RÉSUMÉ D’ENSEMBLE
DE LA CHIRURGIE MILITAIRE FRANÇAISE AU XVIe SIÈCLE
Après avoir étudié en détail les écrits des auteurs français de chirurgie militaire du xvi° siècle, jetons un coup d’œil d’ensemble sur les progrès de notre art durant cette période et précisons la part d’influence que les nôtres ont eue sur ces progrès.
Dominant leurs nombreux contemporains, Goddin, Botal, Le Paulmier, Martel et Daugaron, Duchesne, Guilhemet et Veyras, Lelièvre, et d’autres encore, à la fois par sa science ou son génie, brille au premier rang sans conteste celui qu’on a appelé avec raison le père de la chirurgie, l’illustre Paré. Nul n’a l’expérience de cet homme considérable qui compte quarante campagnes de guerre. Mais, àcôtédelui, on doit placer un auteur trop longtemps méconnu, ou mal apprécié, moins original sans doute, mais plus savant, Joubert, l’illustre régent de la Faculté de Montpellier. Singulier assemblage parmi nos premiers auteurs que celui d’un grand chirurgien et d’un grand médecin ! C’est qu’alors la caste médicale, honorée et puissante grâce à ses privilèges, mais aussi orgueilleuse et tracassière, s’était arrogé le droit exclusif d’enseigner et d’écrire. Joubert, en môme temps qu’il
2. Avant de passer outre, nous croyons devoir signaler, pour être complet, les quelques chapitres que Nicoi.as Abraham, sire de La Framboisière, consacre à nos plaies dans ses Lois de La Framboisière, Lyon, 1569, in-folio, pages 343-576. Nos auteurs ont dénaturé son nom et l’ont appelé Framboisier, et nous l’aurions recherché en vain, si M. Corlieu, sousbibliothécaire de la Faculté de médecine, qui vient de lui consacrer une étude, ne nous avait mis sur sa trace. — Nous n’avons pu lire l’opuscule de Jérôme de i.a Noüe intitulé : In sclopetorum vulnerum commuais cum aliis curatio, Paris, 1574.
professait à Montpellier la chirurgie d’armée, y enseignait aussi la chirurgie de Guide Ghauliac, et ce ne fut pas sans soulever de violentes critiques que Paré, fort pourtant de l’appui de la cour, écrivit son grand Traité de Chirurgie.
Ges deux hommes, qui, malgré de vives rivalités de caste, avaient su se comprendre et s’estimer ont tous deux contribué à faire disparaître deux grandes erreurs qui avaient des conséquences pratiques déplorables.
De Yigo, comme nous l’avons vu, avait affirmé que nos plaies étaient empoisonnées et brûlées; Alphonse Ferri, célèbre médecin de Rome, avait renchéri sur les idées de Yigo. Partant de là, ils voulaient qu’on brûlât nos blessures par le fer rouge, les liquides brûlants, les escharotiques. Paré et Joubert, avec un luxe de raisonnements qui pourrait étonner si on oubliait à quel point ces erreurs étaient enracinées et leur pernicieuse intluence sur la pratique, combattent ces opinions italiennes. Paré est ici plus personnel; Joubert, qui écrivait pour ses élèves, plus riche de preuves, plus dogmatique, plus convaincant. Dotal encore chez nous et Maggi en Italie prêtent à Paré et à Joubert l’appui de leur autorité.
Mais, quelle que soitlavaleurdeshommesquiles attaquent, quelle que soit la force des raisonnements allégués, des erreurs aussi répandues dans le public que l’étaient celles de la vénosité et de la brûlure ne pouvaient disparaître d’emblée : aussi ne nous étonnons-nous pas si nous voyons Le Paulmier Goddin,Duchesne,pour ne parler que des auteurs français, soutenir encore cette doctrine, et dans le siècle suivant nous la voyons encore reparaître.
C’est dans les écrits des anciens que nos auteurs vont chercher leurs procédés thérapeutiques et leurs topiques. Paré, qui ne voit dans les plaies d’armes à feu que des plaies contuses, emprunte à Hippocrate et à Galien> pour faire rapidement disparaître l’escarre, ces suppuratifs auxquels il doit parfois des revers chirurgicaux.
Plus avisé, Joubert propose un tripharmaque dans lequel le mercure à dose astringente formait l’élément actif. Son topique eut un grand succès et nous le verrons conseillé encore au dernier siècle. Le Paulmier de Caen, renchérissant sur les tendances du médecin de Montpellier, et Yeyras, élève de Joubert, suivis bientôt par Lelièvre, proposent par contre d’adopter pour le traitement des plaies d’armes à feu une ligne de conduite bien différente de celle qu’avaient adoptée leurs devanciers ou leurs contemporains. S’appuyant sur un précepLe d’Hippocrate qui disait que dans la cure des plaies « le sec est plus près de la guérison que l’humide », ils repoussent avec énergie les remèdes qui provoquent rapidement d’abondantes suppurations, tels les suppuratifs onctueux de Paré dits encore pourrissants, et. recommandent chaudement les médicaments dessiccatifs dont l'alcool représente le type et les sucs de plantes astringentes, les succédanés. Ils ouvrent ainsi la voie dans laquelle nos modernes se sont résolument engagés. Quand on lit dans le petit opuscule de Vevras son chaud panégyrique des détersifs, on se prend à regretter que les chirurgiens se soient montrés si complètement oublieux de ces aînés. Peut-être s’en fut-il trouvé un que ces lumineux préceptes eussent pleinement convaincu.
