‹ Traité de chirurgie de guerre (volume 2)Chapitre 342 sur 460 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE APPLIQUÉE A L’ÉTUDE DES BLESSURES PAR PETITS PROJECTILES

Tandis que clans la pratique ordinaire de la chirurgie on doit attendre son expérience de l'observation de blessures qu’il n’est qu’exceptionnellement possible de reproduire sur le cadavre; en chirurgie d’armée, on est, au contraire, en quelque sorte maître de provoquer cette observation. C’est, en effet, un agent presque toujours le même, dont le mode d’action peut être rigoureusement connu et qu'on est libre d’employer à sa guise, qui détermine les lésions observées à la guerre. On peut même avancer que l’expérience du champ de bataille ne saurait remplacer celle plus précise et plus scientifique que peut fournir la méthode expérimentale. Dans les tirs d’expérience, en effet, on se rend mieux compte qu’à la guerre, des principaux éléments qui font varier la gravité des traumatismes, de l’influence de la vitesse, de la forme, du poids du projectile, du degré de résistance des tissus, de l’aspect et de l’étendue de dégâts que n’ont pu modifier ni des interventions antérieures, ni les processus de guérison. 11 n’est pas jusqu’aux difficultés opératoires qu’on peut rencontrer lorsqu’on est en présence de certaines lésions, qu’il ne soit plus facile d’apprécier avec l’aide de l’expérimentation cadavérique. Cette dernière permet même de reconnaître à l’avance les changements souvent profonds que les transformations de l’armement peuvent amener dans les caractères des blessures et dans l’intervention qu’elles imposent. Elle seule détermine d'une façon rigoureuse des types de lésions qu’on ne peut établir en temps de guerre en raison de l’extrême variété des conditions des combats et des difficultés de l’observation en campagne. Ces enseignements sont d’autant plus précieux qu’ils n’ont pas besoin d’être achetés par une période de tâtonnements toujours préjudiciables aux blessés.

Dans la pratique usuelle de la chirurgie de guerre, où l’initiative individuelle a si large part, où la rapidité de la décision du chirurgien devra, de longtemps encore, être considérée comme un mérite et où il est si difficile de se tenir en garde à la fois contre une intervention trop

4 fl G MÉTHODE EXPÉRIMENTALE APPLIQUÉE A L’ÉTUDE DES BLESSURES.

active ou trop timide, c’est un grand bienfait que de pouvoir posséder à l’avance les bases d’une appréciation rapide et exacte.

Aujourd’hui que l’organisation militaire du pays impose, en temps de guerre, aussi bien aux médecins civils qu’aux médecins militaires, l’obligation de prodiguer leurs soins aux blessés, il devient utile, indispensable de généraliser, de vulgariser l’emploi de la méthode expérimentale appliquée aux traumatismes do guerre. Elle seule est capable de remplacer pour maints de ces collègues civils, et pour le grand bien des blessés, la pratique absente des champs de bataille, et de bien fixer dans leur esprit les règles d’une thérapeutique que les circonstances ne permettent pas d’ôtre hésitante.

« C’est sur des cadavres, disait déjà Le Dran, que nous avons appris et l’anatomie et la manière de faire les grandes opérations chirurgicales; c’est sur des cadavres que nous prenons autant que possible l’habitude d’opérer avec la tranquillité, la hardiesse et les précautions requises ; on peut également sur les morts s’instruire de la manière d’opérer dans le cas d’une plaie d’arme à feu telle qu’elle soit. Un coup de pistolet ou de fusil tiré exprès dans la cuisse d’un cadavre, dans le bras ou ailleurs, y fait une plaie qui ne diffère en rien d’une pareille plaie faite à un vivant. Le chirurgien peut donc y faire tout ce que l’art prescrit et avec les mêmes intentions qu’il aurait pour un blessé. Mais en opérant ainsi sur le mort, il a un avantage qu’il ne trouve pas sur le vivant: c’est qu’après avoir fait les incisions qu’il croit nécessaires et ôté ce qu’il a trouvé de corps étrangers ou d'esquilles, il peut disséquer le membre sur lequel il vient d’opérer et voir s’il a fait tout ce qu’il devait faire ou s’il n’en a pas trop fait.

Il n’est pas douteux que ceci, souvent répété sur une partie ou sur une

autre, n'instruise beaucoup et c’est à quoi j’invite tous les jeunes chirurgiens qui, étant dans les hôpitaux, sont à portée de le faire. Par là ils acquerront beaucoup de dextérité; par là, ils se feront de justes idées des différents dérangements que les balles peuvent faire dans une partie ou dans une autre; et ces plaies n’étant pour ainsi dire point nouvelles pour eux, ils seront en état de faire, dans les occasions, tout ce que l’art prescrit1.»

Gomme on le voit d’après cette remarquable citation, la pratique qui consiste à reproduire expérimentalement sur le cadavre les traumatismes que font accidentellement les balles dans les combats est loin d’être nouvelle. Nombre de chirurgiens militaires l’ont depuis bien longtemps pro- | posée ou utilisée, soit dans le but de résoudre des questions litigieuses ou peu étudiées, soit dans celui d’instruire les jeunes praticiens. A nous en tenir aux seuls chirurgiens français, nous pourrions rappeler ici les noms de Louis, de Lombard, de Thomassin, de Percy, de D. Larrey, de Dupuytren, de Paillard, de Baudens, de IIuguier, de Devergie et d’autres encore.

Tant qu’on utilisa les armes lisses dont la portée était relativement faible, il était assez facile de reproduire, sur le cadavre, les lésions observées communément sur le champ de bataille. Depuis l'adoption des armes rayées dont la portée est si grande, il était par contre, absolument impossible, dans le tir expérimental, de s’éloigner assez du sujet pour réaliser

1. Ledran. Traité des plaies d’armes à feu. O. c., pp. 235 et suivantes.

Page 1