II. — C'est une thèse sociale
D'après cette thèse, k propriété, — comme d'ailleurs le travail et le commerce, — ne doit connaître d'autre limite que celle d'une liberté naturellement créatrice d'harmonie et de bien-être. Le droit de propriété est absolu : il implique le droit de faire de la chose possédée tout ce que l'on jugera bon de faire, sans avoir à en rendre compte à personne. Il exclut comme illusoires les responsabilités sociales que, d'après la thèse chrétienne, entraîne la possession d'un bien économique. Il repousse, comme attentiUoire à sa liberté, tout contrôle, fnt-i'
celui de l'autorité publique. Il est individualiste par définition.
S'agit-il de la propriété d'une terre, au propriétaire d'en faire à sa fantaisie champ de labour ou champ de course, de la cultiver ou de la laisser en friche, sans que personne n'ait aucun droit à opposer, fût-ce en temps de misère publique, au droit irréfragable du propriétaire. Car son droit de propriété est une jouissance personnelle.
S'agit-il de la propriété de l'argent, au propriétaire d'en faire également, à sa fantaisie, l'usage qu'il lui plaira, de le gaspiller ou de l'accumuler indéfiniment, sans qu'on puisse lui objecter, qu'il viole en agissant ainsi les droits de qui que ce soit.
Prêt peut-être à faire la charité, par condescendance de chrétien ou de philanthrope, le propriétaire libéral ne le sera point à reconnaître obligatoire un acte, qui, dans la logique de la thèse, dont consciemment ou non, il s'inspire, ne saurait être que facultatif. Car son droit de propriété est une domination : il fait de lui, un maître.
Ce n'est évidemment point toute la thèse libérale que nous énonçons ici, en rappelant ce qu'elle formule au sujet de la propriété. D'autres aspects doietrinaux du Libéralisme économique seront considérés plus loin, notamment à propos du mercantilisme. Mais c'est une de ces conceptions fondamentales que nous exprimons.
De la thèse libérale de la propriété, nous constatons en effet :
1° Que le point de départ est dans ces théories morales de l'Intérêt, dont la première partie de ce traité a montré les origines et apprécié la portée.
Il est dans la reconnaissance de Vaidonomie absolue de la volonté libre des individus.
Il est dans la proclamation de la liberté comme principe absolu (1).
2** Son développement est dû, en grande partie, aux Physiocrates, qui ont essayé de justifier la propriété en fonction de leur doctrine optimiste de l'ordre naturel.
<( Rien de si simple que l'ordre essentiel des sociétés, rien de si facile à concevoir que les principes immuables qui le constituent : ils sont tous renfermés dans les trois branches du droit de propriété. » Ainsi parlait Guesnay. Et il entendait par là la propriété personnelle, c'est-à-
(1) « Ce n'est pas le fait de se rattacher au désir de liberté qui constitue le libéralisme en anarchie latente., c'est qu'il maintienl la liberté comme principe absolu. Mais par une singulière inconséquence logique, il ne la prend pour telle qu'en certains domaines. La liberté est absolue ici, elle ne l'est pas là, déclare le libéralisme. Dans un espace déterminé, il y aura des lois et règlements, dans un autre il ne doit pas y en avoir. Ou si l'on veut, il y a des formes de liberté qui ont le caractère absolu, et d'autres qui ne l'ont pas. Il y a un libéralisme politique et un libéralisme économique... qui en est comme le rellet. D'après lui, l'idéal dans la vie économique serait d'assurer le respect de la propriété, puis de laisser agir les individus parfaitement libres, sans leur permettre de s'unir ou de se coaliser, relativement à leurs intérêts économiques. C'est par la liberté complète de chacun que les meilleurs résultats sont obtenus. » Galeot, Les systèmes sociaux et l'Organisation des nations modernes, p. 42 et seq. (Nouvelle Librairie Nationale, 1920). Rapprocher ces observations de ce que nous avons dit dans le premier volume sur Bentham, et aussi des aphorismes de Hegel ou de Fichte : « Ce n'est que dans la propriété, dit HEGEL, que la volonté de l'homme devient personnellement objective. Dans la propriété est ma volonté personnelle. Ce n'est que par la propriété que je puis donner l'être à ma volonté. » {Philosophie des Rechtes, § 46). — « La propriété est l'essence de la personnalité, car elle est la condition et l'instrument de la liberté. » (Fichte, System der Sittenlehre ; 23). « Donc celui qui n'a rien avec quoi il puisse faire valoir sa volonté en face du monde, ne compte pas, n'a aucune valeur. Il est ce qu'est un corps, sans mains et sans pieds, une volonté qui n'a ni langue ni bras à son service. S'il ne peut rien faire par lui-même, il ne peut pas faire de soi un homme, car il n'y a que la possession qui fasse de lui une personne. » (Weiss, op. cit.', D. 264).