A côté des praticiens qui, amis des anciens ou entraînés par les autorités chirurgicales de l’époque, font suppurer les plaies, provoquent par des incarnatifs la formation des bourgeons charnus, les affaissent par des détersifs et recherchent leur transformation cicatricielle par des cicatri-
sants, à côté des partisans déclarés des seuls détersifs mieux inspirés -que les premiers, le bon sens populaire qu’exploitait une armée de charlatans confiait à l’eau pure le soin de guérir les blessures des mutilés de la guerre. Le remède réussissait si bien que, comme nous l’avons vu, les grands au siège de Metz, peu satisfaits de la marche de leur plaie que l’emploi des suppuratifs exposait à toutes sortes d’accidents allaient réclamer d’un de ces empiriques les plus connus, Doublet, des procédés de guérison plus simples et moins incertains. Dans le môme temps un capitaine dirigeait vers des sources de son pays les militaires blessés. Ces cures firent grand bruit même à la cour. Paré et joubert, consultés à leur sujet, étudièrent la valeur thérapeutique de l’eau et bien qu’ils puissent être fort attachés à leurs topiques compliqués dont l’application ne pouvait guère être confiée qu'à des mains chirurgicales, ils eurent le bon sens et la bonne foi de préconiser l’eau, de faire ressortir les avantages de son emploi et de le faciliter encore en enlevant toute importance aux paroles conjurées, aux prières qui accompagnaient son application. Joubert se signala particulièrement dans cette campagne entreprise en faveur de l’eau et sa renommée s’en accrut.
L’idée de saisir les balles avec des pinces pour les retirer des plaies devait d’autant plus facilement venir à l’esprit de ceux qui virent les premières blessures par coups de feu, qu’ils en faisaient autant pour les portions d’armes blanches arrêtées dans les tissus. L’arsenal du chirurgien d’armée avait été tout préparé par les anciens. Ils nous avaientlégué une instrumentation des plus riches, des pinces pour extraire les traits, des dards, des tronçons de lance; ils en avaient de très fortes pour arracher les corps qui présentaient une grande résistance, de plus faibles et de plus déliées pour saisir les corps étrangers enfoncés plus profondément. Il n’était pas jusqu’aux dilatations et aux incisions destinées à en faciliter l’issue qu’ils n’aient conseillées. Les chirurgiens du xvic siècle n’avaient donc rien à imaginer et leur armentarium ne paraît riche qu’au tant qu’on ignore celui de leurs devanciers. Ils se montrent même inférieurs à ces derniers en ne faisant pas toujours subir à leurs instruments préhenseurs et extracteurs des modifications dans leurs dimensions lesquelles en eussent facilité l’introduction et le retrait. Il n’est pas jusqu’à leurs préceptes sur l’époque de l’intervention, son mode opératoire, la position du sujet pendant l’extraction qu’on leur attribue à tort, qui ne se trouvent au long dans les anciens. Nous nous arrêterons à ces seules considérations, nous promettant, dans le cours de cet ouvrage, de revenir sur ce sujet.
Les hémorrhagies qui constituent une des complications les plus sérieuses de nos plaies préoccupent nos chirurgiens du xvic siècle. Si les anciens et en particulier les Arabes avaient parlé de ligature en termes peu précis, si Vigo avait quelque peu complété la description de ces derniers, il n en est pas moins vrai que c’est à Paré qu’en revient la véritable paternité. 11 la décrivit non en théoricien, mais en homme qui l a utilisée et il en imposa l’usage par son exemple. Mais il ne faudrait pas croire qu'à son époque on y ait eu souvent recours dans nos armées. Lllc ne détrônera de longtemps la compression aidée des hémostatiques.
Les préceptes hippocratiques sur l’extraction des esquilles, la contention des fractures, les exfoliations consécutives, dirigent nos ancêtres du
\vic siècle. S’ils poussent la conservation plus loin que leurs successeurs, c’est plutôt par timidité, par crainte de l’amputation que parce qu’ils ont confiance dans les ressources de la méthode conservatrice. L’emploi d’armures bien modelées dont les valves depuis longtemps devaient empiriquement servir d’appareils contentifs, leur inspirent' leurs gouttières de métal, de carton, de bois. Paré se sert surtout de fanons, c’est-à-dire d’un appareil contentif des plus simples, facile à confectionner partout et dont l’usage peut être généralisé. En cela encore, on sent le chirurgien qui s’est trouvé maintes fois aux prises avec les difficultés de la pratique des camps et l’homme de bien qui voulait prendre quelque souci des membres fracturés d’un vilain dont la vie était alors comptée pour bien peu de chose l.
