II. — Principes qui établissent la limite du profit
On peut encore les ramener à deux :
Premier principe : L'exploitation de l'homme par l'homme est contraire à la justice et à la charité.
L'application de ce principe aux questions de salaire
(1) " Faut-il en conclure qu'il convient de supprimer le petit commerce, demandait à la Semaine Sociale de Saint- Etienne, en 1911, M. Martin Saint-Léon, et il répondait : Non, certes, et pour plusieurs raisons. Au point de vue socfal, la conservation d'une classe nombreuse de petits industriels et commerçants est grandement avantageuse à une nation. Les qualités d'ordre et d'économie, de persévérance, que les petits commerçants indépendants mettent quotidiennement en œuvre, sont au premier chef des vertus civiques dont l'équivalent ne se trouverait pas à beaucoup près dans une bourgeoisie uniquement
est commune. Ne devrait-elle pas l'être, quand il s'agit du commerce ?
L'esprit mercantile empêche d'en voir parfois l'évidence. De là le caractère de conflit donné aux rapports humains. Mais devant la raison, le commerce, étant un véritable bien, il convient que les hommes se le communiquent, dans les sentiments de bienveillance mutuelle qui sont dictés par leur nature.
C'est ce qu'a montré avec beaucoup de force Tapa-
RELLI :
Le commerce, écrit-il, est de sa nature, un bien véritable dans la société matérielle : cela ne peut faire l'ombre d'un doute. C'est grâce au commerce que les individus peuvent se procurer les productions du monde entier et sont en réalité les dominateurs de toutes les créatures inférieures... Grâce au commerce, les sociétés particulières voient leurs trésors s'accroître sans cesse ; tandis qu'elles échangent le superflu contre le nécessaire, et qu'elles ne trafiquent pas seulement du produit de leurs terres, mais encore des bras de tous les associés, dans le contact que ces échanges perpétuels établissent entre les nations, les beaux-arts, l'industrie et toutes les connaissances utiles
composée de contremaîtres et de commis. Le plus petit marchand, le plus petit maître artisan risque en effet chèque jour son avoi»* et son honneur qu'une faillite peut ruiner, et pour sauver ce patrimoine moral et matériel, il se dépense tout entier ; un commis au contraire fera tout juste sa besogne ; il ne s'intéressera guère à une entreprise dont les profits seront pKîur d'autres. Enfin le petit commerce et la petite industrie offrent en outre au travailleur intelligent un avenir, des facilités d'ascension sociale tout autres que le haut commerce ou la grande industrie concentrée. » Op. cit., p. 190. — Ces sages réflexions font entrevoir la complexité du problème et justifient le titre de directives donné h cette étude sur le commerce et le mercantilisme. On voudrait dans la lumière des principes orienter la pensée vers les solutions conformes au droit et réalisables dans le milieu économique où nous a placés la Providence, mais non pas fournir des solutions toutes faites et comme des recettes sociales !
passent sans cesse de l'une à l'autre. Au surplus> tandis que le commerce perfectionne la situation de chacune des sociétés particulières, il devient un principe d'une efficacité merveilleuse pour le développement de la société universelle ; il produit au sein des nations un échange réciproque de bons offices que l'on est bien en droit d'appeler l'accomplissement du précepte de la charité humaine, universelle |el internationale (i).
Second principe : Le commerce ne saurait se soustraire aux exigences sociales de V activité humaine , notamment dans la recherche d'un profit persomiel.
On doit en effet appliquer au commeroe ce que Ton dit couramment de l'industrie, qu'elle doit contribuer au bien commun et ne pas viser seulement la satisfaction de l'intérêt particulier de ceux qui s'y livrent.
Les théologiens catholiques l'ont toujours pensé. Ils n'en éprouvent que plus de joie à entendre des déclarations comme celles de Mr. John Rockfeller dans la Revue internationale du Travail (avril 1921) :
Quel est le but de l'industrie ? Nous tiendrons-nous à la conception qui la représente comme une institution devant avant tout servir les intérêts particuliers et permettre à certains individus d'accumuler des richesses sans égard trop souvent à la santé et au bonheur de ceux qui collaborent à la production ? Ou bien adopterons-nous un point de vue plus moderne et estimerons-nous que l'industrie est avant tout autant un service d'utilité sociale qu'un moyen de produire des revenus ?
