CHAPITRE VIII
MASTODYNIE
La mastodynie n'est pas une maladie, mais un symptôme. Ce symptôme n'est spécial à aucune affection ; on peut l'observer, à titre contingent, dans la j)lupart des maladies de la mamelle; cela explique qu'on ait pu émettre les opinions les plus différentes à son sujet.
Le symptôme mastodynie consiste en douleurs d'un caractère névralgique, qui se font sentir, d'abord dans le sein, quelquefois en un point très limité, et qui s'irradient soit vers le cou et la tète, soit et plus souvent vers l'épaule, le bras, l'avant-bras et jusque dans la main. Ces douleurs sont d'une extrême acuité; quelquefois continues avec des alternatives d'augment et de rémission, elles sont d'ordinaire intermittentes, reviennent par accès, par crises soit le jour, soit la nuit, parfois avec une certaine régularité. Au moment des crises, elles sont d'une grande violence, arrachant des cris aux malades. Dans certains cas, elles augmentent d'intensité aux approches des règles. Tantôt les
MASTODYNIE. 227
accès surviennent sans cause appi-t'ciable. Tanlùl ils sont déterminés par les causes les plus insii>-nilianles : un mouvement du bras, raLloucliemenl le plus léger, le simple contact des vêtements. Certaines malades arrivent à tout craindre, h ne plus oser remuer. Il en est qui perdent le sommeil, rpii maigrissent, dont la santé s'altère, sous l'influence de cet étal d'ant^oisse pormanenl.
On peut classer de la manière suivante les laits dans lesquels ce symptAme se rencontre :
1" Dans un certain nombre de cas on trouve dans la mamelle une véritable tumeur d'où partent les irradiations douloureuses. Tantôt cette tumeur est nettement sous-cutanée, grosse à peine comme un poids, mobile sous la peau, indépendante de la glande. Ces faits rentrent dans les tubercules sous-cutanés douloureux, pour lesquels je renvoie à l'excellent article de Broca publié dans le premier volume de ce traité (•). Tantôt il s'agit véritablement d'une tumeur de la mamelle. Le plus souvent c'est une tumeur bénigne, adénoïde, comme dans le cas de Routier (-). Mais des tumeurs quelconques peuvent, bien qu'exceptionnellement, donner lieu à des douleurs qui se rapprochent beaucoup de celles de la mastodynie. Il en était ainsi d'un squirrhe atrophique, dont l'histoire est rapportée par Fortoul (=^), et d'une gomme syphilitique dont parle Landreau (*). Mais, je le répète, il s'agit presque toujours de tumeur bénigne, et l'on a alors aft'aire au type décrit par Astley Gooper sous le nom de tuniein- in-i table de la mamelle.
2" Dans d'autres cas, il n'y a pas dans la mamelle de tumeur véritable, mais une série de nodosités ; il s'agit de mammites chroniques. Ce sont ces noyaux que Velpeau a décrits sous le nom de tumeurs névroinatiques et nodosités. Billroth (^) en donne deux belles observations. L'une est très complète. Le symptôme que j'ai signalé dans les mammites chroniques a été parfaitement observé. « Si l'on saisit la mamelle transversalement ou de haut en bas, on a l'impression qu'elle est le siège d'une tumeur dure et mamelonnée, mais si on la palpe dans d'autres directions, on ne peut plus sentir de tumeur. » Phocas rapporte une observation du même genre, et il n'est peut-être pas un seul travail sur la mastodynie où l'on ne trouve signalée, inconsciemment en quelque sorte, l'existence dans la même mamelle de ces noyaux multiples, de ces « grains glanduleux hypertrophiés » qui relèvent d'inflammations chroniques. Ces faits-là ne sont pas rares, et je ne suis pas éloigné de croire que la plupart des cas de mastodynie se rattachent à des mastites chroniques- Cette idée se rapproche de celle de Richet {") qui considère la maladie irritable de la mamelle comme « une inflammation des tissus blancs, une albuijinite si(bpltle;jm(isi(ji(e. »
3" Mais à côté de ces faits il en est d'autres où il s'agit plutôt de congestion que d'inflammation. Au moment où les douleurs apparaissent, le sein se
(') Tenillon a publié un cas de myxome engloljant quelques filets nerveux (ProQrès médical, 1880).
