CHOC TRAUMATIQUE, STUPEUR GÉNÉRALE
On entend par choc traumatique ou stupeur générale' un état particulier de prostration, de collapsus, caractérisé par l’affaiblissement du pouls, des battements du cœur, l’abaissement de la température, la pâleur des tissus, sans trouble notable de l’intelligence.
Les anciens auteurs de chirurgie militaire avaient exagéré la fréquence de la stupeur générale. Ils la considéraient comme la suite presque inévitable des plaies d’armes à feu. Par contre, de nos jours, on a peut-être trop méconnu son importance.
Fréquemment observée et très prononcée dans les grands traumatismes, les écrasements, les broiements, les ablations et môme les contusions des membres par les gros projectiles ou leurs gros éclats, la stupeur générale s’observe plus rarement à la suite des coups de feu par les balles de fusil, des boîtes à mitraille ou encore par les petits fragments d’obus. Cependant, lorsque ces petits projectiles frappent des segments de membres rapprochés du tronc et qu’animés d’une grande vitesse ils communiquent toute leur force vive aux os qu’ils fracturent très comminutivement, on peut constater la stupeur générale. Toutes choses égales d’ailleurs, les coups de feu des membres inférieurs y donnent plus fréquemment lieu que les blessures du membre supérieur. Les contusions et les blessures de l’abdomen, surtout celles de la région épigastrique et du testicule, les contusions et les blessures de la face et du cou, en sont très souvent suivies. Dans les lésions
1. L ec/ioc traumatique est encore décrit sous les appellations do commotion général*' , torpeur générale traumatique, collapsus, épuisement des blessés, étonnement des blessés, léthargie des blessés, etc.
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de la tôte et de la colonne vertébrale, elle se confond avec la commotion cérébrale ou médullaire et dans les traumatismes du thorax elle est masquée par la syncope et la dyspnée.
11 résulte de ce qui précède : que la stupeur générale s’observe plus souvent dans les sièges que dans les luttes en rase campagne et que, dans ces dernières, on la constate dans la prise de vive force de positions retranchées^ villages, etc., c’est-à-dire dans les combats à courte distance plutôt que dans les conditions ordinaires du tir. Cette donnée peut servir à expliquer bien des divergences des auteurs sur la fréquence de cette complication.
On peut confondre le choc traumatique avec divers états pathologiques qui s’en rapprochent plus ou moins, la syncope , la commotion cérébrale , Y anémie post-hémorrhagique.
La syncope s’en distingue par la rapidité de son apparition et de sa disparition, par les modifications plus profondes imprimées au choc précordial et au pouls qu’on ne perçoit pour ainsi dire plus, par l’arrêt plus ou moins complet de la respiration et la suspension absolue des fonctions cérébrales. Enfin la syncope est produite par les vives douleurs, les grandes perles de sang, tandis que la stupeur générale en est indépendante. Si le choc traumatique et la syncope ne peuvent être confondus pris isolément, souvent ces deux états se combinent et il est impossible de faire la part dans les symptômes de ce qui revient à l’une ou à l’autre.
La commotion cérébrale ne peut guère être distinguée de la stupeur générale dans les traumatismes cérébraux. Cependant l'intelligence est obnubilée ou abolie, dit-on, dans les degrés un peu graves de la première; il n’en est pas de même dans le choc. La commotion médullaire est accompagnée ou suivie de paralysie plus ou moins prononcée et persistante des membres, et de troubles du côté des fonctions rectales ou vésicales.
L'anémie post-hémorrhagique est différenciée de la stupeur générale par l'existence de convulsions ou la perte de connaissance.
Symptomatologie . — La face d’un blessé atteint de stupeur générale est d’nne blancheur de marbre, ses yeux sont fixes, hagards, immobiles, les pupilles largement dilatées. Aucune crispation des traits, ce qui semble dénoter l’absence de souffrance. Le corps, comme les membres et la face, est recouvert d’une sueur froide, visqueuse. La respiration est lente, irrégulière, faible. A des inspirations courtes, à peine sensibles, on voit, de temps en temps, succéder de grands mouvements d’inspiration et d’expiration, puis la respiration devient calme. Le choc précordial est faible, fréquent, parfois intermittent, le pouls petit, dépressible, irrégulier. Souvent on observe des vomissements, de l’incontinence d’urine et des matières fécales, d’autres fois de la rétention. La température présente un abaissement persistant de un ou deux degrés, sensible au toucher. Redard l’a vue tomber au-dessous de 35°, 5. La plaie ne saigne pas ou ne donne que quelques gouttes de sang.
Insensible aux dangers qu’il court, aux soins qu’on lui prodigue, le blessé est anéanti, couché au point même où il a été frappé, dans un état de résolution complète. Vient-on à découvrir largement la région blessée, on provoque un frisson accompagné de claquements de dents. L’exploration delà plaie, la palpation du membre atteint, les mouvements imprimés a ce dernier alors même qu’il est fracturé, ne provoquent souvent aucun cri, parfois seulement quelques sourds gémissements. L’intelligence csl le
plus souvent conservée, et si le blessé répond lentement aux questions qui lui sont adressées, et s’il doit faire des efforts pour retrouver ses idées, les réponses sont le plus souvent nettes et précises, mais la mémoire fait le plus souvent défaut. La voix est éteinte, comme celle d’un homme très ému ou qui a froid ; la parole est brève et saccadée.
