‹ Traité de chirurgie (volume 2)Chapitre 135 sur 166 · ÉLÉPHANTIASIS DU SCROTUM · texte numérisé non relu

ÉLÉPHANTIASIS DU SCROTUM

L'éléphantiasis des Arabes est caractérisée par une hypertrophie du derme et du tissu sous-jacent provoquée sans doute par l'obstruction des systèmes lymphatique et veineux de la région atteinte. Le scrotum est l'organe le plus souvent envahi par l'éléphantiasis des Arabes.

Histoire. — Si Piosper Alpino, dit-on, a signalé à l'Europe l'existence de l'éléphantiasis du scrotum, Kœmpfer en a donné la première description précise. La campagne d'Egypte permit à Larrey le père d'en voir et d'en soigner. Les relations fréquentes de l'Orient avec Montpellier fournirent à Delpech des sujets d'études. Clot-Bey envoya à la Société de chirurgie un mémoire dont Larrey le fds rendit compte dans un rapport remarquable. Depuis, la question n'a cessé d'être à l'élude en France, grâce à nos médecins de marine, grâce

[P. RECLUS

aussi à quelques cas « autochtones », qui ont provoqué les savantes recherches de nos maîtres de riiôpital Saint-Louis.

Larrey, Relation médico-chirurgicale de rexpédition d'Égyple, 1803. — Alard, Histoire d'une maladie particulière au système lymphatique. Paris, 1808. — Du même, Nouvelles ohservations sur l'éléphanliasis des Arabes, l^aris, 1811 — Dv .même, De l'inflammation des vaisseaux absorbants, etc. Paris, IS^i. — Delpech, Chirurgie clinique de Montpellier, t. II. p. 1828. — EsDAiLE, Mesmerism in India. Sitrg. and med. London, 1846. — Du même, Londnn med. Gaz., 1850, vol. LX\'I. — H. L-\rrey, Rapport fait à la Soc. de chir. sur le mémoire de Clot-Bey sur l'éléphantiasis du scrotum, t. IV, 1855. — Clot-Bey, Mém. de la Soc. de chir., t. IV, 1835. — GoYRAND, Bull, de la Soc. de chir., nov. 18.55. — Curling, Traité traduit par Gosseliu, 1857. — Moh-^med-Ali-Bey, Traité de path. chir. et de méd. opérât. — Mohamed-Ali- Bey (fils), De l'éléphantiasis des Arabes. Thèse de Paris, 1809. — Renaut, Observation pour servir à l'histoire de l'éléphantiasis des Arabes. Arch. de physiol., 1872. — Lxfernet. Ouelques réflexions sur quelques cas d'éléphantiasis du scrotum, Thèse de INIontpellier, 1874. — Fayrer, Leçons sur l'éléphantiasis des Arabes. The Lancet, 1879. — Besmer, Leçons sur l'éléphantiasis des Arabes. Gaz. des hop., 1879. — Patrick Manson, The metamorphosis of lilaria sanguinis hominis in the mosquito. IIong-Kong, 1877. Arch. de méd. navale, 1884. — De S.A.ROIA, Annales médico-chirurgicales, 1887. — Audain (d'Haïti). De la fllariose des organes génitaux de l'homme. Port au Prince. 1894.

Étiologie. — Nous n'avons pas à présenter ici une histoire générale de Féléphantiasis, maladie des pays chauds commune entre le 55'^ degré de latitude sud et le 55'' degré de latitude nord, endémique dans certaines contrées, les côtes de rinde, Ceylan, les Barbades, FÉgypte, les Antilles, le Brésil; on la rencontre aussi en Europe, et les observations de Delpech, de Rigal, de Velpeau, Goyrand, Laillier, Vidal, Besnier, Bouchard, Voillemier, celle plus récente de Labougie qui, en 1888, a montré une éléphantiasis du scrotum chez un individu n'ayant jamais quitté son canlon de la Dordogne, ne laissent aucun doute sur ce point.