[-) RoLTiEi!, Bull, de la Soc. de cliir., 9 févr. 1887, p. 81. (3) FoiiToi L, Thèse de Paris,'.1879, p, 20. (*) Landrkau, Thèse de Paris, 1874.
(^) Billroth, Loc. cit., p. 57.
(«) RiciiLT, Gaz. des liâp.. 1879, p. .585.
228 MASTODYNIE.
gonfle et se redresse, le mamelon devienl lurg-escent, et la peau présente une teinte légèrement rosée. La palpation révèle dans toute la glande une consistance ferme, uniforme. Quelquefois cependant on sent les grains glandulaires un peu plus durs que le tissu qui les entoure. Les douleurs augmentent avec la turgescence du sein pendant un, deux ou trois jours; puis, après cette période d'augmenl, survient une période de décroissance. Les douleurs diminuent en môme temps que le sein s'affaisse, et la crise se termine pour recommencer après un intervalle variable. L'affection porte tantôt sur un seul sein, tantôt sur les deux simultanément ou successivement. C'est celte forme que Connard (') a étudiée sous le nom de sein Itystérique. Il veut en faire une véritable manifestation de l'hystérie, et Wood va encore plus loin, car il considère comme ayant une origine hystérique toutes les affections douloureuses du sein dans lesquelles les pressions fortes sont moins pénibles que les pressions légères. L'hyperesthésie cutanée est fréquent echezles hystériques, et il est bien certain que presque toutes les femmes chez qui on rencontre le symptôme mastodynie sont très nerveuses, mais il ne s'ensuit pas qu'elles soient hystériques. Si elles le sont, c'est sous une forme bien larvée et souvent sans autre symptôme que celui qu'il s'agit d'expliquer, c'est-à-dire la mastodynie. Le seul fait certain, c'est que souvent ces sortes de congestions douloureuses de la mamelle sont en relation avec les organes génitaux. Très souvent les crises surviennent au moment des règles, ou bien elles coïncident avec d'autres manifestations anormales ou douloureuses du côté du bassin. J'ai observé un cas très remarquable de cette forme de mastodynie chez une femme qui avait subi une double ablation des annexes pour salpingite. Trois mois environ après l'opération, le sein droit est devenu douloureux, et, au moment des crises, il devenait turgide, plus volumineux que celui du côté opposé, et la peau prenait une teinte légèrement rosée. Cette malade avait autour de ses pédicules salpingiens des adhérences et des exsudats douloureux, qui probablement entraînaient une irritation des nerfs.
4" Enfin, dans certains cas, la mamelle ne présente aucune altération ni dans son volume, ni dans sa forme, ni dans sa consistance. Cette forme est peut-être la plus rare. Carmona (-) va jusqu'à la nier. « Dans les observations de névralgies de la mamelle publiées par Cooper, Rufz, Rosenthal, Fortoul, Terrillon, on n'en trouve pas une seule dans laquelle la mamelle ait conservé sa consistance et ses caractères normaux. » C'est aller un peu bien loin, d'autant plus que Cooper commence son article sur la tumeur irritable en disant : « La mamelle peut devenir irritable sans la formation d'aucune tumeur appréciable. » Wickham (''), dans sa thèse sur les affections douloureuses du sein, signale déjà ces formes qui ne s'accompagnent d'aucune altération anatomique. Il est bien probable qu'il s'agit alors de simples névralgies. C'est cette forme qu'on observe non seulement chez la femme , mais aussi chez l'homme (*).
