SIÈGE DE PARIS
Alors qu’en 1830 et en 1848, quelques centaines de blessés avaient si vivement stimulé l’attention des chirurgiens des hôpitaux de Paris, et celle : des Sociétés savantes, ceux qui par milliers vinrent, en 1870, chercher asile dans les hôpitaux et dans les ambulances de la capitale, pendant le premier et le second siège, n’ont fourni matière qu’à quelques relations signées pour la plupart de noms presque inconnus alors. D’un autre côté, les communications faites à l’Académie de médecine et à la Société de chirurgie n’ont porté que sur des faits isolés, présentés presque toujours par les ? mêmes. Malgré ses incessants appels, nous pourrions presque dire ses provocations, la/Vmea é té réduite à glaner des compte-rendus sommaires ou des nouvelles.
Ricord et Demarquay. Le Comité des ambulances de la Presse 2, à la tête duquel se trouvaient Ricord et Demarquay, a fait l’apologie de ses installations et le récit épisodique de son développement dans un livre écrit plutôt pour les gens du monde que pour des médecins. Il a oublié, comme le lui a si justement reproché de Ranse, d’opposer le chiffre exact de ses dépenses au mince résultat obtenu.
Nous n’avons à rechercher, dans ce travail, aucune donnée scientifique. Ses auteurs n’ont pas utilisé les matériaux que chaque chef de service avait dû recueillir, et qui auraient pu servir à établir un rapport scientifique étendu.
Boinet 3. Ce chirurgien eut à traiter 183 blessés dans un service de l'am- j bulance du palais de l’Industrie et du Grand Hôtel. Placé dans des conditions hygiéniques relativement satisfaisantes, Boinet poussa très loin les ; tentatives conservatrices et il eut le bonheur d’enregistrer de nombreux succès. Il serait injuste d’en reporter tout le mérite aux dispositifs hospi- : taliers d’autant que dans des salles communiquant avec les siennes, les résultats qu’obtenaient ses collègues, chirurgiens des premiers hôpitaux de | Paris, étaient loin d’être aussi brillants. Ces différences dans les résultats ; tenaient surtout d’après Boinet, et nous le croyons sans peine, à la différence des traitements utilisés. Tandis que les derniers restaient pour la
maintenir l’attention sur celui d’entre nous qui l’eût écrit, il la maintiendra sur un homme qui, pendant le cours de sa carrière, n’a point dédaigné d’interrompre ses travaux scientifiques pour s’occuper des questions les plus ardues de fonctionnement du service de santé, qui n’a. cessé d’élever haut dans l’esprit de tous la chirurgie militaire et qui a contribué, à l’heure des revendications, à soutenir ses droits.
1. Saucerotte, Lunéville pendant la guerre et le rapatriement , in Gazelle médicale de Paris , 1872.
2. Les ambulances de la Presse, annexes du Ministère de la guerre pendant le siège et sous la Commune (1870-71). Paris, 1871.
3. Boinet, Service chirurgical du Dr Boinet, in Bulletin de la Société de secours aux blessés, n° 14, 1871.
plupart attachés aux vieilles méthodes de pansements, Boinet utilisait des solutions iodo-tannïques et faisait des pansements rares. 11 lavait d’abord les plaies avec de l'eau tiède, les débarrassait des caillots qui les recouvraient, et injectait dans leur canal ou imprégnait leur surface de cette solution détersive et antiseptique qu'il avait préconisée trente ans auparavant. Ainsi traitées, les plaies des parties molles se cicatrisaient par première intention et les foyers de fractures ne fournissaient qu’une suppuration peu abondante et marchaient rapidement vers la guérison; Boinet s’étend, dans son opuscule, sur les avantages des pansements rares, sur les moyens préventifs de l’infection purulente et résume sous forme de tableau toutes ses il observations. Nous y relevons la guérison de 6 fracturés du fémur sur 9, de 10 fracturés de la jambe sur I i, de 3 plaies pénétrantes du genou sur 6. Une belle observation de plaie du cerveau termine cet opuscule.
