ORGELET. EURONCLE ET ANTHRAX
On est d'accord pour considérer Vovyelet [hordeolum) comme un simple furoncle de la paupière, ayant son siège dans une glande sébacée annexée à un follicule pileux ou dans ce follicule même. Il y a donc entre l'acné de la paupière, le furoncle et l'orgelet une parenté étroite, sinon une similitude complète. L'orgelet est une atïection très fréquente. L"anthrax, au contraire, est extrêmement rare aux paupières.
La cause du furoncle aux paupières, comme dans les autres régions, est la pénétration dans la glande ou dans le follicule pileux du staphylococcus pyogenes aiireus. Les autres causes invoquées autrefois, le lymphatisme, les troubles de la menstruation chez les jeunes filles, la pression du pince-nez ou le contact de la monture du microscope chez les étudiants (Michel), ne jouent qu'un rôle secondaire. Ce sont de simples causes prédisposantes. D'autre part, l'existence d'un microbe explique bien le développement de nombreux orgelets chez un même sujet, par inoculations successives.
Le siège de prédilection de l'orgelet serait, d'après beaucoup d'auteurs, la paupière supérieure. Les auteurs du Compendiiim admettent son égale fréquence à la paupière inférieure. Dans tous les cas, c'est toujours au voisinage du bord libre qu'il se développe.
Il constitue, au début, un petit bouton dur, rouge, douloureux au toucher, siégeant dans le tissu cellulaire sous-cutané du bord libre et s'accompagnant rapidement d'une tuméfaction étendue de la paupière, avec gêne de ses mouvements et larmoiement plus ou moins marqué. Au début, la douleur consiste en une simple démangeaison ; un peu plus tard, il y a une sensation de tension assez accentuée et quek|uefois la douleur prend le caractère pulsatile.
L'orgelet se développant en avant des tarses, les glandes de Meibomius ne participent pas à l'inflammation, non plus que la conjonctive oculaire. Tout au plus constate-t-on un peu d'hypérémie de cette dernière et des arborisations vasculaires sur la face interne du cartilage tarse dans le point voisin de l'orgelet. Mais on a signalé l'engorgement des ganglions pré-auriculaires, qu'il ne faut pas oublier de rechercher. En même temps, il est fréquent d'observer quelques troubles généraux, malaise, inappétence.
La petite masse indurée qui constitue l'orgelet ne tarde pas à s'acuminer; la peau s'amincit et blanchit à son niveau, et, au bout de quatre à cinq jours ordinairement, l'ouverture du petit furoncle se fait en ce point. Il s'écoule une gouttelette de pus jaunâtre, et cet écoulement est suivi d'un soulagement très marqué pour le malade. L'élimination d'un véritable bourbillon semblable à celui du furoncle des autres régions manque dans la plupart des cas. Lorsqu'on a pu, comme l'a fait Michel, examiner au microscope le produit éliminé, on y a trouvé du pus mélangé de masses fîbrillaires et de fibrine coagulée. Aujourd'hui.
[E. DE LE N s.}
on y pcul rcLrouver par les moyens appropriés la picscncc du slai)hylocoque caractéristique.
L'ouvcrlure du furoncle du côté de la peau est la règle. Cependant les auteurs du Compendium citent comme possible l'ouverture du coté de la conjonctive.
Dans quelques cas, on observe la résolution de Torgelet. L'œdème palpébral et la rougeur disparaissent. La petite induration cesse d'être douloureuse et se circonscrit de plus en plus, mais elle persiste à cet état pendant assez longtemps, et, d'après certains auteurs, serait ainsi l'origine d'une variété de chalazion.
Lors même que la suppuration et l'ouverture du furoncle ont eu lieu, les traces en sont plus tard inappréciables à la peau, à moins qu'il ne se soit développé une série de furoncles, auquel cas, le bord ciliaire reste épaissi, déformé et en partie dégarni de cils.
Les récidives sont en eftet fréquentes et certains sujets non seulement voient réapparaître l'orgelet à certaines époques, mais en présentent des éruptions successives et prolongées.
