‹ Traite de chirurgie, publie sous la direction de MM. v.8, 1892 (volume 2)Chapitre 100 sur 237 · SYMPTOMES DU CANCER · texte numérisé non relu

SYMPTOMES DU CANCER

Ces causes locales sonl, en somme, toutes les irritations, toutes les ulcéralions chroniques dont la langue peut être le siège. 11 y a bien longtemps déjà qu'Earle (') a attiré l'attention sur l'importance de ces lésions dans la genèse du cancer des lèvres et de la langue. Parmi ces lésions, la leucoplasie buccale est de beaucoup la plus importante, cl même certains auteurs ont été jusqu'à prétendre que le cancer en était la terminaison obligée ou à peu près; nous avons déjà vu qu'il y a là une exagération manifeste (*). En réalité, la leucoplasie n'est pas un stade initial du cancer : c'est une lésion non cancéreuse et purement inflammatoire, mais susceptible de se transformer en cancer. C'est nu même litre d'ailleurs que le cancer se greffe quelquefois sur l'ulcère dentaire, après une période plus ou moins longue de bénignité absolue. S'il fallait en croire une observation de Jessel, l'ulcère tuberculeux serait capable de subir une métamorphose semblable.

Verncuil et son élève Ozenne ont alliré l'attention d'une manière loule spéciale sur l'association du cancer à la syphilis linguale tertiaire. Mais ici la question se complique. Non seulement en effet, l'épithéliomc envahit parfois une ulcération syphilitique originellement bénigne (■), mais encore le cancer revêtirait chez les syphilitiques des aspects objectifs bâtards qui viendraient égarer le diagnostic

L'évolution cancéreuse des lésions inflammatoires ulcéreuses n'esl guère à craindre que si ces lésions sonl anciennes, sont entretenues par une cause chronique el sonl soumises à des irritations répétées. C'est donc tout à fait comparable à ce que l'on constate pour le cancer des lèvres, el ici nous voyons reparaître les accusations contre le tabac en général et le brille-gueule en particulier. Il est bien certain que l'abus du tabac, de l'alcool, des aliments Irop épicéa engendre la leucoplasie buccale, puis, si le sujet conserve ces habitudes, l'irrite et la prédispose à la dégénérescence maligne, liullin considère que la leucoplasie est une cause fréquente de cancer : sur 80 cas qu'il relève, il la trouve menlionnée lli fois, el il croil que bien souvent on la méconnaît.

Symptômes — Les symptômes du cancer de la langue doivent être divisés en signes physiques el symptômes fonctionnels.

1* Signes physiques. — Les signes physiques doivent êlrc étudiés séparément au début et à la période d'étal. Au début, il y a deux formes cliniques assez distinctes, correspondant aux deux formes anatomiques que nous avons décrites, c'esl-a-dirc à l'épithéliome papillaire el à l'épilhéliome interstitiel.

A. L'épithéliome papillaire commence par une lésion d'apparence variable; son lype,je le répète, est l'épithéliome consécutif à la leucoplasie. La plaque initiale est en général unique; toutefois, on peut en observer plusieurs à des degrés divers d'évolution. Elle siège presque toujours sur le dos de la partie libre, rarement à ta base, exceptionnellement à la face inférieure. Lorsque cette plaque, depuis plus ou moins longtemps slalionnaire, se met à subir la

('> BaMLE, MkL chir. Trantacl,. London, t8tt, l. XII, p. 883.

O Sur l'épithéliome leurophisiiiuc, vov. I.aiume, Tlii-sc île Bordeaux, 1883-1884, n" 38. Il Marshall, Med. Times and GaictU, London, 187K, t. II, p. I5S8. — Heath (Chh.), Brit. *ned. jouratil, 1881, t. I, p. 053.

dégénérescence maligne, le premier phénomène appréciable est en général l'induration ; puis on observe des exulcérations, des fissures croûteuses.

Dans d'autres cas, c'est d'abord une crevasse, une fente, une plaque saillante, rude et fendillée. En un point, on voit de petits amas épidermiques (pi tombent, laissant à nu une surface exulcérée, facilement saignante, entourée de papilles volumineuses. Puis arrive, précoce ou tardive, la période d'ulcération.

A la surface d'une plaque dure, d'étendue variable, existe alors une élevait saignante, papillomateuse et fissurée ; ses parties périphériques sont souvent recouvertes de lamelles épidermiques blanchâtres, d'aspect verruqueux; autour s'égrènent volontiers des taches de leucoplasie. Cette ulcération reste pendant assez longtemps superficielle, puis elle gagne dans la profondeur, et l'aspect devient celui de la période d'état.