Des conditions étiologiques sans nombre pourraient présider à l'apparition de l'éléphantiasis : le climat, le sol, la malaria, l'âge, le tempérament, l'hérédité, l'alimentation, la contagion, la race, l'habitat, les vêtements, les excès de toutes sortes, les maladies antérieures ou actuelles, la syphilis auraient une part d'influence. Mais, pour Brassac('), ces conditions sont adjuvantes ou accessoires du parasitisme « qui réduirait à néant les causes exposées plus haut ». On admet, depuis Lewis, Fayrer et surtout Patrick Manson, médecin de la marine anglaise à Amoy, que l'éléphantiasis est provoquée par la pénétration et la multiplication dans les vaisseaux rouges et blancs de la « fdaire de Wucherer » . On la trouverait dans tous les cas d'éléphantiasis, et si les examens ont été souvent négatifs, c'est qu'on n'a pas pris la précaution de pratiquer les recherches pendant la nuit : aux heures du jour, les filaires ne circuleraient pas dans le sang. Audain, dans un travail récent, accepte sans restriction cette pathogénie parasitaire.

L'action du parasite est mécanique : les filaires mères et leurs embryons avortés, qui n'ont pu se débarrasser de leur chorion, s'accumulent dans les lymphatiques; ils y entravent la circulation; des vaisseaux se rompent et les désordres peuvent s'arrêter là; le scrotum gonflé, plus volumineux, parcouru par des ectasies lymphatiques, des arborisations variqueuses, est recouvert de vésicules translucides; la pression augmente, elles éclatent et donnent lieu à un écoulement qui alterne parfois avec la chylurie : c'est la maladie lympha tique ou lymphorragie du scrotum. Le plus souvent les vaisseaux s'obstruent,

(*) Brassac, Éléphantiasis des Arabes. Diction, encyclop. des sciences médic, P" série, 1880, t. XXXIII, p. 496.

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se dilatent et s'épaississent, la lymphe stagne, les ganglions s'inclurent, les tissus prolifèrent et l'éléphantiasis apparaît. Ces conclusions que Manson tire de ses recherches permettent d'expliquer les cas observés dans les pays où l'on ne trouve ni la fdaire du sang, ni le culex mosquUo dans le corps duquel l'embryon subit ses diverses métamorphoses, ni les marais où l'homme les absorbera. Sous nos climats telles conjectures pathogéniques peuvent obstruer les vaisseaux blancs, assurer la stase de la lymphe. Dans le cas de Labougle, une adénite inguinale précède, chez son « autochtone » de la Dordogne, l'apparition du gonflement scrotal. Aussi pensons-nous avec Brassac que, certaines conditions prédisposantes admises, toute cause capable de produire l'obstruction des lymphatiques peut déterminer l'apparition de l'éléphantiasis.

Anatomie pathologique. — Aux premières périodes, le scrotum est lisse, sa peau est luisante, amincie, rose ou blanche et comme distendue par une matière gélatineuse: puis, elle devient rugueuse, fendillée, grise ou Ijrune: les papilles s'hypertrophicnt et forment des prolongements ramifiés qu'engainent des cellules cornées : le derme est envahi par les éléments embryonnaires; il est épaissi, comme spongieux, et mesure jusqu'à 2 centimètres; des vacuoles contiennent un liquide jaunâtre ou incolore qui s'écoule par les incisions; les tissus paraissent lardacés et translucides; le même œdème envahit le tissu cellulaire souscutané et la quantité de cette lymphe infiltrée influe sur la résistance des parties. L'éléphantiasis est molle lorsque les mailles sont larges et distendues par la sérosité, dure lorsque arrive l'hyperplasie fibreuse. Les tuniques des artères sont épaissies, les veines variqueuses, leur lumière reste béante ; même altération pour les lymphatiques. Presque toujours la vaginale est dure, cartilagineuse, blindée de plaques saillantes; la cavité est oblitérée par fusion des deux feuillets; plus rarement il existe de l'hydrocèle. Dans un cas opéré par nous, la vaginale, adhérente en bas, était libre en haut et renfermait quelques grammes de liquide. D'ordinaire les testicules sont sains. Cependant Audain a noté parfois des hypertrophies considérables.

