DES TEMPS
Toute phrase d'un certain développement se compose de membres de phrase, qui eux-mêmes sont formés d'un nombre variable de mots, unis entre eux par un lien logique. Les mots, à leur tour, sont composés d'une ou de plusieurs syllabes. Dans chaque mot une syllabe prépondérante, qui est en français la dernière non muette, est prononcée avec une intensité particulière qu'on appelle l'accent tonique. Les mots qui se suivent se distinguent donc les uns des autres, à l'audition, par la sensation particulière que nous tsH' éprouver la syllabe tonique. L'habitude que nous avons d'un langage appris dès notre enfance nous permet de n'insister que très faiblement sur l'intensité de cette syllabe, et c'est en partie cette réduction à l'extrême de Tintensité tonique qui rend si difficile aux étrangers la compréhen-
sion d'une phrase dont ils ne distinguent pas nettement
les différents mots.
Il n'y a dans chaque mot qu'une syllabe, la dernière
non muette, qui aott frappée de l'accent tonique; toute-
'"" ce n'est pas sans raison que quelques grammaiont prétendu que, dans un mot polysyllabique, une e intérieure se fait entendre avec une intensité 1 distingue de la précédente et de la suivante, jette intensité n'est pas le fait de l'accent tonique, Tre toujours ce caractère d'être indépendant de la eur d'un mot et de son extension dans le temps, . s'applique logiquement sur la syllabe finale (non «) et limite ainsi l'idée particulière qu'il repré- . La tonicité relative des syllabes intérieures est ement le fait de l'écoulement naturel des temps lesquels se décompose incessamment le langage; iïecte la partie initiale des temps, plus forte que rtie finale. Par exemple, si nous prononçons le (institutionnel en trois temps: )consii)tuiion)nel, l'Ilabes con, tu et nel sont fortes parce qu'elles lent la partie initiale ou forte des trois temps sucs.
i syllabes qui entrent dans la composition des n'ont pas toutes la même durée : les unes sont s, les autres longues. Cette division a l'air plus e qu'elle ne l'est en réalité ; toutefois, elle sera ri- :usement vraie si l'on ajoute que la brièveté ou la leur d'une syllabe n'est jamais que relative. En parmi les syllabes brèves, il y en a de plus ou i brèves ; parmi les syllabes longues, il y en de plus
OU moins longues. En outre, quand nous. parlons lentement, une syllabe brève pourra être plus longue qu'une syllabe longue ne le sera dans une phrase dite rapidement. Enfin une suite de sons simples et élémentaires, telle que la série aaa d, etc., sur laquelle un chanteur vocalrse, voit diminuer la durée de chaque syllabe à mesure que la vitesse du défeit ou du chant augmenté; la brièveté de chaque voyelle est de plus en plus'grande jusqu'à ce que d'abord elle ne soit pins accusée que par un léger tremblement de la voix, et jusqu'à ce qu'ensuite elle se perde dans un son continu! On peut donc dire que la plus petite durée d'une voyelle appartenant à une série n'est limitée que par la puissance d'analyse de notre oreille. De même, la plus grande longueur d'une syllabe est limitée par la puissance respiratoire qui nous permet, de tenir plus ou moins longtemps un son émis sans le modifier. La parole est beaucoup plus limitée dans la durée des sons que le chant. Ce dernier évité le ralentissement causé par l'hiatus, en montant et en descendant la gamme ; et, si nous voulons tenir un -certain son à une même hauteur, la parole devient encore du chant, puisque le son onuâ devient une note musicale jiès que le rapport entre le nombre des vibrations et le temps est constant et appréciable. Ce n'est donc pas dans le procédé musical de la vocalise que rhomme q pu trouver une unité de mesure qui lui permît d'apprécier une syllabe brève ou longue. Dans la parole, la voyelle la plus brève dont on puisse avoir ridée sera la première ou la seconde d'une diphtongue; mais nous ne voyons pas qu'on puisse arri-
s TRAITÉ DE DICTION. — I. LE RYTHME.
ver à fixer et à mesurer sa durée d'une façon satisfaisante.