Le diagnostic de l'orgelet est généralement facile. Il suffit d'un examen un peu attentif pour ne pas confondre l'œdème palpébral qui l'accompagne avec la tuméfaction de l'érysipèle ou de l'ophtalmie purulente.
Le traitement abortif de l'orgelet consiste à toucher la peau avec la teinture d'iode au niveau de l'induration, mais il ne faut pas fonder grand espoir sur l'efficacité de ce moyen.
Les cataplasmes de fécule sont encore fréquemment employés et les malades disent en éprouver du soulagement.
Il nous paraît préférable de faire sur les paupières des lotions fréquentes avec une solution saturée d'acide borique. On emploie aussi les onctions avec une pommade à l'acide borique ou à l'oxyde de zinc.
Lorsque l'ouverture du furoncle tarde à se faire, il est avantageux de pratiquer une petite incision avec la pointe d'un bistouri étroit ou une aiguille à cataracte. La cautérisation de la cavité, après évacuation du pus, à l'aide de la pointe d'un crayon de nitrate d'argent est douloureuse et sans utilité marquée. Il est bon, au contraire, de prolonger les lotions antiseptiques des paupières, même après la cicatrisation, pour prévenir de nouvelles inoculations dans les points voisins.
Pour prévenir les récidives. Panas recommande de déterger les bords palpébraux avec l'huile biiodurée mercurique à 2 pour 1000; on fait faire ensuite des lotions chaudes avec une solution de borax ou de bicarbonate de soude ou encore avec l'eau bouillie additionnée de quelques gouttes d'extrait de Saturne.
Le traitement général par les alcalins et les arsenicaux a perdu de son importance, puisque les récidives fréquentes de l'orgelet s'expliquent par la pénétration in situ d'un microcoque.
CHALAZION
Considéré autrefois comme un simple kyste des glandes de Meibomius, le chalazion a depuis été rangé parmi les produits inflammatoires des paupières.
En rivalité, il lient des produits d'inflammation par son développement rapide et des tumeurs par ses caractères extérieurs et sa persistance indéfinie.
Gliniquemenl, il se présente sous la forme d'une petite masse arrondie, de volume variable, adhérente au cartilage tarse et sans connexion avec la peau des paupières.
Ch. Robin (H. Tuom.vs, Des tumeicrs des paupières, thèse de Paris, 1865) professait que le chalazion est indépendant des glandes de Meibomius et le rangeait parmi les tumeurs formées de cytoblastions. Michel {Handhuch der gesammten Aicgenheilkunde, Bd. IV, p. 4122) croit aussi à l'origine extra-glandulaire du chalazion, et Virchow le considère comme un granulome. On le trouve, en effet, constitué par des cellules embryonnaires semblables à celles qui se rencontrent dans les produits inflammatoires. Il renfermerait parfois un certain nombre de "cellules géantes, suivant de Vincentiis. {Délia structura del calazion. Napoli, 1875.)
Les relations intimes du chalazion avec le cartilage tarse sont indubitables. Ce cartilage est, en effet, toujours érodé, creusé en cupule, ou perforé au niveau
FiG. 170.
(^^lili^ ' .^- -ti^' V '^^y < S
FiG. 171
FiG. 170. — Coupe d'un chalazion. (Lagrange.)
1, cartilage tarse. — 2, glande de Meibomius coupée longitudinalement. — 5, cellules embryonnaires envahissant la glande. — i, tissu embryonnaire développé au contact de la glande distendue par l'épithélium. — o, enveloppe fibreuse. — Grossissement 80 fois.
FiG. 171. — Chalazion. (Lagrange.)
1, tissu du chalazion. — 2, vaisseau.x jeunes. — 5, cellules embryonnaires. Grossissement 550 fois.
4, enveloppe fibreuse.
de la petite masse néoplasique. Mais ces altérations du cartilage, loin d'exclure l'idée d'un développement aux dépens des glandes de Meibomius, plaident en faveur de cette opinion, puisque ces glandes sont logées dans l'épaisseur de
ce cartilage.