(') Connard. Thèse de Pari.s, 1S7G.
(-) J.-M.-S. Carmona, Thèse de Paris, 188G-1S87. (5) WicKiiAM, Thèse de Paris, 18r)0.
(*) Nélalon a oltservé un l'ait de mastodynie qui reconnaissait peul-èlre pour cause une mastite chez un homme atteint de gynécomaslie.
MASTOnYNIE. 229
Nicod (•) avait déjà signalé des l'ails de névralgie inlereoslale av(H- douleurs dans la mamelle. \'alleix, Léchai (■), ont voulu considérer tous les cas de maslodynie comme dus à des névralgies intercostales. Il y a là un ahus de langage. On ne donne i)as le nom de névralgies aux douleurs cpii reconnaissent pour cause une inllainmalion ou une tumeur; mais les névralgies existent. On a objecté qu'on ne trouvait pas les points douloureux signalés par Bassereau et Valleix. Cet argument n'a pas très grande valeur, car on n'a pas en général suffisamment distingué les dilï'érentes formes de mastodynie, et ceux qui l'ont fourni n'avaient peut-être pas observé de cas de névralgie véritaljle. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'on peut trouver les points douloureux de la névralgie intercostale, puisque Kirmisson (•) les a observés chez un homme. Je pense donc (jue la névralgie intercostale peut causer des douleurs dans la mamelle et ijuello conslilue une forme, peut-être rare, mais certaine, de mastodynie.
C'est dans les cas de mastodynie que certaines femmes arrivent à se persuader qu'elles portent dans le sein des tumeurs, qui n'existent que dans leur imagina lion.
La maslodynie est en général très tenace, de longue durée, et Billrolh déclare même qu'il n'y a pas d'observation exacte de guérison complète produite simplement par le temps. Il importe donc de traiter cette mastodynie ou plutôt la maladie dont elle est symptomatiquc.
Certains traitements aveugles employés autrefois sont aujourd'hui complètement abandonnés, tel le selon passé au travers du sein et les incisions souscutanées employées par Rufz (*). Aujourd'hui, en dehors [des topiques et des calmants généraux qui sont parfaitement indiqués et qui rendent des services, on n'a plus recours qu'à trois modes de traitement : les opérations sanglantes, la compression, rélectricité.
Au point de vue de l'intervention, certains auteurs ont soutenu des opinions beaucoup trop radicales, faute d'avoir distingué les différentes lésions qui peuvent s'accompagner de maslodynie. Ainsi Wickham déclare que, quand l'opération est décidée, il faut enlever toute la glande, et il cite à l'appui de son dire l'histoire de deux malades dont l'une avait subi 2 amputations partielles et l'autre 17 (8 sur le sein gauche et 7 sur le sein droit) sans en jamais tirer qu'une amélioration momentanée. C'est une faute véritable de poser en principe qu'on doit enlever toujours la glande entière. Lorsqu'il s'agit de tubercules sous-cutanés douloureux ou de petites tumeurs adénoïdes, la simple énucléation de la tumeur donne d'excellents résultats, et c'est à cette intervention tout à fait bénigne qu'il faut recourir quand le traitement médical a échoué. Au contraire, lorsqu'il y a dans la glande des nodosités multiples, lorsqu'il s'agit de mammites chroniques, l'intervention partielle, l'ablation d'un des noyaux est généralement inefficace. Ce qui réussit le mieux dans ces cas, c'est la compression. Ce procédé, employé par Guthrie en 1834, accidentellement, pour une femme qui avait eu, dit Broca, le bonheur de se fracturer une côte, a été souvent employé avec succès. Chez une malade de
(•) Nicod, Xouv. Journ. de méd., sept. 1818.
(-) Lecii.vt, Thèse de Paris, 1859.
(^) Kirmisson, France méd., 7 août 1878.
(*) Rufz, Arch. gén. de méd., 1845, t. III, p. 79.