PREMIÈRE PARTIE
Historique.
T i’oRiGiNE de l’auloplastie se perd dans l’obscurité des temps anciens, comme celle de presque tous les arts utiles. On admet généralement qu’elle a pris naissance dans l’Inde, et qu’elle a été inventée comme une sorte d’adoucissement à la barbarie des lois qui condamnaient fréquemment à la mutilation et particulièrement à la perte du nez. C’est ainsi qu’on explique comment la rhinoplastie a, pendant tant de siècles, constitué àele seule presque toute l’autoplastie.
Outre la méthode par torsion, connue sous le nom de méthode indienne proprement dite, on employait
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encore dans l’Inde une méthode autoplastique sur laquelle se sont élevées beaucoup de discussions. On a prétendu qu’avant de songer à refaire le nez à l’aide des parties molles du front, on a eu recours d’abord à la transplantation de parties molles empruntées à la fesse; d’autres ont contesté non-seulement la réalité de ce fait , mais encore sa possibilité. Il faut avouer que les partisans de cette dernière opinion se sont beaucoup plus livrés aux raisonnemens qu’à l’examen attentif des textes qui leur auraient au moins commandé le doute; et sans insister sur ce point, je me bornerai à rapporter le fait suivant en m’appuyant sur l’autorité de M. Dutrochet qui le tenait de son beau-frère, général des troupes du prince maratte, Schindiah : « Un sous- « officier des canonniers de l’armée que je comman- « dais (c’est le général qui parle) avait été pris en « haine particulière par un officier supérieur; celui-ci « profita d’une faute légère de ce sous-olficier pour « lui faire couper le nez. On était alors en campagne, « et ce malheureux mutilé fut obligé de continuer « son service sans pouvoir faire restaurer son nez. « Ce ne fut qu’un certain temps après , lorsque la « plaie commençait déjà à se cicatriser, qu’il fut « possible de faire pratiquer cette opération par des « Indiens en possession de ce procédé. Les opérateurs « débutèrent par rafraîchir la peau du nez ; ils choi- « sirent ensuite un morceau de la fesse qu’ils frap- « pèrent à coups redoublés de pantoufles jusqu’à ce
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« qu’il fût bien tuméüé. Alors ils coupèrent en cet « endroit un morceau de peau et du tissu sous-jacent « de la grandeur et de la forme de ce qui manquait « au nez; ils l’appliquèrent sur ce dernier et l’y « fixèrent solidement. Cette espèce de greffe animale « réussit à merveille. J’ai eu long-temps à mon service « cet homme après l’opération, et il n’était pas défi- « guré; il ne lui restait d’autres traces de mutilation « qu’une cicatrice visible autour de la greffe. »
Cette méthode se rapproche beaucoup évidemment delà méthode italienne, sans toutefois se confondre avec elle. Je démontrerai plus loin qu’il n’existe historiquement aucune filiation entre ces deux méthodes, qu’il importait tout d’abord de séparer, bien que la méthode indienne par transplantation ne présente plus en réalité d’importance pratique. Je renvoie du reste aux expériences et aux observations qui seront rapportées dans la deuxième partie de cet ouvrage, pour démontrer plus complètement non-seulement la possibilité, mais encore la réalité des faits d’autoplaslie par transplantation sans pédicule, c’està-dire par une véritable greffe animale.
En Occident, Celse est le premier auteur qui ait mentionné l’autoplaslie, et je n’hésite pas à dire que Sprengel me paraît avoir mal compris le passage dans lequel il prétend que ce grand écrivain a décrit le rapprochement des lèvres d’une plaie mises en contact : il est évident que Celse parle de la réparation des pertes de substance du nez et des lèvres. J’ajoute que
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l’interprétation de Sprengel est réfutée par l’autorité de Galien qui, à l’occasion du procédé de Celse, parle de perte de substance et non de fente.
Galien parle en outre de l’autoplastie appliquée aux organes génitaux, particulièrement à la réformation du prépuce, et nous voyons Paul d’Ægine revenir sur ce point sans parler d’aucune autre application de l’autoplastie.
