II. — Conséquences de droit
Ce sont LES possibilités de demain, qu'il appartient à
(1) CoLOS. III, 5 ; — Ephes. V, 5 ; I. Timoth., VI, 9.
(2) Valerius Maxjmus.
la volonté libre des hommes de faire passer dans le domaine des réalisations sociales et auxquelles c'est leur devoir de songer, dans la mesure où Tordre humain, dont le régime capitaliste contredit les exigences, apparaît aux consciences individuelles un ordre de droit.
Or pour ne signaler ici que les points qu'éclairent, de la manière la moins contestable, les Principes du Droit Naturel, et en laissant aux sociologues et aux économistes le détail des réformes sociales opportunes, il faut, semble-t-il, reconnaître, parmi les conséquences de droit, certaines obligations morales — deux surtout — que nous formulerons ainsi :
Première obligation morale :
Tout Capitaliste, petit ou grand, assume une responsabilité morale, dans le placement et la gérence de son argent.
Car on ne saurait exercer une action sur le mouvement économique de la société humaine, dont on est membre, sans avoir à répondre de cette action.
Celte responsabilité des capitalistes, observe le P. Gillet, O. P. est grande. Et le même auteur ajoute (i) : u En ont-ils conscience ? Eux aussi ills sont atteints jusque dans leur conscience du ver rongeur de l'individualisme. Est-ce mauvaise foi, est-ce inconscience .^* je croirais plutôt à de l'inconscience. On leur a tant dit et répété que l'individu est libre, d'une liberté absolue et que la propriété sous toutes ses formes comporte le droit d'user de ses biens à sa guise, et ces sophismes s'accordent si bien avec la tendance native de \'égoïsîne de tout homme qui veut échapper à toute contrainte, fût-elle rationnelle et salutaire,
;1) Gillet, Responftnhilitô en matière de pincements de Capitaux, p. 345, {Semaine Sociale de Toulouse, 1921).
qu'ils ne conçoivent pas qu'un propriétaire d'argent puisse songer à autre chose, en plaçant ses capitaux, qu'à en retirer pour soi le plus de bénéfice, dût le Bien conrimuin en /être compromis... L'idée ne leur vient pas que, si tous les capitalistes se désintéressaient totalement dans le placement de leurs capitaux du bien commun, pour ne songer qu'à leur bien privé, la société ne pourrait survivre longtemps à de telles défaillances... »
Ajoutons à cet argument tiré des conséquences de Végoïsme, un argument lire des principes de la justice. Là 011 sont les avantages de la propriété ; là doivent en être les charges. Si l'on prend Iles uns et si l'on se dérobe en même temps aux autres, on n'est pas quitte avec les exigences de la morale.
Sans doute la gérance de son argent, c'est pour l'actionnaire une modification profonde dans ses habitudes. Il doit dépouiller cette inertie qui le fait rester passif devant toute convocation, et toute communication de la société anonyme dont il est membre. Il doit surtout veiller à ne confier l'argent, dont ill garde la propriété, qu'à des hommes sûrs et intègres, à des Banques, qui lui donnent la certitude non pas simplement d'un bon rendement financier mais d'une utilisation bienfaisante, du point de vue moral. Ne nous étonnons pas que sociologistes et économistes se préoccupent de l'éducation à faire de la pensée publique sur ce point et des institutions à fonder pour éclairer les consciences. Au nombre de ces institutions paraissent particulièrement utiles les Secrétariats sociaux (i).
(1) PiOT, Pratiques contraires à la iustice dans la Constitution et le ionctionnement des sociétés anonymes, p. 118. {Semaine sociale de Toulouse 1921). « Ne pensez-vous pas qu'il y aurait dans ces inslilulions (les secrétariats sociaux) un domaine d'activité bien intéressant et bien utile à exploiter, s'ils organisaient la représentation des actionnaires aux assemblées générales de certaines sociétés anonymes ? Les conditions légales et statutaires pour assurer la représentation sont d'ordinaire des plus simples à remplir. Ceux qui les rempliraient et qui obtiendraient s.insi accès dans les Assemblées générales auraient vite acquis la compétence et l'expérience nécessaires pour que leurs voix se fissent écouter, et
Seconde obligation morale :
Tout homme capable d'influence, doit dans Iw mesure de son influence, contribuer à améliorer un état social qui ne répond pas, en plusieurs points notables, aux exigences du droit.
Car on ne saurait être fidèle aux principes que reconnaît la raison et aux devoirs qui en découlent, si l'on se contente d'exploiter une situation défectueuse, surtout quand le Bien commun est en jeu. Il faut au contraire chercher à l'améliorer.