N'est-il pas vrai qu'une industrie, pour avoir un succès durable, doit assurer au travail un salaire rémunérateur
■l\ Taparelli, op. cit., n* 967, et il ajoute que « Dieu a destiné le commerce à servir de lien matériel entre les nations pour les préparer au lien plus doux et plus fort de la société catholique universelle, à l'unité de la foi et de l'amour... .»
et des conditions raisonnables d'existence, au capital un juste profit, et à la communauté des services appréciables ?
La meilleure politique industrielle est celle qui s'inspire tout autant du bien-être des travailleurs que de la production des bénéfices, et qui peut même, quand des considérations hu/manitaires l'exigent, subordonner le profit au bien-être des ouvriers.
Les relations industrielles sont essentiellement des relations humaines entre êtres humains. Il appartient donc à toute personne chargée de la direction d'une industrie de faire tout en son pouvoir pour améliorer les conditions dans lesquelles les hommes travaillent et vivent. L'heure n'est plus oii l'on pouvait considérer l'industrie comme un simple instrument producteur de revenus.
Vouloir s'en tenir à cette conception c'est favoriser le développement des haines et aller au devant d'un conflit.
Tout être pensant doit admettre qu'à notre époque il importe que l'industrie se préoccupe autant de développer le bien-être de l'individu que de produire des richesses. Il n'en est pas moins vrai cependant que pour qu'elle réussisse, l'/ndustrie doit non seulement servir les intérêts des travail' eurs et de la communauté en général, mais encore accorder une juste rémunération au capital investi...
Plus près de nous, reprenant la même thèse dans une conférence faite à l'Ecole de perfectionnements industriels sur la Formation à la Fonction patroTiale, M. Nicaise, administrateur-délégué de la société lorraine Diétrich, y mettait plus d'insistance et donnait à sa pensée une précision nouvelle :
Le patron est un homme capable d'organiser une entreprise, d'en choisir les chefs, et de l'administrer en vue du meilleur rendement économique et social. Que vient faire ici, objectera-t-on, le rendement social d'une entreprise ? Fait-on des affaires dans un autre but que de gagner de l'argent ? et n'est-on pas quitte de son rôle lorsqu'on a
assuré la prospérité matérielk de l'entreprise que Ton dirige ?
Non, Messieurs, et qu'on le veuille ou non, nul à notre époque ne peut se désintéresser de la question sociale, et le patron moins que tout autre. Gagner de l'argent ce n'est pas le but, non pas même lorsqu'on fait des affaires ; ce n'est jamais qu'un moyen, un moyen de faire du bonheur, de la beauté, de la bonté, un moyen de rendre la vie meilleure et plus belle, non seulement pour les siens, mais encore pour les autres, pour le peuple des humbles, qui sont avec nous notre pays, et nous devons vouloir qu'il marche à la tête de la civilisation et que la maison de France soit la plus douce et lia plus noble qui soit au monde. Convenons-en donc, un patron qui ne serait pas social, ne
Disons la même chose, toute proportion gardée, du coMxMERÇANT, surtout de celui que l'amplitude de ses affaires rend capable d'exercer une influence sur le mouvement économique de son temps, et nous aurons marqué la limite que trace le Droit naturel à l'esprit de lucre, nous aurons du même coup formulé le principe moralisateur de l'activité commerciale, qui se subordonne aux fins dernières de la vie (1).
Conclusion.
Si le mercantilisme, malgré les avantages pécuniaires qu'il assure, en certams cas, aux individus et aux nations, ne saurait obtenir l'approbation des consciences chrétiennes, qui ont le droit de voir dans son système une erreur, et dans son esprit un danger, le commerce,
[Vj Saint Augustin a très heureusement exprimé cette subordination des biens matériels, que vise directement le commerce, aux biens supérieurs de la vie. « Si enim habentur, non in eis beata vita ponendu est ; subdita esse debent non praedita, sequentia non docentia. » Epit. XXXIII.
qui se conforme aux lois providentielles de l'ordre social, joue un rôle bienfaisant dans l'histoire de l'humanité : il est l'honnête ouvrier du progrès matériel et un noble serviteur de la Civilisation.