PLAIES PAR ARMES A FEU
Les plaies arliciilaires produites par les armes à feu se présentent avec des caractères qui varient comme les projectiles qui atteignent la jointure. Ceux-ci sont exlrômement nombreux, ce sont : des balles, des biscaïens, des éclats d'obus de forme et de volume variables, des grains de plomb, des fragments détachés de corps que le projectile rencontre sur sa route : éclats de bois, fragments de pierre, portion de vêlements, etc. D'une façon générale, la plaie articulaire olïre deux aspects absolument différents: elle est large ou étroite.
Plaies larges. — Un éclat d'obus ouvre une grande articulation; entre les lèvres de la plaie béante se voit la cavité articulaire dont les surfaces sont intactes ou brisées par le projectile. Une balle atteignant de petites articulations, celles des doigts ou des orteils par exemple, agit de même et ouvre complètement la jointure.
Plaies étroites. — Plus souvent une plaie étroite est prochiite par une balle. Les lésions articulaires sont alors extrêmement variables. Tantôt la balle traverse une grande articulation, sans produire aucune lésion du squelette; Guthrie, Pyrogoff, Legouest, Simon, Fischer, Socin (') ont observé un assez bon nombre de cas où aucune lésion osseuse n'avait été produite par une balle traversant l'articulation du genou. Tantôt la balle, à bout de force, se loge dans un condyle ou une tubérosité articulaire sans traverser lépiphyse qu'elle atteint. Plus souvent, elle creuse une gouttière osseuse à la périphérie de l'extrémité articulaire quelle rase sans la pénétrer, ou bien perfore de part en part l'épiphyse.
Le canal osseux formé par la balle est dans ce dernier cas régulièrement arrondi dans la partie qui répond à l'entrée de la balle; mais, dans la partie qui correspond à sa sortie, on observe un orifice infundibuliibrme très grand, dû à l'éclatement de ce point de l'épiphyse. Lorsque la balle traverse une extrémité articulaire de part en part, l'épiphyse est d'ordinaire éclatée et présente des fissures de nombre et d'étendue variables qui peuvent remonter fort loin sur la diaphyse.
Symptômes. — Plaies larges. — A travers une plaie à bords renversés, mâchés, noircis par le protectile, souillés par la terre, on aperçoit les os, mis à nu, broyés ou simplement écornés ou luxés.
Plaies étroites. — Ce sont les plus insidieuses. Au niveau d'une jointure on constate l'existence d'un orifice d'entrée souvent fort petit. Les bords en sont rapprochés et ne laissent s'écouler à l'extérieur qu'une quantité variabh^ de sérosité sanguinolente ou de sang veineux. Les bords de cet orifice circulaire présentent un liséré noir ou violacé. Les téguments voisins ont conservé leur coloration et leur aspect normal ; il n'y a point (\o tuméfaction, point d'épanchemcnt articulaire ou péri-articulaire, et la lésion paraît absolument simple. Si la balle a perforé la jointure de part en part, on recoimaît au côté opposé au petit orifice d'entrée, l'orifice de sortie ordinairement l)eaucoup phis
(') Poulet et Bousquet, t. I, p. 888.
large. Les Ijortls de ce dernier sont déchirés et des parcelles osseuses, des esquilles plus ou moins volumineuses peuvent être senties par le doigt qui explore.
Marche et terminaisons. — Abandonnées à elles-mômes, ces lésions ont une nuu-chc terrible. Dès la fin du premier jour la région devient tendue, douloureuse, le moindre mouvement provoque des douleurs atroces. En même temps les téguments se distendent, prennent une coloration brun violacé; à leur surface, les veines dessinent leurs trajets; souvent la palpation révèle une crépitation emphysémateuse, et une percussion légère donne une sonorité évidente. Les phénomènes généraux sont alors très accusés, la température atteint iO degrés et plus; il y a de l'agitation, du déhre, etc. Le malade est atteint de septicémie suraiguë et il ne larde pas à succomber en deux ou trois jours.
Cette marche des plaies articulaires est celle qui était souvent observée à Paris en 1870, lorsque de grandes articulations, telles que celles de la hanche et du genou, étaient atteintes.
Ailleurs ce n'est plus à la gangrène foudroyante, mais à l'arthrite suppurée. (|ue les lésions conduisent. L'articulation devient rouge, tendue et douloureuse; le moindre mouvement exaspère les souiïrances et arrache des cris au ])lessé. Les lèvres de la plaie, loin d'avoir de la tendance à se réunir, se gonflent, deviennent blafardes, elles s'écartent et laissent s'écouler une sérosité roussâtre, sanieuse. En même temps les phénomènes généraux témoignent d'une fièvre intense, la température est à 09 ou40degrés, le pouls vif etrapide, etc.