Les chirurgiens arabes furent très inférieurs aux Romains sous le rapport de l’autoplastie : voici tout ce qu’on trouve à ce sujet dans les écrits du plus célèbre de ces chirurgiens, Albucasis : j’emprunte ce passage à la traduction latine de Jean Channing : « De sutura naris et labii et auris : quando solvitur continuitas eorum vel a vulnere, vel sine vulnere : scias quod quando acciderit solutio continuitatis in uno ex bis cartilaginibus, in illis curatio, nisi in paucis hominibus. Quando igitur acciderit alicui res hujusmodi, aspice, et si sit vulnus recens, labia vulneris sutura abducas ('). »
Les arabistes et les chirurgiens du moyen âge n’étaient guère plus avancés que les Arabes. Lanfranc niait résolument la possibilité de replacer et de faire reprendre le nez , et traitait d’imposteurs ceux qui soutenaient une opinion contraire.
Pierre de la Serlata et Roger partageaient ce sentiment contre lequel s’élevait cependant Tbeodoric
(') Albucasis. De chirurgia . arabice et latine, edidit J. Channing. Oxonii, nTS, 1. 1, lib. ii, p. 179.
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de Cervin. Enfin le plus illustre des arabistes, Gui de Chauliac, écrivait, en 1362, les lignes suivantes à l’article des plaies du nez : « Si le nez est dieu du tout, il ne peut plus être réuni, car la réunion est impossible parties organiques qu’oyque dient les jaseurs ('). »
C’est par l’empirisme et non par la chirurgie savante que l’autoplastie a été ramenée dans la pratique. 11 est certain que, dans le siècle qui suivit celui de Gui de Chauliac, on refaisait des nez ou d’autres parties du visage avec la peau du bras. Je n’ai pas besoin de rappeler ce que dit Sprengel des opérations que pratiquait le Sicilien Branca (^). Une lettre du poète Calentius, qui se rapporte à l’an 1480 environ, contient encore une mention curieuse de la réparation du nez telle qu’on la pratiquait alors.
Le procédé dont la famille des Branca resta longtemps en possession, et qui fut, dit-on, modifié par le fils du premier de ces opérateurs, était-il une invention nouvelle? Était-ce, comme Carpue et Graefe l’ont supposé , l’ancien procédé indien transmis par l’entremise des Arabes et à la faveur des relations de ces derniers avec les Espagnols et les Italiens? ou bien encore faut-il penser avec Sprengel que c’était, en effet, le procédé indien, mais transmis par les mis-
(') La Grande Chirurgie, Irad. de Joubert, p. 292.
{•) L’évêque de Lucera, Pierre Ranzano, dit, dans un manuscrit que l’on trouve dans la Bibliothèque des Dominicains à Palerme, que Branca était continuellement consulté par des mutilés qui lui venaient -de toute part.
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sionnaires catholiques? On peut opposer à cette dernière opinion que la rliinopiastie n’a été mentionnée dans aucune des relations des missionnaires de l’Inde, de même que l’on peut objecter à tous ceux qui s’obstinent à faire dériver cette opération de l’Inde, que les Branca fabriquaient le nez avec la peau du bras et non pas avec la peau du front comme les Indiens, ni avec la peau de la fesse complètement séparée.
De Sicile, la rliinopiastie par transplantation passa en Calabre où Vincent Vianco ou Bojano acquit le premier une grande réputation comme réparateur du nez. Son neveu Bernardin Vianco, qui vivait à Tropea, continua sa pratique, et l’on peut voir dans Alexandre Benedetti la description des moyens dont se servaient les Calabrais.
On commençait par disséquer la peau du bras avec le bistouri; on scarifiait les narines, et l’on attachait le bras à la tête afin de mettre les deux surfaces saignantes en contact; lorsque l’adhésion était complète, on coupait autant de peau qu’il était nécessaire. Le nez, suivant Alexandre Benedetti, supportait diflîcilement un hiver rigoureux.
Failope et Vésale ont parlé de la manière de réparer les nez aux dépens du bras, et se sont élevés contre cette opération. Ils se sont, au reste, trompés lorsqu’ils ont dit qu’on se servait des fibres du muscle biceps pour celte réparation.
Vers la fin du xvi'^ siècle, Jean-Baptiste Cortesi,
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parcourant la Calabre, ne trouva dans ce pays aucun des Vianco; cette famille était éteinte et le procédé était oublié. Mais vers la lin de ce même siècle, Gaspard Tagliacozzi pratiquait avec honneur à Bologne l’art de restaurer les nez.