dire le droit de l'hoinme à disposer librement de ses facultés corporelles et morales, la propriété mobilière, celle des fruits de notre travail, et qui est comme un prolongement de notre liberté personnelle, enfin la propriété foncière qui découle des deux autres. Car en usant de son droit à exercer son activité personnelle et à dépenser ses richesses mobilières, l'homme réalise lia « préparation fondamentale d'un fonds de terre ». D'où il suit que priver le propriétaire du terrain défriché et amélioré par lui, « ce serait violer sa propriété personnelle et sa propriété mobilièrie. »
Les physiocrates établissent donc le droit de propriété sur une double base : a) d'utilité sociale ; h) de justice. Et ce droit, étant établi en thèse générale, doit être respectée dans chaque cas particulier, tant qu'il n'est pas prouvé que le droit d'autrui est positivement lésé. Il y a en fait des propriétaires qui n'usent pas de leur droit conformément au but qui l'a fait proclamer, c'est-à-dire qui ne cultivent pas ou cultivent mal : peu importe. Il serait plus dommageable (le mettre en question le principe à cause de ces abus particuliers, qu'il ne l'est de les supporter. II arrive bien à Mirabeau, indigné contre les propriétaires, qui négligent leurs terres, de s'écrier : a L'état inculte des terres tombées • en friche, devient un titre valable pour déposséder les propriétaires. » Mais il ne faut pas le prendre au mot, car sa vraie pensée, sa pensée réfléchie, s'exprime dans cet autre cri : Je vous demande de quel droit une terre n'est plus à moi parce que je ne la cultive pas ? Les deux idées d'utilité sociale et de droit individuel s'unissent l'une à l'autre pour défendre la propriété. Lorsqu'en fait l'une faiblit, l'autre reste debout : una avulsa, non déficit altéra. Dupont qui considère la classe des rentiers, comme «V la dernière et l'une des plus dangereuses classes d'hommes, qui puisse exister dans un Etat, » ajoute cependant : (( Ils ont une propriété, et dans le respect pour les droits de propriété, il ne doit pas y avoir deux mesures, ni plus ni moins. »
C'est sur le droit de propriété, que les physiocrates fondent la liberté de commerce et ils se sont appliqués à montrer dans la liberté des échanges un corrolaire inévitable du droit de propriété, a C'est maintenant le laissez-passer » doctrinal — celui qu'ils légueront aux libéraux du XIX* siècle ; laissez-passer qui va jusqu'à la condamnation de tout droit de douane ; — plus encore jusqu'à l'apologie de la contrebande, vengeresse du droit, jusqu'à l'exaltation poétique : une Ode sur l'économie politique, publiée par les Ephémérides du citoyen, en 1770, chante la liberté pleine et entière du commerce :
Qu'une pleine franchise en nos ports introduite, De l'aveugle intérêt étouffe la poursuite, Et les ouvre à tout l'univers.
Sous l'influence des physiocrates, le Lihémlisme économique du siècle dernier considère le droit de propriété, tantôt comme la condition normale du développement de l'individu, tantôt comme un principe.
3° Les logiques aboutissants de la thèse libérale sont dans ces institutions et ces mœurs dont ila Ligue manchestérienne est souvent — avec plus ou moins d^exactitude — donnée comme symbole, et que caractérise la irecherche exclusive de l'intérêt personnel du propriétaire.
Si l'on suppose donc un état social, où les propriétaires se complaisant dans les privilèges de jouissance que leur confèrent leurs biens, affectent d'en ignorer les responsabilités sociales, où le droit de propriété est par suite considéré comme une puissance, qui relève non de la morale mais de la physique, sous prétexte que, selon le mot de Yves Guyot : « Il n'y a pas à discuter avec les chrétiens et les dtruistes, qui veulent qu'on
(1) René Gonnard, Histoire des Doctrines économiques, t. Il, p. 83 et suiv. ; et pour de plus amples développements : H. Pesch, Lehrhuch der Nationalôkonom^e, t. I, p. 273, et t.
tienne compte de la morale et de la justice en cette matière », si l'on suppose que dans cet état social lois et mœurs conspirent pour laisser toujours intacte la liberté du propriétaire, celui-ci mît-il en péril :Le Bien commun, on a la Thèse ubérale en acte.