Puis la suppuration se produit, elle s'annonce dès le cinquième ou le sixième jour par des frissons irréguliers, par une distension, un œdème et un empâtement considéral)les des parties molles de la région. Le pus remplit la cavité articulaire; mais il est rare que la suppuration reste limitée, les culs-de-sac synoviaux sont perforés et des fusées se font dans la profondeur du membre. Ouelquefois ce sont les gaines tendineuses voisines qui sont les premières atteintes et de vastes foyers se créent dans leur direction, puis les cartilages et les os participent à rinilammalion. Le tissu spongieux des épiphyses s'infiltre de pus et des nécroses partielles j)lus ou moins étendues en sont la conséquence, à moins ([ue l'infection ne se propageant par les trajets fissuriques à la moelle, ne donne naissance à des foyers de suppuration médullaire.
Les suppurations articulaires sont toujours d'une gravit('> considéralde. 11 faut cepciKlanl iccoiniail ic (pic tantôt les foyers purulents se disséminent, envahissent les interstices cellulaires ju-ofonds. s'étendent de jdus en plus, puis ralTeclion se compli(iue d'infection j)urulenle, et se termine fatalement; lanlùt.au contraire, la suppuration se circonscrit ;i une jointure, les épiphyses se nécrosent, et les parcelles nécrosées sont peu à {)eu éliminées. Dans ces conditions heureuses la maladie peut arriver à guérison avec une ankylose plus ou moins <()nq)lète de l'arlieidalion.
(Tétait, en somme, celte lernunaison heureuse d(^s aithritcs suppurées que le chirurgien cherchait toujours autrefois après les givuids trauinatismes articulaires.
Ces marches dillérenles des siq)pui'alions articulaires nous sont expliipiées anjouid liui |»ar les (pialités dilïérentes di*s niici'obcs <pii oui produit riuf(M'tion:
le vibrion septiquc est distinct des différents microcoques qni engendrent les suppnrations. Sil nest pas introduit dans une plaie, elle pourra suppurer, mais la septicémie aiguë et l'infection purulente seront évitées.
Pronostic. — Les plaies articulaires produites par des projectiles sont extrêmement graves. Les éclats d'obus, les biscaïens, etc., peuvent détruire une jointure et nécessiter une amputation immédiate et sans que les désordres soient aussi étendus, les accidents qui suivent le passage d'une balle à travers une articulation ont souvent une terminaison fatale.
Poulet et Bousquet ont fait un relevé de la mortalité des blessures articulaires par coup de feu, ils ont rassemblé les statistiques des guerres d'Italie, de Crimée, de la guerre de Sécession, de la guerre de 1870, etc., et voici quelles sont leurs conclusions :
Morlalité.
Plaies (loin hanche 80 pour KKI
— du genou .')0 et même 17> —
— <le réi)aule. . . T)," —
Une statistique d'Otis, basée sur près de IGOO cas, donne pour l'épaule une mortalité de 50 pour 100. Pour l'épaule encore la statistique de Billroth donne 45 pour 100.
Ces chiiïres ne sont plus vrais aujourd'hui. Dès que l'antisepsie a permis de supprimer ou de diminuer linfection des plaie^^ articulaires, immédiatement le taux de mortalité a baissé dans des proportions considérables, ainsi que le montre le tableau suivant, dressé par Bousquet d'après les résultats obtenus par Reyher.
Xiiiiihrc Mortalité
lies cas Morts. pour 100.
(^as traités antiseptiquenient dès le début 40 0 13
Cas traités d'abord sans antisepsie, puis antisepsie
secondaire 78 W 61,5
Cas traités sans antisepsie &1 48 77,4
Le pronostic des plaies articulaires se modifiera donc aujourd'hui du tout au tout, suivant les conditions dans lesquelles se trouvera le blessé, suivant que la plaie sera immédiatement soustraite aux causes d'infection ou qu'elle sera abandonnée à elle-même.
Traitement. — Le traitement comprenait autrefois trois méthodes : 1" l'amputation primitive; '2° la résection primitive et 5° la conservation ou expectation, pouvant conduire ultérieurement à la résection ou à l'amputation secondaire. Le traitement des plaies articulaires ne présente plus aujourd'hui que deux méthodes: 1° l'amputation primitive; 12" la conservation obtenue par une intervention immédiate variable suivant les lésions articulaires.