B. Uépithéliome interstitiel commence par une nodosité qui semble sousmuqueuse, et occupe de préférence un des bords. Verneuil, Demarquay ont montré qu'un de ses sièges de prédilection est le sillon glosso-amygdalien, ce qui est très fâcheux, car le pilier antérieur est vite envahi, ce qui complique beaucoup l'opération. Ce nodule profond, presque toujours unique, se rapproche peu à peu de la surface, s'écorche, se fissure. Souvent, à cette période, le malade accuse un chicot de la gêne, des douleurs qu'il ressent à la mastication, et il va se faire arracher cette dent; c'est, malheureusement, trop souvent le dentiste qui voit ce stade initial. À ce stade, l'ulcération dans bien des cas est petite, tandis que l'infiltration néoplasique est assez grosse; elle échappe aisément, au fond d'une anfractuosité ; néanmoins, à un examen attentif, le doigt la sent et la fait saigner, l'œil la voit.

Presque toujours cette ulcération se fait de dehors en dedans et gagne peu à peu, mais quelquefois elle se produit de dedans en dehors, par l'évacuation d'une sorte de cavité ramollie qui s'ouvre et reste anfractueuse.

C. A la période d'état, lorsque l'ulcération est quelque peu étendue, lesdeui variétés sont à peu près identiques : l'une et l'autre aboutissent à l'un des aspects que nous allons décrire.

On observe, à cette période, deux formes principales : l'une végétante el l'autre rongeante.

Dans la forme végétante, la langue est volumineuse, mamelonnée, rougeâttf. creusée de cavités anfractueuses d'où émergent de gros champignons durs, saignant au moindre contact, comme les bords éversés de l'ulcération d'où il* naissent. Autour de ces ulcérations, on sent par le toucher une masse néoplasique remarquable par sa dureté. Tout autour la langue est gonflée et sesbords œdématiés gardent l'empreinte des dents.

A un degré fort rare, l'hypertrophie peut devenir véritablement énorme eU dans cette forme hypertrophiante, la langue sortir, en prolapsus permanenl-y entre les arcades dentaires. Panas a fait mouler un exemple de cette forme -r dont Peyrot et Castex(:) ont publié un cas remarquable.

Dans la forme rongeante, l'ulcération prend le pas sur le bourgeonnement-

(f) Castex, France méd., Paris, 1887, 1. 1, n° 22, p. 257. — Voy. aussi une pièce de Panas au musée de l'hôpital Saint-Louis, n« 322.

SYMPTOMES DU CAXCKlt.

iiéoplasique. Elle détruit sur une étendue plus ou moins grande la partie libre de In langue; ses bords sont durs, épais, renversés, quelquefois taillés à pie; son fond grisâtre, sanieux, est piqueté des points blancs des vermiolhes.

Je mentionnerai enfin la forme atrophique où la sclérose ratatine la langue superficiellement ulcérée. Ce squirrbe de la langue est comparable au squirrlic iilrophiquc de la mamelle. Cette forme semble avoir une marebe relativement lente, mais cependant la durée d'une quinzaine d'années doit faire garder quelques doutes sur le fait, à examen histologique insuffisant, de Morel- Lavallée. Le ea s récent de Orné est probant; mais en somme, il s'agit d'une rareté.

Quelle que soit la forme, exception faite pour la forme alrophique où les signes suivants sont atténués, l'ulcère épilhélial saigne au moindre contact, laisse suinter un ichor fétide qui se mêle à la salive sécrétée en abondance et H liquide, qui s'écoule en partie au dehors, exhale une odeur tellement repoussante que, pour emprunter 6 Boyer une phrase imagée, < l'ami le plus tendre, l'épouse la plus dévouée ne peuvent vaincre le dégoût qu'elle inspire >.

La tumeur gagne de proche en proche, souvent avec rapidité. Elle envahit le plancher buccal auquel des adhérences ne tardent pas à fixer la langue; elle s'étend vers la base de l'organe, infiltrant les piliers du voile du palais, l'amygdale, l'épigloltc et le larynx.

A cette période, l'engorgement ganglionnaire est constant; on peut dire que c'est une étape obligée dans l'évolution naturelle du mal. Mais son époque d'apparition est variable. A en croire Ileurlaux, sa rapidité serait parallèle à ■•elle de l'ulcération ; mais les faits ne sont pas rares, et Th. Angcr en relate, où il y a disproportion manifeste entre une ulcération médiocre, méconnue même, et une adénopathie volumineuse.