A l'œil nu, le chalazion forme une petite masse arrondie, jaunâtre ou rosée, demi-transparente, d'aspect sarcomateux. Souvent ferme dans toute sa masse, il est quelquefois ramolli à son centre, rempli d'un liquide colloïde ou puriforme. On comprend que, dans ce dernier état, il ait été considéré comme un simple kyste.
[E. DELENS.-],
Lagrangc (de Bordeaux) a public {Ai-chives (fop)ilalmologie, JS89, p. 120) un intéressant travail sur lanatomie pathologique du chalazion. Il admet comme phénomène initial la rétention de produits épithéliaux dans les glandes de Meibomius, suivie d'adénite et de péri-adénite consécutive, avec destruction du cartilage tarse. Le tissu du chalazion est formé de cellules embryonnaires et de rares débris épithéliaux; sa structure est exactement celle des bourgeons
charnus. Lagrange n'y a jamais rencontré de cellules géantes.
Poncel (de Cluny) a signalé le premier (Dulh'lins de la Société de chirurgie, 1886, p. 454) la présence dans l'intérieur du chalazion de microcoques en grand nombre. Lagrange a constaté que ces microcoques existent dans les cellules épithéliales et non pas dans les cellules embryonnaires.
Malgré les expériences de Boucheron, qui a cultivé ces microcoques et aurait réussi à reproduire le chalazion en les inoculant sur les animaux, on ignore le
FiG. 172. — Microbes du chalazion. (Lagrange.) rôle exact jOUé par CUX dans la produC-
1. cellules épithéliales, traitées par la méthode de tion dc Cette afîection. Gram, après un séjour de huit jours dans Té- Iher. — 2. microbes tombés des cellules. .
L'opinion émise par Tangl, que le chalazion est un produit tuberculeux, ne peut être acceptée. Les inoculations tentées ont toujours donné des résultats négatifs.
La fréquence du chalazion est considérable. On l'observe dans les deux sexes, surtout de vingt à quarante ans, particulièrement chez les sujets lymphatiques. Il se développe aussi quelquefois par poussées, chez les femmes au moment des règles, ou pendant la grossesse.
Il siège à la paupière supérieure plus souvent qu'à l'inférieure, et l'on voit parfois cinq ou six chalazions sur les paupières d'un même sujet.
Le chalazion se développe toujours à une certaine distance du bord libre de la paupière. Il forme une saillie arrondie indépendante de la peau qui glisse sur lui, et adhérente au cartilage tarse. Son volume dépasse rarement celui d'un noyau de cerise ou d'un haricot. Les dimensions moyennes sont celles d'un petit pois. Sa consistance est ferme, élastique, quelquefois fibreuse. A la paupière supérieure, il ne proémine pas du côté de la conjonctive, qui ne présente à son niveau qu'une injection très localisée et parfois un peu d'infarctus des glandes de Meibomius. Mais, dans quelques cas, après s'être enflammé, le chalazion s'ouvre du côté de la conjonctive et au niveau de l'ouverture, il se fait ultérieurement un développement de fongosités saillantes, cause d'irritation pour l'œil.
Normalement, il n'y a pas de réaction du côté du globe oculaire et les troubles fonctionnels se réduisent à une certaine gêne dans les mouvements des paupières. La difformité, surtout lorsque le chalazion est multiple, préoccupe avant tout les individus qui en sont atteints.
Si le développement du chalazion se fait parfois lentement et sans douleur.
LESIONS VITALFS ET INFLAMMATOIRES DES PAUPIÈRES.
dans bon nombre de cas il y a, an débul, des phénomènes d'inflammation comme dans l'orgelet. De là l'opinion soutenue par quelques-uns que le chalazion n'est qu'un orgelet induré.
