‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 62 sur 107 · FAïe est un fait · texte numérisé non relu

FAïe est un fait

A. — La réalité de ce fait est incontestable : toujours les hommes ont cherché à s'associer, aujourd'hui surtout ils le font et dans tous les domaines : dans celui de VEconomie : témoin ces ententes commerciales et trusts, si nombreux ; dans celui de la Mutualité : témoin les associations de personnes, qui, exposées aux mêmes aléas, assurent, en couvrant par de légers versements périodiques, les charges qui surviendront à un certain nombre d'entre elles ; dans celui de la Production, et spécialement de la Profession : témoin les diverses organisations syndicales.

B. — Que'lle est la nature de ce fait ?

Est-ce un fait de guerre ou un fait de paix, tend-il neK^essairement à la lutte anarchique des intérêts ou à l'établissement de l'ordre social?

Qu'il soit un fait de guerre dans la pensée des meneurs du syndicalisme révolutionnaire, c'est incontestable (1).

Guerre à la bourgeoisie, guerre aux capitalistes, guerre au gouvernement, quel qu'il soit, guerre à la patrie, — car, le travail de la production des richesses débordant toutes les frontières, il faut unir les travailleurs dans une association de classe, consciente de sa force et animée de la volonté de se supplanter à toutes les associations existantes et d'affirmer sa propre souveraineté (2) :

(1) Année Sociale iniern., IQI'k p. 417. — Sur Ir détail do cps orpanisa'tions syndicales, on trouvera tous les renseignements désirables dans les Dossiers de l'Action Populaire.

(2) Vandervelde, Le Socialisme contre VEtat, p. xvii-xviii.

— voilà ce qu'est trop souvent aujourd'hui le fait d'association. Mais r est-il nécessairement?

Il pourrait sembler à première vue que oui. Car s'associer dans la profession, c'est s'émanciper. Or toute émancipation est quelque peu révolutionnaire. Mais il est facile de répondre à cette objection qu'il y a une émancipation qui est révolutionnaire et une autre qui ne l'est pas. Celle qui l'est, est empiétement et usurpation, celle qui ne l'est pas, est relèvement et ennoblissement.

Fait de guerre, l'association le serait encore, dit-on parfois, parce que s'associer, c'est s'opposer.

Or toute opposition comporte une lutte. Mais il est facile de répondre que s'il en est ainsi, ce n'est pas du fait de T association mais de celui du libéralisme, qui, par les pratiques dont il est l'inspirateur, a engendré les pires injustices.

La légalité, dont il s'est couvert, n'a fait que mettra davantage en lumière la fausseté radicale du principe d'autonomie individuelle, sur laquelle il prétendait appuyer ses revendications injustes.

Alors les individus, lésés dans leurs droits les plus sacrés, ceux de la Personne humaine, en face d'autres individus, que leur condition sociale mettait à même d'exploiter leurs besoins, se sont associés pour faire valoir leurs droits et opposer la force du nombre à toutes les autres forces coalisées contre eux. L'association professionnelle a pris de !;i sorte une forme combative : celle d'une lutte à mort entre le travail et le capital. Un tel état de violence ne répond pas à la nature des choses, puisqu'à l'expérience; on a î)u voir qu'il compromettait à la fois le bien conrmiuii ot li" bien privé des individus.

Il met en péril la production, et par suite la consommation, à laquelle tous les citoyens sans exception sont intéressés d'une façon vitale. Si c'est une folie de croire que le capital, en exploitant les besoins de l'ouvrier isolé, peut prétendre à régler seul la production, c'en est une non

moins grande de s'imaginer que le travail puisse se passer du c-apital, en sous-entendant par là toutes les forces de production autres que le travail manuel, telles que l'intelligence, la richesse, l'autorité (i).

Non, dirons-nous donc, le fait d'association n'est pas nécessairement nn fait de guerre, mais la mise en œuvre des moyens, de soi pacifiques, de réaliser dans la société plus de justice et donc plus d'ordre et de bien-être pour tous. Car il tend essentiellement à substituer à la lutte anarchique, Cfiii est la conséquence d'une 'liberté économique sans frein ni loi, l'organisation, qui équilibre les intérêts et en satisfait les justes exigences en vue du bien commun.

Toutes les fois que cette tendance naturelle de l'association n'a pas été rattachée à des théories subversives, à des passions violentes ou à des intérêts égoïstes, elle s'est montrée bienfaisante. De ce fait de l'association dans l'ordre professionnel, l'expression la plus célèbre fut celle des anciennes corporations à leur apogée. Toutes les fois, d'autre part, qu'on a voulu justifier ses abus, on a été amené à vouloir imposer la conception naturaliste de la vie sociale.

Les darwiniens, ayant concentré toute leur attention sur les combats entre individus d'espèces différentes et naturellement ennemies, ont fait de la lutte pour l'existence une divinité sombre, cruelle, impitoyable, omnipotente, omniprésente et éternelle. Ils ont présenté l'univers comme un champ de carnage perpétuel. Par là, ils ont donné un puissant aliment à l'esprit pessimiste qui sévit à notre époque. Combien ces conceptions sont conventiomielles et erronées ! En réalité l'alliance et le combat sont des phénomènes parallèles. L'antagonisme et la haine ne l'emportent

(1) GiLLET, Conscience chrélienne ri iuslicc sociaU-, p. 310.

pas toujours, en vertu d'une prétendue cruauté de la nature, ressemblant fort à la malédiction, qui pèse sur les fils d'Adam. Non, ce qui l'emporte, c'est tout simplement la combinaison, qui dans chaque cas donné favorise le plus l'intensité vitale. La prétendue malédiction frappant notre espèce est de la pure mythologie, une simple fiction provenant de l'ignorance profonde de nos grossiers ancêtres (i).i

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