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L'Association, qui est un fait, peut devenir un droit

A. — Elle Test juridiquement en France : c'est un droit positif, La loi du 31 mars 1884, complétée par celle de 1901, puis par celle de 1920 (12 mars) consacre ce droit.

Pour beaucoup elle le créerait. L'association n'aurait d'autre personnalité que celle que lui donne l'Etat. Cette prétention de l'Etat, nous le reconnaissons, peut être acceptable, quand il s'agit de la création de personnes morales, qui rentrent dans l'organisation générale des SERVICES PUBLICS, auxquels l'Etat a pour mission de 'pourvoir et dont il conserve la direction.

Ainsi, quand il s'agit de créer une de ces personnes morales qui n'existent que dans l'intérêt général, comme un établissement public, en un mot ce que M. Barthélémy appelle : des services administratifs pourvus dte personnalité juridique, par exemple une université d'Etat, un hospice, une institution publique de bienfaisance, un établissement subventionné par l'Etat, le législateur et les pouvoirs publics, sont juges, dans chaque hypothèse, de la nécessité de la création de l'établissement (2).

Mais, quand il s'agit d' étahlissements d'utilité publique, c'est-à-dire d'établissements qui ont pour but un intérêt collectif, mais ne rentrent pas dans l'organisation géné-

\i) Novicov, Critique du Darwinisme sociil, p. 87. (2) Barthélémy, Traité de Droit Administratif, p. ^9.

raie des services publics, qui ne sont ni dirigés ni entretenus par l'Etat, qui sont la réalisation d'une œuvre d'initiative privée, laquelle a besoin pour sa stabilité et sa durée de la personnalité morale, nous considérons comme excessif que l'obteiition de cette personnalité soit laissée à l'entière appréciation de l'Etat. Nous trouvons abusif qu'il y ait là une faveur qui doive pour chaque cas particulier être l'objet d'une décision des représentants de l'Etat, décision qui ne peut être l'objet d'aucun recours (1).

Oui, c'est abusif. Car « la reconnaissance d'utilité publique, c'est l'affirmation très nette de la toute-puis^ sance de l'Etat et de son autorité exclusive pour la création des corps moraux et pour leur suppression (2). »

B. — Elle l'est rationnellement : c'est un droit naturel.

Non pas en ce sens que l'association est exigée partout et toujours dans le domaine de la profession, par la nature humaine, considérée en soi ; mais en ee sens qu'elle peut être exigée en certains cas par la force des cho&es et qu'elle est conforme à la nature humaine (3).

a) La raison le démontre.

Car on appelle légitimement naturel, le droit qui est conforme aux aspirations de la nature. Or tel est le droit d'association professionnelle. La force des choses est comme un réseau, dont les mailles sont pour ainsi dire formées par deux sortes de nécessités, des nécessités du dedans et des nécessités du dehors.

Les nécessités du dedans ou instinctives sont celles de certaines inclinations puissantes, dont les unes sont morales et les autres physiques : morales sont les inclinations à réaliser le bien commun dans le groupe social,

(1) Nourrisson, Tout par VElal, p. 287.

(2 M. Larnande à la Société d'études législatives. liuUrAln, p. /j9. (3) Manuel d'éducation syndicale, p. 6. ■ — De La Barrb : Le Droit à Vexistence, p. 4.

dont nous faisons partie, à vivre selon la raison, à développer cette raison, dans le sens du bien commun, et sous l'influence de la raison collective, dont le rôle se révèle providentiellement éducateur.

Physiques sont les inclinations à se conserver dans l'existence, à assurer par la voie de la reproduction sexuelle, la perpétuité de l'espèce, à procurer la stabilité économique de la famille et le bien-être physique dets membres qui la composent.

De ces nécessités instinctives, les écrivains de l'école psychologique, ont décrit avec complaisance les manifestations, en analysant les besoins de l'homme (1) ; et les philosophes spiritualistes ont esquissé la théorie théologique après saint Thomas (2).

Les nécessités du dehors ou rationnelles résultent de l'attraction qu'exerce sur l'homme, à travers son milieu, le bien rationnellement connu. Car, à (mesure que l'homme vit d'une vie plus consciente, il acquiert La connaissance plus réfléchie des biens que lui procurent ou dont le privent les divers groupements humains. Il comprend mieux le profit qu'il peut tirer et que la collectivité humaine peut tirer de groupements nouveaux, qui, dans tel milieu et à telle époque, se révèlent aptes à compléter le bien physique et moral que procurait la famille. Il subit ainsi comme une nécessité morale d'employer tel ou tel moyen, dont il sera légitime de dire, par suite, qu'il est un moyen naturel.

Or telle est l'association professionnelle dans l'état social et économique du monde, où l'on constate que la division du travail et la spécialisation des fonctions sont désormais nécessaires, pour assurer le bien-être temporel, autrefois relativement simple.