En pratique, on peut dire que, lorsqu'un malade vient consulter pour un cancer de la langue, dans la majorité des cas le chirurgien trouve des ganglions dégénérés; et ce serait la presque totalité si I on allait, de parti pris, disséquer la région où doivent, anutomiquement, se trouver ces ganglions, trop petits encore |iour être ('Uniquement appréciables. H -emble, en règle générale, (pie ['adénopathie soit plus lente à débuter dans les épithéliomes leucoplasiques.

Cette iidénopalhie est constituée au début pnr de petits ganglions durs, isolés, mobiles et roulant sous le doigt, qu'il faut chercher, du côté de la lésion linguale, sous le maxillaire inférieur, le long de la carotide et sur les côtés du cartilage thyroïde. Pour bien examiner le plancher buccal et déceler dès Je début de leur engorgement les ganglions sous-maxillaires, il faut palper entre un ou deux doigts introduits sous In langue et l'autre main appliquée a la région su s- hyoïdien ne. Ces ganglions, en grossissant, se touchent les uns les autres en une masse volu-

3id MALADIES DE LA LANf.lj'E.

mineuse, unique mais lobulée, adhérente au plancher buccal, a U

à la peau, devenant à un moment donné bilatérale, et pouvant même, comtnr

le prouve un fait de Demarquay, être finalement plus volumineuse du oMt

opposé a l'ulcération linguale. Abandonnée à son évolution naturelle, edtr

masse ganglionnaire se ramollit, ses bosselures se marquent à la peau par ilr.

taches violacées qui s'ulcèrent, et par ces fistules, à bords durs et éverses,

font saillie des bourgeons cancéreux.

A cûlé de celle forme ordinaire, lente, il existe quelquefois une adénopathir aiguë, pour ainsi dire phlegmoneuse, sur laquelle Th. Anger surtout a insisté. Un gonllement considérable, diffus, que recouvre une peau d'apparence normale, se déclare à la région sous-maxillaire, où souvenl aucun ganglion n'avait été jusque-là constaté; l'œdème de voisinage peut gagner jusqu'aux replis inépiglolliques el provoquer de la dyspnée ; un chapelet douloureux marque la place îles ganglions carotidiens. Le gonllement sous-maxillaire ne fluelue pas, si on l'incise, il en sort, au début, un peu de sérosité; si le sujet suco trouve comme Busch, Morel-Lavallée, une infillralîon purulenle autour des ganglions cancéreux; si les accidents s'apaisent, l'œdème disparail, el il resk l'engorgement chronique habituel. Il semble bien que celte adénopalhie aigiiè, avec accidents phlegmoneux diffus, soit due à l'invasion d'une infection septique parlic de l'ulcération buccale, el c'est ainsi qu'on peul s'expliquer comment celte complication survient, survenait surtout autrefois, à la suite d^s ialrrvenlions chirurgicales restées ÎTuroirqilèlcs, les ganglions légèrement engorgés ayant élé méconnus, ou bien à la suite d'un Irailemenl mercuricl explorateur poussé jusqu'à provoquer une glossite.

t* Signes fonctionnels. — Au début, la langue est seulement inha] un peu de gène de la mastication et quelque empalement de la put ces modifications sont d'ordre purement mécanique et à celte période, tant que l'épilhéliome n'est pas ulcéré, l'indolence est à peu près constante Les douleurs du cancer, sur lesquelles il a été pendant si longtemps chissiauid'insister, n'exislent presque jamais à celle période. Si le malade souffre, ces! seulement aux moments, assez fréquents il est vrai, où il inflige une morsure, en mâchant, à la langue maladroitement laissée enlre les arcades dentaire. Puis, peu à peu, les mouvements deviennent de plus en plus difficiles, la tumeur grossit, s'ulcère, el alors commcncenl les vraies douleurs lancinante, souvent atroces, provoquées parle moindre contact el entravant ainsi l'alimentation, mais fréquemment aussi spontanées, nocturnes même el empêchant i* sommeil.

Ces douleurs irradient volontiers, et parmi ces irradiations une des pîw usuelles se fait vers l'oreille. Cette otalgie a élé nettement indiquât \a- Arnolt, par Roux cl depuis les auteurs classiques la menlionncnl avec soin II G. Richard lui a conservé sa thèse inaugurale ('). Lancinante, extrêmement intense, ne s'accompagnanl pas de troubles de l'ouïe, elle se caractérise |*f des élancements, d'une rapidité extrême, survenant sans cause connue, f crises, le plus souvent noclurnes et éveillant brusquement le patient. Entre le* accès, l'oreille esl absolument indolente. L'olalgie siège du même

(') G. Richard, Thèse de docl. de Paris, 1878, n- 30S.

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