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II. Théorie de la brûlure des tissus

La théorie de la brûlure des tissus par les balles, tout aussi ancienne que la précédente, est encore admise par quelques auteurs qui, dans ces dernières années, l’ont fait revivre en lui apportant un semblant de rigueur mathématique.

A la très courte distance à laquelle le tir s’effectuait d’ordinaire autrefois, la brûlure des tissus était une théorie soutenable. Il était, en effet, rationnel d’admettre que les gaz chauds provenant de la combustion de la poudre ou que la chaleur communiquée à la balle par sa déflagration puissent produire l’ustion des orifices et des trajets des balles, puisque souvent, dans ce tir à brûle-pourpoint, les vêtements eux-mêmes s’enflammaient.

L’eschare que présentait l’orifice d’entrée, la sensation d’ardeur éprouvée par le blessé au moment du coup, la rougeur du pourtour de la plaie d’entrée, la rareté des hémorrhagies, étaient d’un autre côté des caractères communs aux plaies d’armes à feu et aux plaies brûlées qui, aux yeux des partisans de l’ustion, apportaient de puissants arguments en faveur de leur théorie.

La brûlure des tissus produite par la flamme qui s’échappe de l’arme, dans le tir à très courte distance, à bout portant, fut bientôt mise hors de cause et reconnue indéniable. Elle est aujourd’hui encore indiscutable. La discussion ne porta que sur l’ustion des blessures reçues à plus longue distance.

Les remarquables expériences que Paré, Maggi, Le Paulmier, Joubert, avaient entreprises pour combattre cette doctrine, semblaient devoir lui

MODES D’ACTION DES BALLES

enlever ses derniers partisans. Il n’en fut rien et pendant longtemps encore, elle fut admise par les auteurs1.

Nous avons assez insisté sur ces points dans notre historique pour n’y plus revenir, nous nous contenterons seulement de faire remarquer ici que quelques-unes de ces expériences ou des faits allégués par ces vieux auteurs peuvent être encore opposés aux nouveaux partisans de la même doctrine.

Celle-ci était oubliée et ne semblait plus devoir marquer que dans l’histoire de l'art, quand, en 1870, elle fut reprise en Suisse par Hagenbach et Socin, reproduite en Allemagne par Mulilaüser, en France par Coze. D’abord invoquée pour expliquer les effets des balles sur les tissus mous, dans les cas seulement où les projectiles sont arrêtés dans leur trajet par les os, elle servit à rendre compte des mêmes effets alors que les balles n’avaient traversé que des parties molles.

Utilisant les données de la théorie mécanique de la chaleur , Hagenbach avança que la température d’une balle animée d’une vitesse de 400 mètres doit s’élever à 582 degrés lorsqu’elle est arrêtée subitement; or, comme le plomb fond à 334°, toute balle qui dans le corps humain vient s’aplatir contre un os doit cautériser les tissus. Telle est la donnée primitive, fondamentale de la théorie présentée sous cette nouvelle forme.

Pour chercher à la faire admettre, Hagenbach et Socin se sont basés sur des expériences directes faites sur des corps inorganiques ou sur des tissus animaux.

1° Expériences sur des corps inorganiques : Le projectile suisse de gros calibre du poids de 40 grammes tiré à 100 mètres sur une plaque de tôle se transforme en un fragment de plomb déformé d’une manière particulière et d’un poids constant, accusant une déperdition moyenne de poids de 27^,3. Des éclaboussures de plomb disposées en étoiles sur la cible, la présence de gouttes de plomb ramassées encore toutes chaudes à côté, la structure spéciale du tronçon de projectile restant, indiquent, sans qu’il y ait à en doaiter, que la perte de poids est le résultat de la fusion.

Des projectiles plus petits perdent une proportion plus grande de leur poids. La balle fédérale petit calibre, pesant 20°r,4> perd par fusion 17sr,5 en moyenne.

Le calcul semblait d’ailleurs rendre très bien compte du phénomène observé.