(1) Sur cet-t-e théorie, voir De La Barre, La morale d'après saint- Thomas, p. 88-90.

(2) ScHWALM, Leçons de Ph. Sociale, II, p. 210.

De ces nécessités rationnelles, les théologiens nous montrent les fondements dans la Providence intérieure et extérieure, dont saint Augustin a si bien parlé dans le De Genesi ad litteram (1), et saint Thomas à propos dte la loi éternelle.

Quant aux économistes ils se sont plu à la décrire avec détail en étudiant l'interdépendance des activités "humaines (2).

h) Les Documents pontificaux consacrent ce droit naturel de V Association.

LÉON XIII, 28 déc. 1878. Enc. Quod Apostolici.

Il nous paraît opportun d'encourager les sociétés d 'artisans et d'ouvriers, qui, instituées sous le patronage de la religion, savent rendre leurs membres contents de leur sort et résignés au travail, et les portent à mener une vie paisible et tranquille.

20 avril 1884, Enc. Hiimanum Genus.

18S9, discours aji pèlerinage des ouvriers français.

Ce que nous demandons, c'est qu'on fasse revivre ces corporations d'arts et métiers, qui, jadis informées de la pensée chrétienne, pourvoyaient aux besoins matériels et religieux des ouvriers, leur facilitaient le travail, prenaient soin de leurs épargnes, défendaient leurs droits et appuyaient, dans la mesure voulue, leurs légitimes revendications.

i5 mai 1891, Enc. Berum ISovarum.

Dans ce mémorable document, sont rappelées les deux principes d'oij dérivent le droit d'association :

1^ Le principe premier du droit d'association en général : au bien commun objectif correspond une volonté naturelle de le réaliser, laquelle est déterminée par l'expérience de l'indigence individuelle : Viriiim suarum

(1) S. Augustin, De Genesi ad lilt&ram, Lib., VIH, c. 9, p. 17. '2 ï,r>'M\. Rriatence de la Société prolessionnelle comme Société naturelle, p. 4.

explorata exiguitas impellit hominem atque liortatur uî opem sihi alienam velit adjangere.

De ce principe ressort immédiatement la limite des biens procurés. II s'agit d'un secours : auxiliiim. L'association ne crée pas des forces inexistantes chez les individus, mais développe celles qui existent. Elle les éduit, pour parler avec les scolastiques, comme d'une matière. La forme et les forces actives ne sont pas subsistantes en soi. Tout leur être actuel est potentiellement dans la matière. L'association les explicite.

Et du coup elle donne aux forces individuelles plus d'intensité. Les individus ne s'ajoutent pas seulement : il& agissent et réagissent tous les uns sur les autres. Par là, les impulsions et les secours sont multipliés en puissanee et non pas seulement additionnés (i).

2° Le principe propre du droit d'association privée : à tout bien €ollectif correspond une volonté naturelle de le réaliser collectivement.

Il existe deux fins prochaines de l'activité humaine dans les sociétés : le bien de la société complète, appartenant à tous et à chacun, et le bien de certains individus visant à obtenir des gains commerciaux, à acquérir une instruction commune, à faire l'apprentissage d'un métier. — Ce sont deux fins spécifiquement distinctes : le bien de tous et de chacun est fondé immédiatement sur ce qu'il y a de plus commun entre eux tous, la nature humaine, le bien privé sur ce qui est particulier à certains, sur les qualités et habitudes surajoutées en eux à la nature commune. — De là deux ordres de groupement : l'un public, pour tous, l'autre privé, pour quelques-uns. Ils sont spécifiquement distincts : correspondent à des biens respectifs de nature différente et non pas seulement d'extension numérique, plus ou moins considérable.

(1) SciiwAL.M, Leçons de Ph. Sociali\ //, p. -210.

Les sociétés privées sont donc des sociétés, qui ont pour fin propre el immédiate, l'utilité particulière de leurs membres : ce qui les concerne immédiatement, c'est l'utilité privée des seuls associés : illud quod proxlme spectant privata uiilitas est, ad solos pertinens consociaios. Constituer des sociétés privées est pour l'homme un droit de nature. Privatas enim societates inire concessam est hornini jure nalnrae.

De ces deux principes le Souverain Pontife fait dériver LE Droit d'association qui comporte le droit d'exister comme société, c'est-à-dire de constituer une unité organique, un€ personne morale, ce droit à l'autonomie dans l'ordre de sa fin propre, et celui de propriété.

Car, si les individus ont le droit de se réunir, ils ne peuvent ne pas avoir le droit de prendre les moyens qu'ils jugent aptes à réaliser cette fin : Si libéra civihus €oeundi facilitas est, ut profeclo est, jus qnoque esse oportet eam libère optare discipUnam, easque leges quae maxime conducere ad id, quod propositum est, judiceniur.