On s’est demandé si le chirurgien bolonais avait inventé lui-même le procédé qu’il mettait en usage, ou s’il ne le tenait pas des praticiens calabrais ou siciliens? Il est difficile de se prononcer. Tout porte à croire cependant que les travaux de ces derniers ne pouvaient point avoir été complètement oubliés. On disait que Tagliacozzi pratiquait une incision dans l’épaisseur du bras et qu’il y enfonçait le moignon du nez : Jérôme Mercuriali avait émis cette assertion , mais Tagliacozzi s’en plaignit , et dans une lettre adressée à Mercuriali, il assure (jue loin de fabriquer le nez avec les chairs du bras, il se sert exclusivement de la peau pour réparer la perte de substance.
Ambroise Paré (’) semble partager l’erreur des contemporains de Tagliacozzi , qu’un chirurgien
(') Ambroise Paré s’exprime de la manière suivante sur la rhinoplastie dans un passage ayant pour titre ; Moijen de contrefaire un nez par artifice : « Telle chose n’est impossible ; toutefois me semble fort ditScile et onéreuse, au malade, tant pour la peine de tenir la teste liée longtemps avec le bras, que pour la douleur des incisions faites aux parties saines, coupant et eslevant portion delà chair du bras pour former le nez, .loinct aussi qu’icelle chair n’est de telle température ny semblable à celle du nez ; et pareillement estant agglutinée et reprise, ne peut jamais estre de telle ligure et couleur que celle qui estoit auparavant à la portion du nez perdu (OEuvres complètes, nouv. édition , Paris , 1 840 , t. ii , p. 606 ).
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d’Italie refaisait des nez en faisant une fosse dans le muscle biceps brachial, où il faisait pénétrer le moignon du nez qui était ainsi maintenu dans la même position pendant quarante jours. Cette opinion erronée était encore partagée par Juncker qui combattait la rhinoplastie en disant que les fibres charnues empruntées au bras ne pouvaient se nourrir , puisqu’elles étaient placées en travers. Enfin Burmann, bien qu’il eût vu la rhinoplastie réussir, pensait encore que l’on coupait en travers les fibres charnues. Tagliacozzi fit paraître à Venise, en 4597, un ouvrage dans lequel il exposa son procédé et ses travaux (').
« On peut restaurer, dit Tagliacozzi, la lèvre inférieure en détachant le pont de tégumens à l’extrémité inférieure du bras. »
Il ajoute que s’il faut réparer l’oreille, c’est avec la peau du cou et non du bras qu’on le fait.
La pratique de Tagliacozzi ne se répandit pas beaucoup en Italie; ainsi Fabrice d’Aquapendente, son contemporain, dit que l’on peut restaurer le nez avec le bras ; mais qu’il ne peut rien dire par expérience : et dans un autre passage, le même auteur avance que peu de personnes voudront se soumettre à une semblable opération.
Jean André Delacroix rfepoussait l’opération de Tagliacozzi sous prétexte que les tissus sont trop
(') De curtorum chirurgia per incisionem. Venetiis, 1597, in-fol.
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dissemblables pour se réunir. Il disait qu’un nez qui tient encore par de la chair peut se réunir; mais la réunion lui paraissait impossible, le nez étant complètement séparé.
Fabrice de Hilden parle d’un succès complet de reformation de nez, obtenu, en 4592, par un chirurgien do Lausanne, nommé Griffon , par le procédé de Tagliacozzi. Il s’agissait d’une jeune fille qui avait eu le nez emporté par une morsure. Griffon répara si complètement la perte de substance que onze ans après on pouvait à peine distinguer la cicatrice. Seulement par un froid violent, au bout de vingt ans, le nez devint encore bleuâtre.
Jean-Baptiste Cortesi, contemporain de Tagliacozzi, donne une description détaillée des instrumens de ce médecin , et dit qu’il a plusieurs fois pratiqué cette opération.
Je ne citerai pas Alexandre Real qui connaissait parfaitement les travaux de Tagliacozzi et qui attachait à cette opération une haute importance; ni Philippe Salinullî qui paraît avoir pratiqué cette opération plusieurs fois.