Les pansements devaient être fréquents puisqu’on provoquait des suppurations abondantes; pour faciliter le large écoulement du pus, on incisait préventivement les blessures et pour conduire ce pus au dehors, les plus avisés se servaient de tentes peu épaisses en guise de drains. Mais le plus grand nombre, redoutant, avant tout, l'oblitération de l’orifice ou des oritices extérieurs, les bouchait avec des tentes volumineuses et des bourdonnets. Le pus accumulé alors dans la profondeur des parties provoquait leur irritation, n’amenait que trop souvent des érysipèles, des phlegmons diffus, des sphacèles, accidents dont les chirurgiens ne cachaient d’ailleurs ni la fréquence ni les dangers, mais qu’ils attribuaient moins à leur pratique qu’à la gravité intrinsèque des traumatismes produits par les projectiles. Paré lui-même, qui dans maints passages de ses œuvres s'élève contre les tentes et donne sur leur emploi de sages préceptes, se contredit en d’autres et suit la voie dans laquelle s’étaient engagés la plupart de ses contemporains. Seuls les partisans des détersifs, ceux qui ne cherchent pas à provoquer une suppuration abondante et veulent laisser agir la nature, se déclarent les ennemis des tentes, des sétons, des pansements trop fréquents. Ils font cause commune, sans le vouloir, avec les empiriques dont ils partagent les succès, mais non la vogue.
Des pansements si compliqués, renouvelés plusieurs fois par jour avec des topiques à composition très complexe, préparés par lui ou par ses aides sous sa surveillance, eût rendu bien difficile la tâche du chirurgien d’armée si les luttes avaient été aussi meurtrières que dans les siècles qui vont suivre, si elles s’étaient autant prolongées et si les secours avaient été répartis sur la totalité des combattants blessés. L’organisation défectueuse de cessecours la lui rendait au contraire facile. Si l’on trouvait aux armées de brillants et d’habiles chirurgiens, le corps des chirurgiens militaires n’existait pas encore, et les soins des premiers étaient le plus souvent réservés aux seuls seigneurs blessés ou malades. Le soldat blessé, qui représentait la masse des traumatisés, se retirait chez lui comme il pouvait ou était abandonné aux soins moins éclairés que charitables d’habitants, de membres des congrégations religieuses, ou encore d’empiriques qui suivaient.
1. Percy et Laurent racontent qu’au siège de Hesdin, place plusieurs lois déjà prise et reprise antérieurement, le roi, étant entré par la brèche dans la place, ne songea aux blessés de son armée que quand il eut vu les fossés et les rues jonchés de ceux de b’ennemi. Alors, continuent-ils, il ordonna de faire venir des chirurgiens de Paris pour en preûdresoin, mais la plupart moururent en attendant ces tardifs secours.
1 armée. Et si le chirurgien les soignait, il le faisait sans y être obligé ou après en avoir reçu un salaire.
Le pansement terminé, le médecin, sous la surveillance duquel agissait le chirurgien, très exceptionnellement ce dernier, réglait le « Régime de vivre », ordonnait les saignées toujours abondantes, enfin les purgatifs, et s’occupait avec un soin méticuleux, disons ridicule, de l’alimentation du blessé, de l’habitat, etc.
Joubert, qui, comme nous l’avons vu, était médecin, consacre, avec d’ailleurs presque tous les auteurs de son temps, de longs chapitres à ce « Régime de vivre » inspiré des anciens. C’était alors une grosse affaire de savoir s’il fallait donner à manger dès le début de la blessure ou vers le milieu du temps consacré d’ordinaire par la nature à assurer la guérison, ou seulement vers la fin du traitement. On discutait longuement sur une formule de bouillon et sur l’usage du vin. Le blessé n’était pas seulement un blessé; dès le traumatisme, il était aussi un malade. Ces errements, bien qu’atténués, vont pourtant se perpétuer jusque vers la fin du siècle suivant.
En somme, nos auteurs de ce siècle sont nombreux, lumineux, souvent originaux; leur autorité s’impose à l’égal de celle des maîtres italiens que Paré domine. Ils ont môme un grand mérite sur ces derniers et Paré à leur tête : c’est de combattre les idées de vénosité et de brûlure dont ceuxci sont partisans pour la plupart, et de chercher à faire disparaître la barbare thérapeutique que ces idées avaient inspirée. Ils sont habiles dans leur art, et riches de l’expérience acquise pendant les longues luttes de François Ier et de Charles-Quint et de huit guerres civiles, mais ils sont encore trop enthousiastes des anciens qui ont ouvert leurs yeux à lalumière pour ne pas les suivre souvent trop servilement, y rechercher trop d’appuis pour étayer leurs doctrines ou soutenir leurs pratiques. Il n’est pas jusqu’à leurs idées les plus originales qu’ils ne cherchent à protéger de l’autorité de ces anciens, auxquels ils vont parfois jusqu’à en offrir la paternité, risquant ainsi d’en perdre le bénéfice.