IL — L'ETUDE DE L'ORDRE HUMAIN
Cette étude s'identifie avec celle des applications du Droit naturel aux relations que les hommes ont entre eux. Mais comme ces relations sont en partie contingentes et variables et en partie nécessaires et permanentes, on comprend que des sciences sociales diverses puissent légitimement s'en occuper, en se plaçant chacune à leur point de vue.
Déterminons donc que que doit en être, du point de vue du Droit naturel, l'objet propre dans le présent Traité.
1*" Son objet propre.
l*^) Il ne s'mENTIFIE POINT AVEC CELUI DE L^ÉCONOMIE
L'Economie, que les uns appellent sociale, les autres politique ou nationale, que d'autres enfin se contentent de désigner de son nom, sans addition d'aucune épithète, est à vrai dire une science mal définie. Car sa définition dépend d'une conception philosophique des choses et de l'homme.
C'est ce que met en évidence le simple rappel de quelques unes des définitions courantes de l'Economie : d'après Joseph Rambaud, a V Economie politique est la science qui étudie dans quel ordre les phénomènes de la production, de l'échange, de la distribution et de la con-
sommation des choses, qui nous sont nécesisaires pour la satisfaction de nos besoins, s'enchaînent les uns aux autres et se causent mutuellement. » Cette économie politique se distinguerait de VEconomie sociale, qui a étudie plus spécialement les mœurs domestiques, les rapports entre employeurs et employés (c'est-à-dlire à peu près entre patrons d'une part et ouvriers de l'autre), le régime du travail au point de vue de la durée et de l'hygiène, enGn les institutions qui peuvent développer le bien-être des classes adonnées aux travaux manuels, comme sont les caisses d'épargne et les sociétés de secours mutuels. L'Economie sociale ne s'occupera donc nullement' de l'acquisition des biens considérés en elle-même, et moins encvore si possible de leur circulation.... en un mot, en ajoutant assez peu à l'Economie politique, elle en retranchera beaucoup...., mais une erreur fréquente et fort dangereuse est de croire qu'on puisse faire de l'Economie sociale sans posséder l'Economie politique » (i).
D'après Charles Gide, qui avoue qu' « une définition exacte de l'Economie politique est encore à trouver, » il convient de distinguer, comme l'a fait l'auteur précédent, entre l'Economie politique pure (qu'on appelle parfois l'Economique), et l'Economie sociale. La première étudie (( les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses, comme disait Montesquieu. Elle ne se propose pas de les juger, pas plus au point de vue morail qu'au point de vue pratique, mais seulement d'expliquer ce qui est. Par là elle déclare se constituer comme science exacte et même prétend pouvoir employer la méthode mathématique. (( D'autre part, l'Economie sociale étudie plutôt les relations volontaires que les hommes créent entre eux — sous forme d'associations, de législation ou d'institutions quelconques — en vue d'améliorer leur condition. Elle se propose de rechercher et d'apprécier les meilleurs moyens pour atteindre cette fin. Par là elle participe plutôt au caractère des sciences morales en, recherchant, ce qui doit
Ù) Joseph Rambaud, Cours d'Economie Politique, t. I, p. 7 seq.
être, et au caractère des arts en recherchant ce qu'il faut faire. Aussi est-elle désignée parfois, surtout par les économistes allemands sous le nom de Politique sociale » (i). D'après Joseph Vialatoux, qui a consacré à définir la notion d'Economie politique une étude pénétrante pendant la Semaine sociale de Strasbourg, (( l'économique c'est de l'humain, » d'où il suit que l'Economie est a la science des relations humaines et donc personnelles qui dérivent pour nous de notre besoin des choses et de notre usage des richesses » (2). D'après Valère Fallon, « l'Economie sociale est la science qui a pour objet les lois générales de la production, de la répartition, de la circulation et de la consommation des biens dans leurs rapports avec l'ordre social (3). Nous avons ajouté : dans leurs rapports avec l'ordre social, pour marquer la dépendance des choses économiques de fins plus générales et plus hautes. »
Or, quelle que soit la définition à laquelle on se rallie, il est du moins certain que V Economie suppose, pour être pleinement elle-même, la connaissance des lois qu; dérivent de la nature de l'homme, et qui en expriment le Droit naturel.
1/ objet propre d'une étude de l'Ordre humain ne s'identifie donc «pas avec celui d'une étude kie l'Economie, mais est plutôt logiquement supposé par cette dernière.
2°) Il est l'ensemble des droits et des devoirs
DONT est investi l'hOMME, QUAND FAISANT USAGE DES BIENS ÉCONOMIQUES MIS PAR DiEU AU SERVICE DE l'humanité, IL NOUE DES RELATIONS SOCIALES ;
Ces droits et ces devoirs découlant de la loi naturelle,
(1) Gide, Cours d'Economie politique, t. I, p. 4 seq.
(2) J. Vialatoux, La Notion d'Economie politique {Semaine sociale de Strasbourg, p. 146 seq.
f3) V. Fallon, S. J. Principes d'Economie soôiale, p. 4, Bruges. 1923. Voir aussi G. Valois, L'Economie nouvelle.
il est manifeste que leur respect sera la condition nécessaire de l'ordre humain (1).
L'Homme domine-t-il les biens économiques ? Son action est vraiment humaine, elle se conforme au Droit.
L'Homme est-il au contraire dominé par ces biens ? Son action n'est plus digne de celui qui l'exerce, elle s'oppose au Droit.
Or, les relations sociales dans l'usage des biens économiques nécessaires à la satisfaction des besoins humains, sont multiples. Et multiples sont également les points de vue, d'où l'on peut légitimement les considérer.
On peut se placer à un point de vue immédiatement pratique : tel est celui des études de détail, que mènent avec tant d'à propos les auteurs d'e ces publications sociales, dont V Action Populaire enrichit, par ses dossiers, la bibliothèque des hommes d'action.
On peut se placer à un point de vue surtout théorique : tel est celui qui convient à un traité de Droit naturel. Il s'agit alors de fixer dans la complexité des questions les points essentiels, et à travers les contingences ce qui est durable, permanent, éternel. Il s'agit, moins de résoudre quelques cas particuliers, que de tracer des directives, dont la solution des cas particuliers devra toujours s'inspirer, pour exprimer le Droit.
(1) « La. vraie humanité ne se réalise que par Tordre. La civilisation ne se maintient, ne progresse, que dans l'ordre. La compréhension, la réflexion et la maitrise d'eux-mêmes sont ce qui caractérise les hommes et leur permet d'assurer le bien les uns des autres... l'anarchie est bestiale, et conduit les hommes à la misère. Si l'on veut sincèrement le bien et la prospérité générale, il fout rejeter les formes de l'anarchie quelques qu'elles soient. L'ordre seul est humain. » Galeot, Les systèmes sociaux et Vorganiisation des nations modernes^ Nouvelle librairie nationale, p. 303 (1920\.