Cependant, dès le commencement des temps historiques, la durée d'une syllabe brève ^ii être déterminée, — '""ue c'est sur la valeur de la brève et de la longue . le sont fondés les premiers systèmes de versificaue nous connaissions. Et, en effet, la brièveté d'une le se limite d'elle-même si, au lieu de prononcer iuite de voyelles, on prononce une voyelle isolée. ce cas, la plus simple observation suffit pour dé- :er que nous ne sommes pas maîtres de diminuer ■ée d'un son au delà d'une certaine limite. Il ne arait pas impossible de fixer approximativement éesdu lecteur à ce sujet. Un son, sL bref qu'il soit, îpond à une tension musculaire. Or la physiologie apprend que la plus- petite tension musculaire, qui est due à une excitation instantanée dont l'ac- «sse immédiatement, exige 1/6* de seconde pour i muscle passe de l'état de repos à son état maxide tension, et 1/6° de seconde pour qu'il revienne état de repos. Nous concluons de là que le son le. Jtef durera le même temps que la plus courte tennusculaire et par conséquent exigera 2/6»' de se- ! pour naître, durer et s'éteindre. Mais, considéque le commencement et la fin de ce son seront aibles et à peine perçus par l'oreille, puisqu'ils ^pondent à une tension musculaire très faible, art de zéro pour revenir à zéro, nous pourrons ,re entrer dans la durée appréciable d'un son bref 1 seconde moitié du temps nécessaire à la crois-
sance et la première moitié du temps nécessaire à la décroissance musculaire. Nous évaluerons donc à 1/6® de seconde la plus courte durée d'une syllabe brève et à 2/6^ la durée d'une syllabe longue.
Ce résultat est, croyons-nous, digne d'attention, bien qu'il jjjC soit évidemment qu'approximatif. En effet, si nous considérons le vers grec ou latin et le vers français, dont la durée théorique est de douze syllabes lon- ' gués, nous obtiendrons pour leur durée totale douze fois 2/6''* de seconde, c'est-à-dire 4 secondes. Nous arriverons ainsi à un débit de 15 v^ par minute, ce qui correspond au nombre de fois que respire dans une minute un homme adulte, à l'état parfait de repos et que rien n'agite. Nous revenons ainsi, par un chemin différent, aux idées que nous avons émises dans notre Traite de versification^ sur le rapport de la durée normale du vers avec la longueur de l'acte expiraloire.
L'évaluation à 1/6® de seconde d'un son bref considéré isolément ne nous empêche nullement de concevoir des sons plus brefs dans le langage. En effet, si, après avoir prononcé le son i, nous prononçons le son a, sans laisser au premier le temps de durer et de s'éteindre, une seconde tension musculaire succédera à la première avant que le muscle soit revenu à son état de repos ; le premier son sera ainsi réduit à une durée aussi petite qu'on voudra. L'évaluatbn numérique d'une syllabe brève n'est donc pas en contradiction avec la possibilité que nous concevons de pouvoir émettre des sons de plus en plus brefs ; mais elle nous fournit la première unité de mesure dont le langage est susceptible.
En doublant cette première unité de mesure, nous obtiendrons la durée de la syllabe longue. Or cette durée, qui est le premier multiple de Tunité de mesure, s'appelle un temps. C'est, on le sait, la première division que Von considère en musique ; il en est de même dans le langage. Le temps, ayant théoriquement une valeur de 2/6^* de seconde, pourra donc être exactement rempli par deux syllabes brèves, ou par une syllabe longue, ou par un silence et une syllabe brève.
Cette conception de la durée de la syllabe brève et du temps n'a rien d'absolu, puisque, du moment que nous ne considérons plus des syllabes isolées, mais successives et s'abrégeant les unes les autres autant qu'on le voudra, il est possible de remplir la durée normale d'un son bref par deux ou môme par trois sons. Ainsi le temps normal pourrait être rempli par un nombre variable de syllabes qui seront relativement brèves ou longues. De même nous pouvons aisément concevoir l'accroissement du temps, ce qui se conciliera avec une augmentation dans le nombre ou dans la durée des sons. On voit combien toutes ces idées sont relatives ; ce sont les mêmes que l'on rencontre au commencement des études musicales ; elles sont donc familières aux lecteurs, bien qu'ordinairement on les expose sous une forme un peu différente. Les musiciens représentent les valeurs des temps au moyen des notations suivantes :
Ce qui leur donne les divisions suivantes correspondantes :
Bl d=j =r 3
LesTtemps sont ainsi alternativement à divisions binaires et ternaires. Les musiciens peuvent, en outre, donner à la note simple ou pointée, représentative du temps, une durée variable qu'ils expriment au moyw^ du nombre de battements exécutés pendant une minute'par le métronome. En nous renfermant dans le sujet spécial qui nous occupe, il nous suffira de représenter le temps par une longue pouvant valoir tantôt deux, tantôt trois brèves; dans ce dernier cas, le temps sera rempli par une longue et une brève.