Cousin *. Cousin a consacré une excellente monographie à la résection du genou appliquée aux traumatismes de guerre. Il a réuni sur cette question des documents personnels utiles à consulter 2.
Berger3 s’est arrêté peu longuement aux traumatismes du genou et du fémur. Frappé, dans le service de Gosselin, de la marche simple de quelques fractures qu’il avait vu traiter, il affirme des tendances très conservatrices, et fixe les conditions qui lui semblent devoir en assurer le succès. Nous reviendrons plus tard sur ce travail.
Vaslin 4. La thèse de Vaslin d’Angers, que l’auteur a eu bien raison de faire reparaître en librairie, est un des meilleurs travaux qu’ait fournis la guerre de 1870-71 . Elle est remarquable à la fois par l’importance des questions soulevées, par la valeur des considérations cliniques qui les éclairent et la richesse des matériaux accumulés pour les résoudre. Si l’auteur y parcourt presque tout le domaine delà chirurgie de guerre, il sait aussi s’arrêter longuement à certains sujets, en particulier aux plaies artérielles et aux fractures. Les dispositifs de ces dernièresle frappent assez pour qu’il croie devoir les reproduire; avec une expérience plus étendue, il en eût certainement fixé les types, mais celle-ci étant insuffisante, ses faits restèrent à l’état d’observations curieuses et ne servirent qu’à augmenter la moisson des matériaux utilisables pour une étude plus méthodique et plus complète.
Les observations recueillies par Vaslin font bien ressortir encore la valeur de l’expectation dans les fractures de l’humérus et du fémur. Cet auteur se montre partisan des résections diaphysaires secondaires qu’il préfère à l’amputation. Aide du professeur IIicuet, dans le service duquel il a recueilli toutes ses observations, il recommande la pratique du drainage que ce chirurgien préconisait.
Nous arrêtons là nos citations. Ce que nous venons de dire suffit pour donner un aperçu du travail de Vaslin. Nous aurons d’ailleurs occasion de revenir plus tard sur les opinions ou les observations de cet auteur.
1. Cousin, Note pour servir à l’histoire de la résection du genou pour traumatismes de ffUerrr. ( Union médicale , 1872.)
2. L’Histoire chirurgicale de l’ambulance de l'École des Ponts et Chaussées, du même auteur, est un Rapport sans valeur scientifique.
•1. Berger, Exemples de guérisons de quelques blessures graves par coup de feu des membres inférieurs obtenues sans suppuration profonde. ( Union médicale, 1871.)
C Vaslin, Études sur les plaies d’armes à feu. Paris, 1872.
Bérenger-Fi'iraud1. Bérengcr-Féraud a étudié au Val-de-Grâce un certain nombre de blessés atteinls de lésions de l’abdomen par balles. Après en avoir relaté les observations, il s’arrête quelque peu au pronostic cl au traitement de ces plaies. La contribution du chirurgien de la marine ne renfermant pas d’aperçus personnels, nous ne nous y arrêterons pas et nous nous contenterons d’y relever deux cas de plaies pénétrantes simples par balles.
Gillette 2 3. Attaché d’abord sous les ordres de Le Fort à l’ambulance internationale n° 1 qui devint hôpital temporaire à Metz, puis plus tard pendant le siège de Paris chirurgien de l’ambulance du Cours-la-Reinc, Gillette nous a laissé un long et très substantiel mémoire que Chenu a repris dans sa Statistique. En raison de l’étendue et de la généralité des sujets qu’il embrasse, ce travail ne comporte pas l’analyse. Gillette traite longuement en effet des caractères de blessures de guerre, de leur marche, de leurs complications et de leur traitement. C’est une sorte de mémento de chirurgie d’armée avec la note personnelle qu’y ajoute la relation do faits nombreux et parfois curieux.