Or cette amélioration comporte des réformes :
l'' législatives, pour autant du moins que par elles pourront être aidées — et non pas absorbées — les initiatives privées. Au citoyen d'en prendre la responsabilité, quand il doit voter.
peut-être aussi s'ils parvenaient, à grouper un nombre suffisant de pouvoirs, certaines conceptions sociales qui nous sont chères, parce que nous les croyons justes et fécondes, trouveraient-elles le moyen de pénétrer dans des milieux qui les ignorent ou qui les méconnaissent. » — C'est d'autre part pour faire l'éducation financière de la petite épargne que l'Action Populaire a publié divers tracts instructifs, par exemple celui cité plus haut, sur les Associations du Capital. A relever, à la fm de ce dernier, le diagnostic du mal social qui rend si problématique toute tentative d'amélioration des institutions. » Plus que jamais les traditions d'honneur familial, l'intégrité, l'honnêteté individuelle ont perdu leur valeur dans l'estime publique, en leur lieu et place, s'est imposée la domination de la richesse. Or celle-ci, dans l'organisation actuelle de la société, s'entretient, se refait, s'augmente d'ellemême par les placements mobiliers ; elle met à son service la force de travail, les talents de l'ingénieur, de l'homme d'affaires ; elle se fait le pourvoyeur de tous les plaisirs, toujo'jrs plus s'affirme le règne de l'argent. Amasser rapidement une grosse fortune, la dépenser à pleines mains, la conserver ou la reconstituer, l'augmenter avec une ardeur insatiable, c'est devenu pour beaucoup le seul but de la vie... C'est un mal très ancien, mais auquel les formes du Capitalisme moderne ont fourni des ressources énormes, et qui a pris une extension inouïe. » Le mal est donc moral. Il appelle par conséquent des remèdes moraux. 11 est général. Les remèdes doivent donc être sociaux.
2° institutionnelles, celles des sociétés anonymes (1) et celles des Banques (2).
Sous l'aiguillon de la nécessité et au contact des besoins modernes du crédit, fait observer M. le Directeur de V Action Populaire, a le patronat, les chefs de l'Industrie, se groupent, ils se tournent vers la banque, lui rappellent sévèrement le passé, et la mettent en demeure de se réformer, d'établir un régime bancaire en harmonie avec la destination du capital. Que sera cette organisation dont les grandes lignes s'ébauchent à peine ? On peut le pressentir. Elle suppose au préalable que les Banques s'imposent les uns vis-à-vis des autres une discipline mettant un frein aux excès de la concurrence. ElUe implique surtout de leur part une orientation économique, l'étude et la connaissance des entreprises, la constitution de bureaux techniques où l'industrie et la banque entrent en contact, mettent en lumière la valeur et la garantie des entreprises. Ceci exige que l'industrie crée de son côté des organismes orientés vers la Banque, connaissant les besoins de l'entreprise et les sources de crédit. Ne serait-il pas normal pour achever leur commun travail, que les Bureaux techniques de la banque et les Organismes industriels et commerciaux se rencontrent dans la commission mixte où les représentants de l'épargne eflle-même auraient leur place et exerceraient leur contrôle ? Dans une institution de ce genre tous les éléments concourant à la vie économique, tendraient naturellement à l'organiser au mieux des intérêts de chacun et de tous.
L'industrie et le commerce oseront-ils plus encore ? et rhercheront-ils à prendre en mains l'organisation bancaire, à lia rendre dépendante de leur propre organisation P A coup sûr, leur suprématie, à condition d'être doublée d'une
(1) WiLBOis et Vanuxem, Essai' sur la Conduite des Affaires et la Direction des Hommes, p. 214 seq. 'Pavot, 1919).
f2^ Desbuquois, Bôle de la Profession organisée contre Viniusfice dans les relations économiques, p. 185 {Semaine sociale de Toulouse, 1921).
représentation de l'épargne, vaudrait mieux que celle de la finance. Mais ce renversement de la situation présente à leur profit apparaît impossible tant que la puissance financière, appuyée au besoin sur des alliances internationales, tient la vie industriellle et commerciale sous son joug. Et l'idéal qu'atteindrait peut-être un effort obstiné, reste une organisation mixte de l'industrie, de la banque et de l'épargne.
Cette organisation bancaire, son adaptation à sa fin normale — la vie économique — serait-elle un mythe ou une généreuse utopie ? Nullement en marge des grands établissements de crédit, une organisation de la banque régionale où se coudoient les représentants de la banque, de l'industrie et du commerce, a fait ses preuves depuis trente ans. » L'auteur étudie ce qui s'est fait en ce sens en Lorraine et dans le Dauphiné et il conclut que l'exemple de ces régions privilégiées trace l'esquisse d'une organisation nationale oij s'harmonisent la banque, le travail et n'épargne. Reconnaisisons-le cependant de pareilles initiatives supposent un état d'esprit. L'amélioration de la situation présente comporte donc des réformes :
3° morales et intellectuelles (1), celles de la pensée publique, au moins dans l'élite (2).
1 s'agit donc pour chaque homme influent de commencer par se réformer soi-même, de modérer son appétit de richesse et de coordonner son activité personnelle avec les exigences du bien commun. Il s'agit surtout d'éclairer son intelligence sur les principes direc-
(1) Weiss, O. p. Institutions de sociologie, t. II, ch. 23. Moyens de salut. « De sa nature le mal est moral et intellectuel. Si la guérison doit avoir lieu, l'amélioration doit commencer par le foyer du mal. Toutes les mesures extérieures ne profiteront que si le terrain sur lequel elles doivent opérer est rendu accessible. Ici s'applique la parole : « Celui-là ne peut ôtre guéri, qui n'aimç pas la justice. » (Job, XXIV. 17, op. cit., p. 237\
(2) Pierre Pezeu, Les Hommes qu'il nous faut pour organiser la producti>on (Fayot, 1920).
teurs de la vie afin de pouvoir opposer, le cas échéant, aux entraînements d'une opinion publique manœuvrée par les puissances d'argent, la solide conviction d'un esprit compétent et sûr. Il s'agit encore d'affirmer, dans la fidélité au vrai, l'indépendance des âmes libres (1).