En France, un illustre contemporain d’Ambroise Paré, P. Franco, eut l’idée d’appliquer l’autoplastie pour réparer une perte de substance de la face. Nous sommes loin de partager l’opinion émise par un de nos habiles confrères qui ne voit dans ce fait qu’une réunion par suture ; et pour prouver qu’il s’agit, au contraire, d’une opération autoplastique, il
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suffît de rapporter le passage de Franco, qui mérite à bien des égards d’être rappelé.
Voici ce passage : « Un certain personnage nômé « Jacques Janot de Sauagny, près de Neufchastel sur « le lac en Suysse, eut un caiarre qui luy descendit « en la joue, et n’y eut ordre que le dict catarre ne « vint à s’estiomener , et corrompre tellement la « partie, que la joue tombast, au moins la plus • grande partie, et de la mandibule de dessouls et « dessus et fust pansé longtemps d’un chirurgien « lequel n’y peut rien faire sinon l’incarner.
« Or le dict vlcère estoit grand et print bord à « l’enuiron et estoit ronde de sorte qu’un œuf d’oye « y eust passé. Dont les deux mandibules estoyent « desnues de chair, et n’y avoit point de dents de ce « coste. Il falloit que cest homme portast une bende « de cuir, et autres choses pour empescher qu’en « mangeant la viande ne se perdit, combien que pour « cela il ne peut empescher qu’il ne sortît toujours « quelque chose du boire et du manger. Par quoi ne « s’osoit trouver en bonne compagnie d’autant que la « salive couloit toujours par là, et étoit en grande « peine de boire et manger. Aussi pour ce que la bende « estoit attachée sur la teste assez ferme, elle empes- « choit d’ouvrir la bouche, or demouraen cette sorte « l’espace de sept à huit ans.
« Ayant beaucoup cherché, et en plusieurs lieux « pour y remédier, il ne trouva aucun qui voulût « mettre la main, ains lui donnoient à entendre qu’il
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« estoit incurable, car on n’y pouvoit engendrer « chair ni approcher les labiés parceque le pertuis « estoit rond et grand. 11 advint que je pansois là « auprès des hernies, et bouches fendues et pierres. « Voyant ces cures et principalement des bouches « fendues, il me vint parler et montrer sa maladie. « L’ayant bien aduisée lui dis que ie le guariray aidant « notre Seigneur. Alors il me dit qu’il l’avoit montré « à plusieurs maistres et que iadvisasse bien devant « qui mettre la main. Ce à quoy ie m’accorday ne « lui demandant rien que premièrement ne fût guary. « Pour venir à la cure ie fis situer le patient contre « vn aix à demi droit et liiy attachay les cuisses contre « le di aix sans autre chose. le conseille toutefois « de les bien attacher. Et auois mes cautères au feu « touts près dedans un bassin et braise pour m’en « servir puis après. Alors ie prins un petit rasoir ou « escalpelle et coupis le bord ou cuir tout à l’enui- « ron 5 après ie fendis la peau contre l’aureille et « contre l’œuil et contre la mandibule inférieure, tout « ce que iecagneu être expédient en gardant touiours « de couper par trop avant, pour ne faire plus grand « dommage à la partie et de ne coupper les muscles « de travers. Puis couppis au dedans de la chair tout « à l’entour contre l’aureille et l’œuil, bref tout à « l’entour tant que ie peu, encore les labiés ne se « pouuoient assembler.
« A donc ie couppis la chair de rechef au dedans « de travers et de long en deschiquetant, me gardant
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« toutes fois que ne vinsse au dehors; car il ne fal- « loit point coupper le cuir et quand il y avoit flux ou « quelque veine qui fluoit, ie la cautérizois avec les « cautères susdits. Et ainsi alongis mes pièces ou « labiés , et furent assemblées. Là où iappliquai in- « continent sept aiguilles enfilées comme a este « monstre es leures fendues , et au bout de quatre « ou cinq jours en tombèrent trois, et n’y en fallut « mestre d’autres pour ce que les labiés tiroyent. Or « j’vsay de compresses ou coussinets avec bâtons ou « bandes tout à l’entour pour faire venir la chair de « toutes parts à la partie comme avons dit des leures « fendues, afin que la chair ne se rompis et les aiguilles « ne tombassent. Car sans grande violence et moyen « de mener la chair ou cuir au lieu ie n’eusse rien « aduancé.