Beaucoup de chalazions persistent indéfiniment. Quelques-uns s'enflamment et disparaissent après suppuration. D'autres finissent par se résorber, surtout chez les jeunes sujets. Demours pensait qu'un quart des chalazions disparaît par résorption, mais cette opinion est certainement exagérée.
L'indépendance de la peau difîérencie le chalazion du kyste sébacé des "paupières, mais il peut être confondu avec toutes les tumeurs sous-cutanées qui se développent dans cette région. On a pu le confondre avec un adénome, un épithélioma des glandes de ^leibomius, une gomme du tarse et même avec un corps étranger. Le siège de l'orgelet très près du bord libre de la paupière permet de le distinguer du chalazion enflammé, qui se rapproche beaucoup moins de ce bord.
Le pnvwsfic du chalazion n'a rien de grave. Il ne constitue qu'une difformité désagréable.
Traitement. — Il ne faut pas compter sur les pommades ni sur les résolutifs pour faire disparaître le chalazion, et Panas a renoncé aux injections interstitielles de teinture d'iode et de perchlorure de fer qu'il a essayées.
L'incision suivie de cautérisation avec la pointe d'un crayon de nitrate d'argent a été employée par Nélaton, mais la guérison n'est obtenue qu'en trois semaines et l'ablation par dissection donne des résultats plus rapides.
L'ablation doit se faire du côté de la peau, pour la paupière supérieure, car l'extirpation par la conjonctive est plus difficile sans offrir d'avantages marqués. A la paupière inférieure, il est parfois indiqué d'agir par la conjonctive.
L'anesthésie locale par l'injection hypodermique d'une solution de chlorhydrate de cocaïne est ordinairement conseillée, mais elle détermine un œdème très prononcé et a donné lieu quelquefois à des accidents généraux.
II suffît d'instiller entre les paupières quelques gouttes d'une solution de cocaïne pour faciliter le placement de la pince de Desmarres ou de Snellen. Bien serrées, ces pinces donnent une hémostase complète et rendent très simple l'ablation de chalazion qui, sans leur secours, risquerait parfois de ne pouvoir être menée à bien.
L'incision faite avec un très petit bistouri, parallèlement au bord palpébral, dépasse largement les limites de la tumeur. Celle-ci, mise à nu, est disséquée en partie et harponnée à l'aide d'un petit ténaculum, puis détachée de ses adhérences profondes au cartilage tarse avec de petits ciseaux courbes. Pour enlever
FiG. 17Ô. — Pince de Desmarres.
FiG. ITi. — Pince de Snellen.
[E. DELENSI
les débris du chalazion qui presque toujours restent adhérents à la perte de substance dont est creusé le cartilage tarse, on emploie avec avantage la petite curette Iranchante de de Wecker. La perforation de la conjonctive, à ce niveau, est un accident sans gravité.
Après lotions de la plaie avec une solution faible de sublimé ou une solution concentrée d'acide borique, la pince est enlevée. Il faut attendre souvent un temps assez long que l'écoulement de sang qui suit cette ablation ait cessé.
Pour réunir les lèvres de la petite plaie cutanée, la suture conseillée par quelques auteurs est inutile. Il suffit d'appliquer parallèlement à la plaie deux ou trois petites bandelettes étroites de taffetas d'Angleterre trempées dans la solution antiseptique. Ce mode de réunion, sans aucun autre pansement et sans que les opérés aient besoin d'interrompre leurs occupations, nous a toujours suffi pour obtenir une cicatrice linéaire imperceptible.
Les récidives signalées après l'ablation du chalazion ne sont très vraisemblablement que le développement d'un chalazion nouveau dans le voisinage de l'ancien et sans connexion avec lui.
Parmi les tumeurs des paupières, quelques-unes ne sont que l'extension de tumeurs 'développées primitivement dans les parties voisines, orbite, tempe, sourcil. De celles-là il ne sera pas question ici. D'autres prennent naissance dans le tissu même des paupières, et comme dans les autres régions, elle se divisent en deux grandes classes d'après leur marche clinique, les tumeurs bénignes et les tumeurs malignes.