L'ordre humain et les besoins de la nature
Gomme la raison ne fait pas son objet, mais le suppose, il faut, pour que l'ordre soit, que de fait soient respectées certaines exigences essentielles de la nature humaine.
On caractérise d'ordinaire ces exigences en parlant des besoins de l'homme.
Ceux-ci engendrent chez l'être vivant une excitation qui cherche son objet, ils creusent en lui le sentiment plus ou moins douloureux d'un vide, d'une déficience, et ils développent une appétence, qui, quand elle précise son objet, devient le désir.
On observe dans les besoins de l'homme les traits suivants :
V). Ils sont limités en nombre,
Ils le sont en fait, Le sont-ils en droit ?
La raison de l'affirmer, c'est que de la multiplication indéfinie des besoins est sortie la civilisation moderne et ce qu'on appelle le progrès. La raison de Le nier, c'est que cette multiplication n'a pas réussi à rendre les hommes plus heureux.
D'oii nous concluons que : les besoins purement économiques NE SONT PAS, en droit, illimités ; quant aux besoins proprement humains, ils peuvent l'être, à la condition qu'ils ennoblissent l'homme.
Malheur aux races satisfaites à trop bon marché, qui n'étendent pas leur désir au-delà du cercle étroit d'un horizon prochain et qui ne demandent qu'une poignée de fruits mfjrs pour vivre et un pan de mur pour y dormir H l'abri du soleil ! Elles n'ont pas seulement supprimé les
besoins, oe qui pourrait n'être pas un mal, elles ont supprimé l'effort qui est l'agent de tout progrès matériel el même moral. Eilles ne tarderont pas à disparaître d'une terre dont elles n'ont pas su tirer parti.
C'est la solution de Gide (1).
Du point de vue chrétien, il y aurait lieu de la nuancer encore.
Tandis que les économistes, dont la philosophie du x\uf siècle inspire les conceptions, identifient la frugalité avec la fainéantise et la routine, les sociologues chrétiens s'appliquent à montrer qu'il est mieux sans doute de diminuer les besoins que d'augmenter les richesses ; mais ils louent la richesse que l'homme utilise pour se grandir.
Il faut remarquer que même les besoins purement économiques peuvent ne pas être dépourvus de toute valeur morale. En effet, chaque besoin nouveau constitue un lien de plus entre les hommes, puisque nous ne pouvons généralement y satisfaire que par l'aide du prochain ; il augmente donc le sentiment de solidarité. L'homme qui n'a pas de besoins, l'anachorète, se suffit à lui-même, c'est justement ce qu'il ne faut pas. Et en ce qui concerne les classes ouvrières, il faut se réjouir non s'attrister, que des besoins et des désirs nouveaux, parfois les tourmentent : sans c^ela, elles seraient restées dans une éternelle servitude. Mais ces besoins et ces désirs devraient être avant tout, non ceux de la volupté mais de la vertu ! Car pour exprimer des droits, ils doivent rester humains.
2^) Ils sont limités en capacité,
= en C€ sens que pour satisfaire chacun d'eux, une quantité déterminée d'un objet quelconque suffit. Il
'1) Gide, Cours (VEconomie Politique, t. I, p. 50 (1019).
suffit à r homme d'un€ certaine quantité de pain pour se rassasier, et d'une certaine quantité d'eau pour se désaltérer.
Il y a plus. Tout besoin va décroissant en intensité au fur et à mesure qu'il se satisfait, jusqu'au point où il y a satiété, c'est-à-dire où le besoin s'éteint et est remplacé par le dégoût ou même par la souffrance.
C'est comme ces séries bien connues d^es mathématiciens qui vont diminuant jusqu'à zéro, puis recommencent à croître au-dessous de zéro, mais en prenant une valeur négative. Les différents degrés du besoin, ce sont les termes positifs de la série, les différents degrés diu dégoût ce sont les termes négatifs : entre les deux se trouve le zéro, qui est la satiété (1).
Limité est le besoin physiologique.
C'est évident. Rien de plus facile que de dire combien de grammes de pain et de centilitres d'eau sont nécessaires et suffisants pour un homme.