Champenois :i. Les travaux de Champenois constituent une contribution des plus importantes à la chirurgie conservatrice. Chef d’un grand service à l’ambulance militaire de la Légion d’honneur pendant le siège de Paris, l’auteur a pu réunir une belle série continue de trente-quatre fractures du membre supérieur qu’il a traitées par la conservation. Cette série lui a fourni vingt-quatre guérisons confirmées , comme il a pu s’en assurer par l’examen ultérieur des blessés devant des Commissions de retraite. Sur ces trente-quatre blessés atteints de fractures, douze présentaient des lésions de l’extrémité supérieure de l’humérus, sept des fractures du coude, quinze des fractures étendues à la fois à la diaphyse et à l’épiphyse supérieure ou inférieure de l’humérus. Trois des blessés qui succombèrent avaient dû être amputés et les sept autres décès étaient dus à des complications intercurrentes (lésions pulmonaires, tétanos, péritonite, etc.)
Cette remarquable série de succès, si honorable pour le chirurgien qui sut l’obtenir, était bien faite pour lui permettre d’avancer que, « dans les fractures du membre supérieur , la crirurgie conservatrice a des droits presque absolus ».
Le second mémoire que Champenois nous a donné sur les résultats de la conservation dans les plaies d’armes à feu du genou , est aussi important que le précédent, aussi riche d’observations. Champenois y affirme la môme confiance dans les ressources de la nature quand elle est aidée dans ses tendances curatrices par un chirurgien en pleine possession de toutes les ressources de son art4.
1. Bérenger-Féraud, Des blessures de l'abdomen observées dans la deuxième division de blessés du Val-dc-Grâce pendant le siège de Paris. {Montpellier medical, 1871, t. XXVII.)
2. Gillette, Archives générales de médecine, 1873, et Chenu, o. c., t. I.
3. Champenois, Importance du rôle de la chirurgie conservatrice dans le traitement des fractures les plus graves des membres supérieurs par les projectiles de guerre, travail présenté à la Société de chirurgie sous le titre cl 'Essais de chirurgie conservatrice dans le traitement des fractures de l'épaule, du bras, du coude, par les projectiles de guerre, in Recueil des mémoires de médecine, de chirurgie et de pharmacie militaires, 1872, p. 161.
4. Succès de la chirurgie conservatrice dans le traitement des plaies pénétrantes du genou par les projectiles de guerre. Bulletins de la Société de chirurgie, 1872.
Nous reviendrons plus loin sur ces deux travaux et sur les enseignements qu’ils comportent. On doit les ranger parmi les plus remarquables de tous ceux que la guerre de 1870 nous a fournis.
Sistacii Sistach fut attaché avec Champenois à l’ambulance de la Légion d’honneur de Saint-Denis, laquelle reçut les blessés des combats de Pierrelitte, du Bourget, d’Épinay et de Stains. Dans une courte note, cet auteur résume l’expérience acquise, puis il détermine le rôle des ambulances de première ligne, des ambulances sédentaires et des hôpitaux. Ces remarques d’un vieux chirurgien sont toujours d’une lecture instructive et profitable.
Après les travaux dont nous venons de parler, il ne nous reste plus qu’à citer : les observations de Verneuil 2 sur |les plaies artérielles, celles de Dübreuil1 2 3 * données à l’appui des avantages du drainage des plaies d’armes à feu, les discussions sommaires et générales de la Société de chirurgie et de l’Académie de médecine auxquelles se rattachent surtout les noms de Giraldès, Verneuil, Larrey, les articles de Decüambre dans la Gazette hebdomadaire , de de Ranse, dans la Gazette médicale de Paris , de Latour, dans Y Union médicale, ceux de la Gazette des hôpitaux A. Ces derniers articles nous rendent compte de l’activité dépensée pour l’organisation ambulancière, ils nous mettent au courant des tâtonnements, des difficultés éprouvés, mais ils se taisent sur les résultats obtenus. Rangeons à côté d’eux les opuscules plus anecdotiques que chirurgicaux de Benoist de la Grandière 5, de Girard6, de Bertiierand7, de van Holsbeck8, enfin, les quelques documents relatifs au siège de Paris contenus dans la Statistique de Chenu.