« le mis aussi un linge mouillé en oxicration « dessus , et puis me restraintifs à ce qu’ils ne se « prinsent contre les aiguilles; et le guary en ceste « sorte dedans quatorze jours. Aucuns disoyent que « la ioue lireroit et qu’il ne pourroit ouurir la bouche ; « mais la chair y abondai autant qu’il fut besoing et « a mis barbe dessus tellement qu’il se cognoit bien « peu ('). »
Les chirurgiens du xviC et du xviiC siècle n’ajoutèrent presque rien à l’autoplastie. En France, Dionis
(') Pelii traité contenant une des parties principales de chirurgie, laquelle les chirurgiens exercent , p. 122, art. Traité des dents de lièvre. MDLVI.
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regardait comme impossible la réparation du nez , et, comme mensongères, les observations de rhinoplastie dont parlaient les auteurs : « Je crois, disait-il, ces histoires apocryphes, et je les prends plutôt pour des contes faits à plaisir que pour des faits véritables (’). » Lafaye ajoutait, pour fortifier cette opinion, qu’il avait essayé en vain de faire reprendre le nez des animaux après l’avoir enlevé.
De La Yauguyon partageait encore l’erreur contre laquelle Tagliacozzi s’était élevé, en avançant que pour réparer le nez il fallait enfoncer le moignon ravivé dans une incision faite au bras, et tailler un lambeau de chair lorsque l’adhérence était établie. Mauquest de Lamotte, tout aussi injuste et aussi mal instruit, allait jusqu’à dire que la blessure faite aux muscles amenait la paralysie.
En Belgique, Van Helmont écrivait sérieusement qu’un habitant de Bruxelles , qui avait eu le nez refait à Bologne, par Tagliacozzi, eut le malheur de perdre son nez au moment même où mourut le portefaix qui avait prêté son bras pour cette opération.
En Allemagne, Heister niait encore la possibilité de la rhinoplastie , et la véracité des récits qu’on faisait à cet égard.
Cependant, au milieu de ces opinions défavorables à la rhinoplastie, opinion que professaient encore des chirurgiens d’une époque plus rapprochée de nous, tels que Thomas, Fitz Maurice, Frédéric Bœrner,
(') Cours (Vopèraiions de chirurgie. l*aris, 17i0, p. 589.
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G. Heurmann, Desault, Ghopart ('), Richter (=), J. HuntorC*), Petit Radel, et jusqu’à M. Richerand lui-même, quelques hommes tels que Jean Salzmann et Charles Musitanus s’étaient déclarés pour une opinion contraire. Musitanus (^) avait même prouvé par l’observation que le nez refait adhérait fortement et jouissait d’une grande vitalité. Rosen de Rosenstein et A.-J.- B. Dubois furent très partisans de l’opération tagliacosienne. Reneaulme de la Garanne modifia, dit-on, le procédé de Tagliacozzi, en faisant en même temps le ravivement du nez et la coaptation du lambeau, et l’on sait que Graefe a réussi de cette façon.
Ce n’est qu’en 1794 qu’on a eu connaissance, d’après la publication qu’en fit un journal de Madras, d’une nouvelle méthode de refaire le nez. Il y était dit qu’un artiste de Pvonah avait fait un nez aux dépens du front d’un Indien, qui avait perdu le nez normal par ordre du sultan Tipoo. Le nez fabriqué distinguait
(') Desault et Chopart soutinrent qu’une prothèse artificielle était préférable au raccoùtrement tagliacosien ( Traité des maladies chirurgicales et des opérations qui leur conviennent. Paris, an iv, 1. 1, p. 1 82).
(’) A. -F. Richter était d’avis que l’on replaçât un nez qui était séparé par accident , mais il dit que l’opération tagliacosienne est à rejeter à cause des douleurs qu’elle détermine, et parce qu’ensuite la réparation est difforme et incomplète.
C) OEuvres complètes, trad, par G. Richelot. Paris, 1843, t. iii, p. 290.
Musitanus rapporte à ce sujet qu’un gentilhomme chez lequel on avait refait un nez pour réparer une perte de substance produite par un duel, n’osait se moucher dans la crainte de l’arracher ; mais on démontra que ces craintes étaient mal fondées en tirant fortement sur le nouveau nez.