Limité est encore le besoin artificiel ou social. .
La limite est sans doute moins évidente : « Il n'est assurément guère possible de dire quel est le nombre de chevaux pour un sportsman, de mètres de dentelles pour une femme du monde, de rubis pour un rajah de l'Inde, surtout de pièces d'or ou d'argent pour un homme civilisé quelconque, qui pourra être considéré comme suffisant et qui les fera s'écrier : c'est assez ! » Cependant on peut affirmer que, même pour ces biens, il y a une limite.
C'est pour V argent, que la satiété est la plus rare, parce que l'argent est la seule richesse qui ait la pro-
(1) La comparaison est de Gide, op. cit., p. 51.
priété de répondre non à un besoin défini, mais à tous les besoins possibles, et par conséquent il ne cesse d'être désiré qu'au moment où tous les désirs sont satisfaits, ce qui recule la limite presque à l'infini.
Néanmoins, observe justement Gide, il est évident
qu'une pièce de cent sous en plus ne procure pas à un
millionnaire un plaisir comparable à beaucoup près à
celui qu'el'le cause à un pauvre diable. Buffon qui
n'était pas économiste l'avait déjà remarqué : « L'écu
du pauvre destiné à payer un objet de première néees-
cité et l'écu qui complète le sac d'un riche financier sont
aux yeux d'un mathématicien deux unités de même
ordre, mais au moral l'un vaut un louis, l'autre ne vaut
ipas un liard. » Bien entendu, c'.est seulement pour son
riche possesseur que l'écu ne vaut pas un liard; car son
pouvoir d'acquisition sur le marché est resté le même.
« C'est précisément un des arguments sur lesquels
est fondé aujourd'hui la politique de V impôt progressifs
opposé à l'impôt proportionnel.
Le principe de l'impôt proportionnel est qu'il faut prélever un écu sur chaque sac d'écus. Que le snc appartienne à un riche ou à un pauvre, peu importe, il aura à donner autant d'écus qu'il a de sacs, c'est juste ! Non, répond la doctrine de l'impôt progressif, car l'écu du riche ne vaut pas autant que l'écu du pauvre, et par conséquent cent écus prélevés sur les cents sacs du riche ne représentent pas cent fois la valeur de l'écu d'or sur l'unique sac du pauvre. L'impôt n'est donc proportionnel qu'arithmétiquement, et c'est l'impôt progressif qui rétablira la véritable proportionnalité » (1).
.S"*) Les besoins sont concurrents,
= le plus souvent un besoin ne peut se déve]opî>er qu'au détriment d'autres besoins, qu'il abolit ou absorbe. (1) Gide, op. cit., 52.
4*) Ils sont interchangeables,
comme les pièces de fusiLs ou de bicyclettes, ce qui leur permet êe se substituer aisément l'un à l'autre. Comme un clou chasse l'autre, dit le proverbe; ainsi un besoin en chasse un autre.
Et voilà la base d'une loi économique très importante, dite loi de substitution.
On a constaté en divers pays, que le goiit de la bicyclette et de l'automobile avait porté un préjudice considérable non seulement au commerce des chevaux de selle et à la carrosserie, mais même ce qui était plus inattendu, à la fabrication des pianos.
Il importe de distinguer la substitution d'un besoin à un autre besoin d'avec la substitution d'un objet à un autre objet (d'un succédané comme on dit) pour la satisfaction du même besoin. Celle-ci est moins intéressante. La guerre en a fourni d'innombrables exemples, et sur la plus grande échelle : pain de seigle ou même de pommes de terre substitué au pain de froment, l'ortie au coton comme textile, la cellulose au coton pour les explosifs, la saccharine au sucre, etc..
Quand il s'agit des besoins d'ordre physiologique, le champ des substitutions possibles est assez borné, mais quand il s'agit des besoins de luxe, il est illimité.
5**) Ils sont coMPLÉMENTAmEs ;
A quoi sert un soulier ou un gant dépareillé ? A quoi sert une voiture sans cheval, ou une automobile sans essence ! Pour se défendre du froid, il ne suffit pas d'avoir un bon pardessus, il faut avoir bien dîné. Le besoin de manger dans l'homme civilisé implique le besoin d'un grand nombre d'objets mobiliers tels que table, chaise, serviette, nappe, assiettes, verres, couteaux, etc..
