‹ Traite de chirurgie, publie sous la direction de MM. v.8, 1892 (volume 2)Chapitre 101 sur 237 · COMPLICATIONS DU CANCER · texte numérisé non relu

COMPLICATIONS DU CANCER

le cancer ; elle devient bilatérale lorsque le néoplasme a franchi la ligne médiane (').

Au fur et à mesure que la tumeur progresse, la langue, plus grosse et moins souple, se colle de plus en plus au plancher buccal et finalement la phonation est à peu près indistincte, la mastication tout à fait impossible; la déglutition même, pendant longtemps respectée, est troublée. Le contact des aliments, des dents, provoque des souffrances, des suintements sanguins. Si l'on joint à cela la sécrétion ichoreuse et fétide, l'écoulement continu de la salive sécrétée avec excès, la privation de sommeil, on se représente aisément combien la situation du patient devient horrible.

Marche. - - Complications. — La marche de l'épithéliome lingual abandonné à lui-môme est fatalement progressive. On a bien vu quelquefois la tumeur se sphacéler et on a eu ainsi des espérances de guérison : espérances bientôt démenties, et chez les malades de Richet (*), de Robert (*) et de Larrey la récidive n'a pas tardé. En moyenne, la durée totale est de 14 mois d'après les calculs de Lebert, de Th. Ànger; de 2 ans d'après ceux de S. Duplay. Il est exceptionnel qu'elle dépasse 4 à 5 ans, dans les cas les plus torpides, et c'est une des principales objections au fameux squirrhe de Morel-Lavallée. La généralisation, je l'ai déjà dit, est fort rare : mais la malignité locale est telle que la mort est inévitable. C'est dans la cachexie la plus profonde que succombe souvent le malade, épuisé par l'impossibilité de l'alimentation, par l'insomnie, par la septicité buccale, par les suintements sanguins, par les souffrances. Souvent aussi une complication vient brusquer le dénouement. Ainsi, Larrey a vu un malade mourir d'infection purulente sans avoir été opéré. Morel-Lavallée a communiqué à la Société de chirurgie deux observations dont les sujets sont morts asphyxiés par l'œdème de la glotte (4). Ou bien une suppuration diffuse et promptement mortelle part des ganglions, infectés, et envahit le cou.

Mais, après la cachexie, les deux manières de mourir les plus fréquentes sont rhémorrhagie et la pneumonie.

L'hémorrhagie ordinaire, celle qui est due au suintement des bourgeons néoplasiques, peut être abondante, répétée et hâter la mort. Mais les hémorrhagies promptemement mortelles, quelquefois même presque foudroyantes, ont d'habitude pour cause l'envahissement d'une artère importante perforée par l'ulcération de la langue ou des ganglions. C'est ainsi que Plé, Chassaignac, Louis ont constaté l'ulcération de la linguale et Camuzet celle de la carotide interne.

Les pneumonies ne sont pas rares et elles sont volontiers gangreneuses. Demarquay, Syme, Dietz, Thiersch ont attiré l'attention sur elles. Elles ne

(«) Pour expliquer cette otalgie quand elle est provoquée par une ulcération antérieure, on invoque avec Thiersch l'anastomose du nerf lingual et de la corde du tympan. Pour les ulcérations postérieures, dit Richard, il faut se souvenir des connexions du glosso-pharyngien avec le rameau de Jacobson.

(■) Richet, Bull, de la Soc. de chir., Paris, 1855, t. V, p. 388.

(*) Robert, Thèse de doct. de Paris, 1856, n° 192.

(*) Morel-Lavallée, Bull, de la Soc. de chirurgie. Paris, 1850, t. I, p. 841. — Voy. aussi H. Robert, Thèse de doct. de Paris, 1856, n° 102, p. 61.

sont d'ailleurs pas spéciales au cancer de la langue, mais sont une complication commune à tous les épithéliomes ulcérés des voies digestives supérieures (1). Elles sont dues à la déglutition vicieuse de parcelles septiques diverses, morceaux d'aliments, fragments ou sécrétions du néoplasme, qui pénétrent dans le larynx et de là vont infecter le poumon. Les Allemands les appellent avec juste raison « Schluckpneumonie » ou pneumomies par déglutition. Elles relèvent donc à la fois de la septicité buccale et de la maladrene de la déglutition. Elles ne sont pas seulement importantes dans révolution naturelle du cancer, mais il faut aussi en tenir grand compte dans le pronostic opératoire car elles sont — et leur pathogénie l'explique de reste — une des principales causes de mortalité après les interventions ou Ton a dû intéresser la mâchoire inférieure, le plancher buccal, la base de la langue et les piliers du voile.

Pronostic. — Ainsi, l'évolution naturelle du cancer de la langue aboutit invariablement à la mort. La chirurgie peut-elle quelque chose?

La première question qui se pose est la suivante : peut-on parier de guérison radicale? A. Richard en doutait, et, en 1857, il a exprimé ses doutes ait Société de chirurgie (*). En 1880, A. Desprès, plus affirmatif encore, a déclaré que la récidive était constante au bout de deux ans au plus et que les chirurgiens optimistes devaient leurs illusions à des erreurs de diagnostic. Néanmoins on ne saurait révoquer en doute toutes les observations publiées ea 1857 par Huguier, Chassaignac, J. Cloquet; en 1880, par Verneuil, Trébt, Guy on, Le Dentu, etc. ; à l'étranger par Billroth, par Rose et Schlâpfer, etc. Tous ces chirurgiens, dont on ne contestera pas l'expérience clinique, ont tu des opérés survivre sans récidive pendant 3, 4, 6, 8 ans. Ces faits heureux, dont plusieurs sont étayés d'un examen histologique, sont, et de beaucoup, plus rares que pour l'épithéliome labial, mais ils existent.

Doit-on les qualifier de guérison radicale/ Certes on devra garder toujours une prudente réserve, et n'oublier point les repullulations survenues après 2, 3, 4 ans et plus de parfaite santé. Mais il est difficile de nier le bénéfice que les patients ont tiré de l'intervention.

Dans la statistique de Billroth et Wœlfler, 22 pour 100 des opérés qui ont guéri de l'intervention restent sans récidive pendant 3 ans et plus. Cette statistique, il est vrai, semble particulièrement favorable. Mais celle de Th. Angcr (et elle date de la période pré-antiseptique, où les opérations étaient souvent trop parcimonieuses) nous apprend que les opérés ont en moyenne 10 mois de vie de plus que les non-opérés. C'est là un résultat palliatif important à bien constater, d'autant mieux que, pendant plus ou moins longtemps, les patients ont été débarrassés des douleurs, des sécrétions fétides.

C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger les indications opératoires. Sur les cancers delà pointe, sans adénopathie, personne ne discute: l'ablation s'impose, efficace et facile. Mais quand sont envahis soit la base (te la langue, soit les ganglions en une masse importante, alors l'abstention a ses partisans. Mais la plupart des opérateurs n'hésitent pas intervenir si l'acte

(') Guillot, Thèse de doct. de Paris. 1881, n° 512. (a) Discussion, p. 179, 184, 213, 245, 587.

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