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les odeurs et permettait de se moucher, tant sa solidité était grande. Thomas Pennant lit savoir en Angleterre qu’on détachait la peau et les muscles du front par trois incisions et qu’on suppléait à la cloison par une invention quelconque; Thomas Findlay et Jacques Cruso, qui, à Bombay, virent pratiquer cette opération, la racontèrent à peu-prés comme Thomas Pennant, mais avec plus de précision. Voici comment agissait le chirurgien de Bombay, qui raccoûtrait les nez :
« Le Maralte, dit Sprengel , figurait avec une pla- « que mince de cire , un nez qu’il appliquait sur le « moignon ; ensuite il aplatissait le modèle, le collait « renversé sur le front, et taillait, en suivant ses con- « tours, un lambeau de peau qui ne tenait qu’à un « étroit pédicule entre les deux yeux ; alors il détrui- « sait la cicatrice du moignon, pratiquait, au haut de « la lèvre supérieure, deux incisions pour les ailes du « nez, retournait le lambeau frontal, l’ajustait avec « soin, et fixait tant les parties latérales que les ailes « et la cloison avec des ligatures. Quant à la plaie, il « la traitait avec diverses substances terreuses et n grasses, et, vingt jours après l’opération , il exci- « sait le pont ménagé à la racine du nez. Ces nez ar- « tificiels, disent les rapporteurs , sont très solides, et « diffèrent peu des nez naturels. La cicatrice du front « s’aperçoit à peine au bout de quelque temps ('). »
La nouvelle méthode indienne fut pratiquée à Lon-
(‘) Histoire de la medecme, trad. par Â.-J.-L. Jourdan. Paris, 1820, t. viii, p. 195.
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dres, en 1803, par un chirurgien nommé Lucas. Le résultat ne fut pas heureux. Carpue, auquel nous devons d’importans renseignemens sur la rhinoplastie et sur les pratiques des Indiens , s’attache ensuite à celte opération, et, après avoir fait de nombreux essais sur le cadavre, la mit à exécution, en 4814, sur un homme qui n’avait plus de cloison , de pointes et de cartilages du nez , détruit par l’action du mercure (’). Il commença d’abord par modeler un nez en cire sur le moignon , l’appliqua aplati et renversé sur la peau du front, afin de pouvoir tracer sur sa circonférence la forme du lambeau. Il sacrifia le moignon nasal, incisa la lèvre supérieure, pour admettre la cloison et bientôt il put détacher le lambeau du péricrâne, le renverser et le maintenir en place, parfaitement ajusté sur le moignon du nez et de la cloison ; des points de suture et des bandelettes agglutinatives servirent à maintenir en contact les surfaces saignantes ; à son tour la plaie du front fut réunie. En trois jours la réunion était obtenue, et le sixième, les ligatures furent supprimées. Au bout de quatre mois , Carpue coupa le pédicule du lambeau, et s’il fiiut croire l’opérateur , le nez artificiel ressemblait assez bien au nez naturel.
Au reste, ce chirurgien distingué pratiqua une seconde opération du même genre qui ne fut pas aussi heureuse.
(') Anaccount of hvo successful operations forresloring alosl nose from the mteguments ofihe forehead, London, 1816 , in-4°, fig.
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C.-F. Graefe ne connaissait pas les travaux de Carpue lorsqu’il pratiqua l’opération tagliacosienne à Berlin, en 1816; mais l’année suivante il pratiqua une rhinoplastie par le procédé indien au même instant où Reiner le mettait aussi en pratique à Munich. Ce dernier avait assisté à la seconde opération pratiquée par Carpue en Angleterre.
Graefe critiqua la méthode indienne en ce qu’elle laisse une cicatr ice difforme à la partie antérieure du front, et il en fit autant à l’égard de la méthode italienne, qu’il regarde avec raison comme trop longue. 11 corrigea celle-ci en appliquant le lambeau sur le moignon immédiatement après l’avoir taillé aux dépens du bras. Graefe donna à cette modification de la méthode italienne le nom de méthode allemande (’). En réalité , ce nom ne convient pas, puisque Graefe n’a fait qu’imiter Reneaulme de la Garanne. Graefe ne rejette ni la méthode indienne, ni la méthode ita lienne; mais il veut qu’elles aient leur mode d’application particulier. La méthode indienne est applicable au cas où les os du nez manquent; mais il faut que la peau du front soit saine et intacte. La méthode italienne est indiquée lorsque les individus sont forts et robustes. Par elle on évite la cicatrice du front.