Au microscope la « couenne » éléphantiasique, cette couche lardacée qui provient de la fusion de la peau et du tissu cellulaire sous-cutané, résume toutes les lésions de la cutite et de la lymphangite. Joseph Renault a prouvé que les cellules fixes qui recouvrent les fibrilles du derme ont proliféré; elles infiltrent les aréoles et se mêlent aux leucocytes qui, par diapédèse, ont traversé les parois vasculaires; ces éléments embryonnaires forment des manchons autour des réseaux sanguins. Les poussées inflammatoires successives, qui sont la caractéristique de l'éléphantiasis, accumulent chaque fois une quantité nouvelle de ces éléments dont un grand nombre s'organisent en tissu fibreux : ainsi se déve-

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loppent ces couches exubérantes, ces travées conjonctives encombrées de cel- Inles jeunes, ces hyperplasies assez considérables pour décupler l'épaisseur habituelle des téguments et des couches sous-jacentes et arrivant, en définitive, à constituer ces scrotums invraisemblal)les (jui descendent jusqu'aux genoux ou même jusqu'au sol, sur lesquels les malades peuvent s'asseoir, ou qu'ils doivent, pour marcher, porter sur une brouette.

Symptômes. — Gomme pour léléphantiasis des autres régions, on en a décrit deux formes, l'une fébrile et l'autre apyrétique. Dans la première, après (pielques prodromes, gêne, lourdeur au périnée, douleur au testicule et sur le trajet du cordon, éclate un frisson qui, par son intensité, peut rappeler celui des fièvres paludéennes; le thermomètre monte à 40 degrés, la céphalalgie est intense, la soif vive, la langue saburrale; des douleurs lancinantes se déclarent en un point limité, et les bourses sont bientôt teintées d'une rougeur pareille à celle de l'angéioleucite réticulée ; ce sont « les érysipèles blancs » des chirurgiens du Brésil. L'inflammation gagne les zones lymphatiques et les ganglions se tuméfient; la peau est tendue, luisante, aride et on a le tableau à peu près complet d'une invasion érysipélateuse. Peu à peu les phénomènes disparaissent et, de la crise, il ne reste qu'un gonflement diffus. Mais ai)rès quelques jours, quelques semaines, deux mois, six mois, une poussée nouvelle survient qui laisse une tuméfaction plus accentuée; trois accès suffisent pour constituer l'éléphantiasis. Dans la forme apyrétique, il n'y a ni frissons, ni douleurs, ni troubles généraux; à peine une gêne, un léger malaise, de l'engourdissement, une douleur obtuse dans la région atteinte dont les ganglions s'engorgent: l'œdème s'accuse tantôt insensiblement, tantôt par poussée irrégulière.

La tumeur est recouverte d'une peau rude, raboteuse, fendillée; au fond des sillons s'écoule un liquide huileux, filant, parfois purulent et d'une odeur nauséabonde; des fissures, des ulcères se creusent dans cette peau verruqueiisc, tubéreuse ou noueuse; peu à peu la verge s'enfonce sous les masses débordantes du scrotum, qui a mesuré jusqu'à 2 mètres de circonférence, et pesé jusqu'à 72 kilogrammes; aussi l'urine arrive-t-elle au dehors, non au niveau du méat, mais après avoir cheminé entre les plis des enveloppes testiculaires; des ulcérations rebelles en sont la conséquence. L'épiderme est soulevé par de petites pustules que distend une substance tantôt fluide et transparente, tantôt épaisse et dont l'écoulement provoque un afl'aiblissement rapide. C'est Vexsudalion laiteuse. On a pu recueillir en douze ou quinze heures près de 2 kilogrammes de liquide où l'on aurait trouvé beurre, caséine, sucre, tous les éléments essentiels du lait. "Verneuil (') a publié un cas analogue, observé sur un Parisien n'ayant jamais quitté sa ville natale. Cependant la marche de l'éléphantiasis peut être lente et la tuméfaction rester de longues années stationnaire; on cite des cas exceptionnels où la guérison spontanée serait survenue « après des écoulements intermittents mais considérables, succédant quelquefois à un traumatisnuî »; il est plus fréquent de voir le malade en proie à une anémie progressive qui abrège la vie. Des gangrènes étendues, des accès pernicieux, des complications du côté des voies digestives et du cœur, ont parfois amené la mort; mais, d'habitude, c'est surtout une infirmité, et le pronostic n'a rien de grave, à courte échéance du moins.

(') Vernelil, Bull, de la Soc. de cliir., t. VIII, p. "Iti.

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