6"*) Ils sont identifiés par l'habitude :
L'habitude est une seconde nature, surtout quand elle est transmise par l'hérédité.
7°) Ils sont solidaires de nos conceptions sur la vie, sur la destinée ;
Ainsi les besoins varient-ils suivant les civilisations, mais telle est l'influence qu'a eu de fait le Christianisme, qu'il est impossible aujourd'hui d'en faire abstraction, pour mesurer les besoins de l'humanité. G'^st jusque dans les âmes qui prétendent le combattre ou l'ignorer, que cette influence se révèle.
Jusque dans les sociétés déchristianisées, il reste comme un idéal qui exerce une secrète et puissante attraction. Mgr d'Hulst le disait en 1895 :
Je n'hésite pas, pour ma part, à reconnaître que l'idéai de justice et de solidarité pénètre de plus en plus les institutions civiles ; qu'on ne saurait plus se passer de liberté dans les institutions politiques ; que les institutions judiciaires s'imprègnent de pitié et tendent à substituer la présomption d'innocence à la présomption du crime ; que l'idée d'égalité entre les hommes, après avoir emprunté au chrivStianisme la force d'abolir l'esclavage, lui emprunte aujourd'hui le secret de faire prévaloir, dans les transactions privées, des intérêts trop longtemps lésés, et d'assurer une part aux plus humbles dans la gestion des affaires publiques.
Qu'est-ce cela. Messieurs ? Est-ce, oui ou non, l'annonce de la fin du règne de Jésus- Christ ? Non. C'en est l'extension après les âges ; c'est le prolongement de son action bienfaisante ; c'est, à travers le passage d'une marée puissante, un de ces lointains remousi qui soulèvent encore les eaux apaisées et y déterminent des courants qu'on croit nouveaux.
En vain parlera-t-on par conséquent d'un ordre vraiment humain, quand les besoins de la nature raisonnable ne seront pas — raisonnablement — satisfaits.
Nous disons : raisonnablement. Car on conçoit que rhomme puisse, sous l'influence de doctrines sensualistes ou matérialistes, exagérer ses besoins et rendre impossible par l'excès de ses propres revendications, la satisfaction qu'ils comportent.
Vouloir instaurer sur la terre un monde dont toute indigence serait exclue, c'est l'utopie. Et l'expérience du progrès matériel accompli en ces derniers temps confirme le mot de Saint Augustin : saturitas œqualis est ; possessio una est quo aniho volunt pervertir e, sed hic per compendium, ille per circiiitnm. La satisfaction du riche et du pauvre est souvent égale, l'un et l'autre veulent posséder le bonheur : le premier y arrive par un détour, le second pat la voie directe. Si grande que soit, en effet, la somme de travail dépensée par le commerce, l'industrie, l'agriculture, les mines, elle reste bien minime la satisfaction des besoins profonds de l'humanité. Ce que nous appelons progrès n'est trop souvent qu'un moyen artificiel et commode de nous procurer, en fait de nourriture, d'habillement, de logement, ce que les générations antérieures possédaient, encore que d'une façon plus simple, ce qui leur procurait un bonheur au fond semblable au nôtre, peut-être supérieur parce que plus paisible : saturitas œqualis, possessio una (1).
Pour que Vordre humain soit, il faut donc que l'activité humaine dépassant les considérations d'ordre purem'cnt quantitatif, tienne compte de celles qui stont
rn s. Augustin, sermo LXI, 12. — Mausiucii, Die Elhik des Heiligen Augustinus, t. II. Die siitUche Beiàhigung des Menschen und ihre Verwirklichunp fHerder, 1909.)
d'ordre qualificatif, et que visant à satisfair^e les besoins d'une nature qui est spirituelle, elle crée un milieu favorable au développement de l'esprit.
Et ainsi doit-on dire, une fois de plus, de V esprit, que c'est lui qui rend possible V ordre hmnain.