A 100 mètres la vitesse des balles suisses est de :

Pour le petit calibre 4oG mètres

Pour le grand calibre 350 —

En calculant la force vive de ce projectile d’après la formule — - — on trouve :

Pour le petit calibre 197 kilbgrammètres

Pour le grand calibre 250 —

1. Après les expériences de Paré, de Joubert, etc., ceux qui soutenaient la doctrine de 1 ustion ne pouvant plus admettre que la poudre communiquât à la balle assez de chaleur pour brûleries tissus, admirent avec Aristote (lequel avait avancé le fait à propos des bulles des frondes), que la balle acquérait dans son trajet aérien, par son mouvement dans l’air, une quantité de chaleur suffisante pour prendre une température élevée. A ces partisans de la théorie présentée sous cette nouvelle forme, Paré opposaitencore sou expérience de balles subitement arrêtées dans leur trajet aérien par un obstacle et dont la température était à peine élevée.

des blessures des parties molles par balles.

En évaluant celle force vive en uniLés de chaleur, on trouve que les :

107 kilogrammètres du projectile de petit calibre = 0,465 unités de chaleur

250 — du grand calibre = 0,59

Or ces :

0,465 unités de chaleur peuvent fondre 37 grammes de plomb 0,59 — 47 —

en supposant que la température initiale du plomb soilde 100° et doive être portée de 100° à la température de fusion.

Or, dans l’expérience, on constate que :

27Kr,3 seulement de la balle du grand calibre sont fondus,

I'7er,5 seulement de la balle du petit calibre sont fondus.

11 restail donc 42 p. 100, dans le premier cas, 54 p, 100 dont le second, de la force vive du projectile qui n’était pas utilisé pour la fusion. C’était la proportion de force vive qui était employée : 1° à échauffer la partie non fondue du projectile; 2° à fournir les pertes subies par conductibilité ou rayonnement; 3° à produire l'éclaboussement du plomb fondu et le ricochet du projectile.

Hagenbach et Socin avancèrent que, dans le tir contre les parties résistantes cle l’organisme, on observait des effets semblables à ceux qu’on constatait dans le tir contre les cibles métalliques; que les fragments des balles divisées par leur contact avec les os étaient trouvés chauds et même brûlants et qu’ils présentaient de traces de fusion.

Dans les parties molles même , les balles pourraient subir également, d’après Socin, des déformations considérables liées à la fusion sans qu’il y ait fracture ou lésion osseuse. Voici sur quelle expérience cette dernière assertion reposait :

Expérience de Socin. Des estomacs d’animaux, préalablement remplis d’eau, enveloppés dans plusieurs doubles de peau de taureau sont arrangés en un paquet d’environ 25 centimètres de diamètre. Deux projectiles de petit calibre -et trois de grand calibre, tirés sur ce but, restèrent dans la masse. Quand on examina les premiers, on trouva que leur poinle s’était fondue en majeure partie et qu’ils s’étaient aplatis et rebroussés d’une manière surprenante. Pourtant, dit Socin, ils n’avaient touché aucun corps dur. On dut les exciser pour les retirer de la masse de parties molles dans laquelle ils étaient engagés. Quant aux gros projectiles, on les trouva dans le liquide. Leur pointe ne présentait que des traces de fusion; mais leur diamètre transversal était considérablement augmenté aux dépens de leur longueur.

Ces essais, du reste modifiés de diverses manières, montrent d’une façon indubitable, concluait Socin, qu’un projectile peut être arrêté dans des parties molles. Le travail mécanique produit dans ce cas est si minime que la plus grande partie de la force vive doit être transformée en chaleur. Quand ce résultat est obtenu subitement, le plomb fond. Ce fait se présente surtout avec les petits projectiles parce que leur vitesse étant plus grande, ils ont, à masse égale, une force vive plus considérable.

Se plaçant enfin au point de vue purement clinique, Socin avançait avoir très souvent retiré des plaies des balles présentant des marques indéniables de fusion.

