l’Empereur, consacre comme Larrey une thèse très importante au même sujet 3; mais, à l’encontre
1. A Montpellier, en raison du nombre des thèses soutenues par les chirurgiens militaires, l’éditeur (la chose nous a frappé) avait fait graver un frontispice spécial, représentant des trophées entremêlés de caducées.
2. D. Larrey, Mémoire sur les amputations à la suite des coups de feu. Paris, 1797, in-8, 56 p.
3. Yvan, De l’amputation des membres à la suite des plaies d’armes à feu. Thèse de Paris, 1805.