Cette résolution, l’habitus général du corps sont si caractéristiques qu’Harald Schwartz prétend qu’ils suffisent pour faire reconnaître les grands fracas osseux (lesquels sont, comme nous l’avons vu, très souvent compliqués de choc traumatique grave), sans qu’on ait besoin d’examiner le blessé. Cet auteur ajoute que quand il a eu dans les moments d’encombrement à procéder au triage rapide des blessés, l’inspection seule de la physionomie lui a révélé les hommes qui avaient besoin d’un secours immédiat et ceux qu’on pouvait évacuer sans examen.
Le degré le plus élevé du choc traumatique représente plus ou moins l’image de l’agonie. L’intelligence est totalement abolie, les sphincters sont relâchés et le blessé succombe rapidement dans le coma en quelques minutes ou en quelques heures. D’autres fois les symptômes graves persistent pendant 24 ou4<S heures au bout desquelles le blessé s'éteint. Entre ces degrés les plus graves de la commotion et le degré le plus léger, on peut trouver tous les intermédiaires qui diffèrent entre eux par la gravité, l’apparition ou la durée de tels ou tels symptômes. Nous venons de décrire unedes formesles plus communes, la forme torpide; certains auteursadmettent avec Travers une forme érêthique qui se confond, avec le délire nerveux.
Pat/iogénie. — Pour nous la commotion ou stupeur générale observée à la suite des traumatismes de guerre reconnaît deux causes principales : 1° la lésion directe des tissus, et, pour être plus précis, la lésion des nerfs ; 2° la transmission à l'cixe cérébro-spinal d'un ébranlement brusque , direct, le mot ébranlement étant pris dans le sens purement mécanique.
1° La lésion des nerfs sensitifs de la vie animale ou organique peut, à elle seule, déterminer de la stupeur générale. L’excitation de cesrierfs provoquée par le traumatisme agit sur le système nerveux central, et par action réflexe, provoque des troubles cardiaques qui peuvent expliquer tous les symptômes delà stupeur. Des expériences directes ont nettement établi la valeur de ce mode pathogénique.
2° Dans les grands traumatismes de guerre, surtout lorsque les os ont été intéressés, l’irritation des nerfs peut encore jouer un grand rôle, mais l’action sur le système nerveux central semble, dans la plupart des cas, être plus directe. Le choc violent est transmis par les os à la colonne vertébrale et au cerveau. Le mécanisme se rapprocherait de celui de la commotion cérébrale ou médullaire tel que l’a si bien décrit Duret.
Les auteurs, jusqu’ici, nous semblent n’avoir pas fait la pari de cet ébranlement ou en avoir trop atténué l’importance *. Suivant son degré
1. Pikciiaud avance que l’ébranlement communiqué par le projectile, peut se propager aux centres nerveux, mais il admet que cet ébranlement ne peut être que très léger. Il ne saurait en conséquence, d’après lui, déterminer les phénomènes graves qui appartiennent à la forme suspensive de la commotion, mais seulement ceux de la forme excitatrice (délire nerveux). Se basant sur cette donnée théorique, il en déduit, avec quelques auteurs, que la commotion observée à la suite des coups de feu prend plus souvent la forme érêthique que la forme dépressive. Thèse d’agrégation de la Faculté de médecine de Paris : Que doit-on entendre par l'expression de choc traumatique? 1880.
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d’intensité, cet ébranlement produit une anémie brusque du bulbe ou le réllexe cardio-pulmonaire par l'irritation du pneumogastrique.
L’aboutissant en somme de ces mécanismes multiples est toujours une action directe sur le cœur par l’intermédiaire du pneumogastrique.
Expériences personnelles. — Nous avons cherché, par des expériences cadavériques, à déterminer la somme d’ébranlement qu’éprouvent les tissus mous et les os lorsqu'ils sont atteints par des balles animées de vitesses variables.
Dans une première série d’expériences, nous avions suspendu les segments de membre sur lesquels nous tirions avec des cordes fortement tendues, mais dont la continuité était interrompue par des dynamomètres. Dans une deuxième série d’expériences, nous avons fixé nos pièces contre un des arcs de dynanomètres, les autres arcs étant bien arrêtés dans les rainures transversales d’une planche. La planche était percée d’un oritice auquel répondait la portion d’os que nous frappions et par lequel s’échappait la balle après avoir produit son effet. Nous donnons ici le résultat de quelques-unes de ces expériences que nous comptons poursuivre. Elles tendraient à démontrer les propositions suivantes :
1° L'ébranlement communiqué aux parties molles est faible ; il ne dépasse pas en général 10 à 20 kilogrammes ;
2° L'ébranlement communiqué à un os par une balle qui l'a frôlé ou contus, est en général faible;
3° Lorsque la balle traverse les extrémités épiphysaires des os longs ou le tissu épiphysaire des os courts, l'ébranlement est déjà plus considérable;
4° Il atteint son maximum quand la diaphyse est fracturée. Il peut se chiffrer alors par 100 kilogrammes et plus;
5° Il est en rapport avec la vitesse, mais il ne nous semble pas être rigoureusement proportionnel à cette vitesse. Toutes choses égales d’ailleurs, il paraît varier avec la résistance que l’os atteint offre au projectile. Il serait d'autant plus considérable que la diaphyse frappée aurait une moindre résistance.
Bien d’autres conditions peuvent influencer cet ébranlement. Nous cherchons à en déterminer l’importance.