MODES D’ACTION DES DALLES

En résumé, d’après les auteurs cités, l’arrêt subit d’un projectile aurait pour effet de transformer en chaleur une grande partie de la force vive inutilisée. La rapidité avec laquelle le phénomène se produit est telle que la déperdition par rayonnement ou par conductibilité est nulle; la chaleur ne peut donc se perdre et elle est employée à fondre le plomb.

Cette fusion s’observerait aussi bien dans le choc des balles contre les tissus animaux durs que dans le choc contre les corps inorganiques. La résistance des tissus mous serait même suffisante pour la produire.

Les expériences et les assertions contradictoires de Melsens nous semblent avoir ruiné cette théorie.

Expériences contradictoires de Melsens : 1° Cet expérimentateur traverse avec des balles ordinaires animées de vitesses de 240 et 380 mètres l’iléum sec d’un cheval à peu près vers son centre otil’osa une épaisseur de 23 millimètres. L’os est appuyé sur un gros livre. Les balles traversent l'os, et se perdent fort avant dans le livre. On les retrouve fragmentées. Elles sont à peine chaudes au moment où on les relire du lirre, cequi se fait le plus rapidement possible. Aucun des fragments retrouvés contre l’os, dans la poussière qu’ils ont fournie, ou dans le livre, examinés avec soin, n’a offert de trace appréciable de fusion. Quant au papier, examiné avec le même soin, partout où on avait retrouvé les fragments de plomb, il était à l'état naturel, sans aucune coloration provenant de l’action d’une température élevée.

2° Melsens traverse des os avec des balles d’alliage fusible à 95° C., c’est-à-dire à une température de 230° C., inférieure à celle de la fusion du plomb. Ces balles, animées d’une vitesse de 380 mètres, devraient prendre si leur force vive était transformée en chaleur, une température de 38o° C., soit de 290° supérieure à celle de leur fusion. Or, les fragments de ces balles recueillis dans un livre présentèrent pour la plupart des cassures fibreuses et cristallines. A leur extérieur, on reconnaissait encore la forme du moule de la balle; un seul des fragments offrait des parties fondues. Quant à la poussière métallique ou aux fragments, trouvés en dehors du livre, ils ne présentaient pas trace de fusion. Or cette expérience avait été entreprise dans les conditions les plus favorables à la théorie L

3° Enfin Melsens a tiré sur des enclumes d’acier des balles de plomb animées de grandes vitesses et a recueilli les fragments dans une longue gaine de zinc entourant le point de l’enclume visé. Même dans ces conditions, Melsens a constaté une fragmentation considérable du projectile, mais jamais il n’a pu trouver des youttellettes appréciables à l'œil nu. «Tous les petits fragments de plomb qu’on parvint à retrouver dans le tir sur l’enclume et le ricochet sur la lame de zinc furent, dit-il, examinés dans cette expérience et dans beaucoup d’autres. 11 résulte de leur examen, fait à la loupe ou au microscope simple ou au microscope binoculaire, qu’ils sont irréguliers. C'est à peine si on en a trouvé quelques-uns qui paraissent avoir parfois un bord arrondi. Je conclus directement et sans hésitation que s’il y a un phénomène de fusion, ce qui est incontestable, il ne s’opère que sur des quantités relativement faibles de la balle1 2. »

Quant à la déformation des balles qui, après avoir traversé des peaux de taureau, tombent dans des estomacs remplis d’eau, elle s’explique non par l’obstacle que leur ont opposé les tissus animaux, mais par celui que lui a présenté l’eau même. Une expérience de Melsens servirait encore le démontrer. Une balle animée d’une très grande vitesse s'aplatit sur l’eau d’une façon remarquable quand elle est tirée normalement à la surface do la colonne liquide ; souvent même le projectile se brise, mais jamais sa surface étalée par l’effet du choc ne présente de traces de plomb fondu.

1. Melsens, Note sur les plaies produites par les armes à feu, 1872, p. 53.

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