1" Amputation primitive. — Elle est commandée par le broiement d'un segment de membre, la destruction complète d'une jointure avec lésions étendues des parties molles qui l'entourent; elle est indiquée par la coexistence de fractures comminutives multiples portant sur les diaphyses voisines de l'articulation ouverte, par les lésions des gros vaisseaux ou des gros troncs nerveux
270 PJAIES DES ARTICULATIONS.
péri-articulaires. L'amputai ion primitive (les lésions étant d'importance égale) sera plus souvent laite au membre inférieur qu'au membre supérieur, mais elle n'est qu'un pis-aller imposé par des délabrements étendus, et bien plus souvent les méthodes conservatrices se trouveront indiquées.
La inéthodc conservatrice actuelle ne doit plus du tout être confondue avec l'ancienne, qui consistait simplement à immobiliser le membre et à attendre les accidents pour les combattre par des interventions secondaires, avilir otomies, drainages, résections tardives. Aujourd'hui la méthode conservatrice comprend, au contraire, V exploration hâtive de la jointure blessée, suivie d'une intervention à la vérité aussi économique que possible, mais qui pourra cependant aller jusqu'à la résection typique; elle s'elïorcera, en tout cas, d'être suffisante pour rendre absolument aseptique la cavité articulaire. L'intervention variera donc avec les indications fournies par l'étendue des désordres articulaires.
Lorsque la plaie est large et que les surfaces articulaires ne sont que partiellement intéressées, les bords de la plaie seront soigneusement lavés, désinfectés; la jointure, irriguée dans tous ces culs-de-sac avec une solution de sublimé au 1000'', sera débarrassée de tous les corps étrangers, de tous les débris cartilagineux osseux ou ligamenteux qui ont pu y être apportés, puis elle sera drainée et enveloppée dans un pansement antiseptique. Lu appareil plâtré, placé par-dessus un pansement bien fermé, assurera l'immobilité de l'articulation.
La plaie est-elle étroite, produite par une balle, par exemple? Il faut immédiatement, avant qu'aucun symptôme d'arthrite se soit montré, l'agrandir, ouvrir largement l'articulation et constater la nature et l'étendue des lésions; si les os ne sont pas intéressés, on se bornera à laver la cavité articulaire avec une solution antiseptique, mais généralement on se trouvera en présence de lésions plus ou moins étendues. Alors, si une portion d'une épiphyse articulaire est seule intéressée, qu'elle puisse être enlevée par une résection atypique, c'est à cette pratique qu'il faut donner la préférence ; mais si toute une épil)hyse est traversée, il faut la réséquer, faisant ainsi une résection semi-arliculairo (Ollier). Si les deux surfaces articulaires ont été simultanément lésées, lindicalion est de procéder à la résection typiipie de larticulation.
C.omme il existe; fréquemment, en pareil cas, des fissures iri'adianl de l'épiphyse vers la diaphyse, on comprend combien une intervention hûtive est urgente; ces fissures, en elTet, sont des voies ouvertes à la ])ropagîdion de l'infection vers le canal médullaire, et une résection laile aj)rès le début des phénomènes d'arthrite pourra, pour cette raison, ne pas enrayer la marche des accidents, l'^n un mol, l'indication est aujoui'd'hui il'aller na-devant des accidenis d'iiifeclion dont l'apparition est en (pichpie soil(> lalalc en pai-eil cas.
On fera donc une arlhrotoniie e\|)loratrice cpii n'aboulira cpiau lavage, au nettoyage de la cavité articulaire, s'il n'existe aucune lésion osseuse tpii conduira aux résections primitives typiques ou atypiques lorsque les os seiont intéressés. Les statistiques de Reyher, les seules qui puissent aujounihui nous servir de base, les résultats des ponctions articulaires, des arthrolonii<>s, des résections orthopédiepies, nous mènent forcément à cette conclusion.
PLAIKS DES ARTICULATIONS.
Voici les tableaux statistiques de Reyher(').
MOHTALITÉ l)i: 40 CAS DE PLAIES AKTICULAIRES THAlïÉES ANTISEITKJL EMENT DÈS LELT. rnODUCTION
Épaule ....
Coude
Poignet. . . .
llanclie. . . .
(Icnou
Til)io-larsienno Tarse
(l(X;l.lMO.N .\NTISEPTI01E.