Nous revenons maintenant à noire conception particulière du temps et Ton va voir qu'elle n'est ni inutile ni arbitraire. Nous avons égalé la durée d'une brève à la durée d'une tension musculaire. On sait que les muscles reçoivent leur tonicité des nerfs. Cne tension musculaire est donc la conséquence d'une suite de vibrations nerveuses. Orque l'on considère la force musculaire ou la sensibilité nerveuse, on concevra aisément que tous les hommes n'ont pas une égale constitution musculaire ou nerveuse. Les uns ont des muscles plus ou moins élastiques, si l'on peut parler ainsi ; les autres ont une circulation nerveuse plus ou moins active. La durée moyenne d'une tension musculaire évaluée à 1/6® de seconde ne doit donc pas être exactement la même
chez des hommes de consUtution différeole. Par conséquent, la syllabe brève et par suite le temps, son premier multiple, auront selon les hommes une durée variable. Les limites de ces variations seront très rapprochées sans doute ; mais cette minime différence de ■"""ps s'ajoutera ou se retranchera incessamment à iure que nous parlerons, et constituera chez les uns ralentissement et chez les autres une accélération a parole qui sera très sensible, haque homme a donc un temps physiologique qui 3st personnel. C'est un point sur lequel on ne saiitrop appeler l'attention des auteurs et des acteurs, acteur a souvent un temps physiologique trop court rop long pour le personnage qu'il doit remplir, et, est appelé à donner le mouvement général à une le, il déterminera un mouvement trop rapide ou trop .. Un acteur, sans doute, est maître de ralentir ou ;célérer son débit; mais il est un point de rapidité tel ne pourra atteindre ou une certaine lenteur à lelle tel autre échappera bientôt malgré lui. Je ne le que d'une récitation ininterrompue, et je ne snu- . trouver de meilleure comparaison que celle de la •che. 11 est clair que nous pouvons accélérer ou rair le pas; cependant chaque homme a une allure lui est propre, de telle sorte que, sur cent hommes ■chant librement, chacun à son pas et sans préoccuon des autres, il n'eo est pas deux qui parcourront léme nombre de kilomètres dans le même espace de ps. 11 en est de même de la parole et de la diction. personnages de tragédie ou de comédie sont des
DES SYLLABES ET DES TEMPS. li
êtres qui, selon les conceptions les plus secrètes des poètes, ont chacun un tem'ps physiologique avec lequel doit s'accorder le temj^s physiologique des acteurs chargés de les représenter.
En général, les jeunes gens ont un tem'ps physiologique plus court que les hommes qui ont atteint un certain âge. Or, on pourrait constater ce phénomène d'une pièce dont le mouvement général se ralentit à mesure que les chefs de la troupe avancent en âge. Cela se voit fréquemment dans les théâtres où des acteurs de talent conservent les mêmes rôles pendant de longues années. L'interprétation intégrale des chefs-d'œuvre de la scène exigerait donc, si l'on n'avait pas à tenir j&omcte^ d'autres considérations, une perpétuelle mise en état de la troupe chargée de nous les rendre et pour quelques-uns un rajeunissement perpétuel des principaux rôles.
Les jeunes gens qui se destinent au théâtre doivent donc s'appliquer le précepte de Socrate et apprendre à se connaître eux-mêmes. Quelques expériences, faciles à conduire en y mettant un peu de soin et d'attention, leur suffiront pour avoir une idée de leur temps physiologique personnel. La méthode comparative est la plus instrucHve, et il ne serait pas difficile à un professeur de ranger dans une sorte de progression les nombres représentatifs du temps physiologique de chacun de ses élèves. Il suffirait de soumettre les élèves à la récitation d'un même morceau d'une certaine longueur, choisi avec sagacité et comportant une récitation continue, et ensuite de diviser le nombre de secondes que dure la
récitation parle nombre desjm^danslesquels se divise le morceau. En renouvelant l'e^Lpéâgnce plusieurs fois sur des morceaux différents, on arrivegail à un résultat suflisammgDL approximatif.
us résumerons les premières notions que contient lapître. Théoriquement, la durée d'une brève est I à la durée d'un sou simple, émis îsolémeat et spondanl à une seule tension musculaire. Le temps le de la durée d'une brève prend le nom particule temps, et quand il est rempli par une seule sylcette syllabe est dite longue, aliquement, le temps est une certaine durée qui ^de jamois celle d'une syllabe longue émise sans se et sans modifîcalion dans le son. Cette durée ne arait pas devoir jamais dépasser une seconde dans igage parlé. Le temps se divise en deux, trois ou re syllabes brèves qui peuvent prendre, les unes apport aux autres, la qualiQcDtion relative de brèves