Ainsi jusqu’au commencement de ce siècle, on voit l’autoplastie bornée à la réparation du nez. Tagliacozzi avait dit sans doute qu’on pouvait refaire une
(') De Rhinoplastice, sive Arie curium nasum ad vivum resiiluendi commentaiio, etc. Beroliiii , 1818, in-4°, fig.
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portion de lèvre avec la peau du bras, mais aucun de ses successeurs, pas même Carpue et Graefe, ne surent tirer parti de ces nouvelles applications. C’est à notre époque seulement qu’on a su généraliser l’autoplastie, et l’on doit citer Earle et Asthley Cooper comme étant sortis les premiers de la pratique ordfnaire, et ayant appliqué l’autoplastie pour obtenir l’oblitération des fistules périnéales. En France, Delpech, Dupuytren, Roux (de Saint- Maximin) , les professeurs Roux, Lisfranc, Larrey, Blandin, Velpeau, Gerdy, ont marché dans la même voie et étendu considérablement les applications de Tautoplastie ; et s’il nous est permis de mentionner nos propres travaux , nous ajouterons que nous avons nous-même établi par les faits que l’autoplaslie n’était pas seulement avantageuse pour réparer les pertes de substance extérieures, mais encore qu’elle seule permettait d’obtenir la guérison des perforations intestinales, vésicales, uréthrales, etc. La suite de cet ouvrage fera connaître beaucoup d’autres applications de l’autoplastie auxquelles nous avons été conduit dans notre pratique chirurgicale. Nous nous bornerons à dire ici quelques mots de l’histoire particulière de l’autoplastie par déplacement, de laquelle nous avons tiré de si heureux résultats ; après Celse, dans les écrits duquel on en trouve les premières traces, et Franco qui en fit, comme on l’a vu, une intéressante application à la génoplastie, il faut arriver à Chopart pour voir cette méthode prospérer entre les mains des chirurgiens :
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Chopart l’appliqua à la réparation de la lèvre inférieure ; Larrey s’en servit ensuite pour réparer le nez d’un militaire qui s’était mutilé la face en voulant se donner la mort : la difformité fut corrigée presque complètement à l’aide du déplacement des parties de peau adhérentes de la région nasale que Larrey sépara à droite et à gauche et réunit sur la ligne médiane. C’est cette même opération qui fut pratiquée plus tard, à Paris, par M. Dielfenbach, sur un homme qui succomba dans le service de M. Biett, et qu’on présenta à tort comme une opération du chirurgien de Berlin.
Mais l'autoplastie par eléplacement doit encore à la chirurgie française de bien plus importantes recherches. C’est depuis les travaux de M, Lallemand (de Montpellier), de M. Roux (de Saint-Maximin) que MM. Roland, Lisfranc ('), Gensoul, ont commencé à appliquer l’autoplastie par déplacement aux réparations (le la face. Enfin il importe de noter que ce n’est que cinq ans après la publication des recherches de M. le professeur Roux, que M. Dielfenbach a fait son voyage à Paris.
Ce ne sont ni des préoccupations personnelles , ni un sentiment étroit de nationalité qui me font insister sur cette remarque ; elle m’était commandée par le respect du droit et le sentiment de la justice. Lorsque les faits et les dates établissent si bien les titres de
(') Mémoire sur la Rhinoplaslie {Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1843, t. ii, p. 145).
chacun, il est pénible d’entendre répéter sans cesse, que les Allemands ont appris aux Français à généraliser la chirurgie plastique. A supposer que les uns aient été instruits par les autres, le contraire de ce qu’on ose dire et écrire encore aujourd’hui serait parfaitement vrai, ainsi que l’étude attentive des faits le démontre clairement.
Quant aux méthodes par glissement et par renversement, méthodes que nous avons introduites dans la chirurgie , elles seront suffisamment exposées dans la suite de cet ouvrage.