Toute association privée, étant une personne morale, est apte au droit de propriété, qui convient à la nature raisonnable et elle en a besoin comme moyen d'assurer à ses associés les biens matériels, sans lesquels une association ne vit pas : local, bibliothèque, terrains, ateliers, laboratoires, selon les spécialités. De là l'erreur de certains juristes : faire de la propriété des associations un octroi <ie l'Etat (i).

Léon XIII, 18 janv. Enc. 1901. Graves de communi.

18 déc. 1903, Matn proprio.

PiK X, 24 sept. 1912. Episi. Singulari.

1) Loc. cit., p. 213.

Encore qu'il ne serait permis à personne d'accuser de foi suspecte et de combattre à ce titre ceux qui, fermes dans la défense des doctrines et des droits de l'Eglise, veulent cependant, dans un juste dessein, appartenir aux syndicats mixtes et en font partie, là où les circonstances ont poussé l'autorité religieuse à permettre ces syndicats sous certaines conditions, il faudrait néanmoins réprouver hautement ceux qui poursuivraient de sentiments hostiles les associations purement catholiques... » Après l'élloge de ces dernières. Pie X ajoutait :

<( D'ailleurs, en parlant ainsi, nous ne nions pas qu'il soit permis aux catholiques, toutes précautions prises, de travailler au bien commun avec les non catholiques, pour ménager à l'ouvrier un meilleur sort, arriver à une plus^ juste organisation du salaire et du travail et en vue de tout autre but utile et honnête. »

3"" L'association, sur le terrain professionnel, penf devenir un devoir.

A. — Non pas certes un devoir absolu. Cela ressort de ce que nous avons dit du sens dans lequel il fallait reconnaître -en elle un devoir. On peut concevoir l'homme en dehors de toute association professionnelle, tandis qu'on ne peut le concevoir en dehors de la famille et de la cité.

B. — Elle peut devenir un devoir relatif et coexistant avec la liberté de Vindividu : C'est-à-dire qu'elle sera un devoir dans la mesure où elle sera un moyen nécessaire ou utile, d'assurer soit son bien propre soit celni de la collectivité, dont il est, en partie du moins, solidaire.

Ce n'est donc pas au nom de son autorité, que la profession peut imposer l'obligation de s'associer, comme si, selon le mot de M. Izoulet, on pouvait dire que l'asso-

dation crée (1). Non, il ne semble pas — pour parler en rigueur — que la loi naturelle ait institué la profession comme une société de droit naturel, posséd'ant une autorité constituée par Dieu (2). C'est au nom du bien c-ommun ou du bien particulier, que l'homme peut être,. dans certains cas, dans certains milieux économiques, plus ou moins obligé d'employer le moyen qui conduit au but : l'association.

ir — Ce qu'exige le principe d'Association

V Théoriquement.

A. — Il exige que nous reconnaissions le fait d'association.

Mgr DE LA Celle, évêque de Nancy, le recommandait aux catholiques de son diocèse en 1921 :

Aujourd'hui, qu'on le considère comme un progrès ou comme le contraire, il n'en est pas moins vrai que le syndicat se répand de plus en plus dans le monde du travail et qu'il va s'imposant chaque jour davantage à l'ouvrier qui veut gagner sa vie dans les usines, dans le commerce ou dans l'industrie.

Sans être grand prophète, on peut prévoir que de plus en plus il en sera ainsi, étant donné les tendances de la Société actuelle.

Nous devons reconnaître ce fait, en bien pénétrer la portée et en suivre les manifestations, et parce qu'il est un fait de (jrande portée sociale et politique, il exige que nous sachions en utiliser le droit.

L'intérêt de chacun le demande. La conscience de nos responsabilités sociales l'exige.

Car en face du libéralisme économique, qui, sous pré-

1) IzouLET. ÎM Cité moderne, p. 7.

(2) Année Soc. intem., 1914, p. 421.

texte de ne point déranger les lois naturelles, conduit à l'exploitation des faibles et au triomphe de l'argent, la raison nous montre un ordre de choses conforme au droit et dans lequel la valeur de la personne humaine domine celle des biens matériels. A ce droit on ne saurait s'opposer, sans violer la justice (1).

La fin dernière, à laquelle nous sommes obligés de tendre d'une manière vraiment humaine, l'impose.

(( Impuissant à réaliser seul sa fin ultime, à développer pour cela intégralement les énergies naturelles, intellectuelles et morales qu'il tient de sa bature, l'homme a besoin naturellement de s'appuyer sur autrui, d'entrer dans des groupements qui, par la communauté des biens mis à sa disposition, lui facilitent sa tâche humaine. C'est pourquoi il vit dans la famille et en société.

L'association professionnelle échapperait-elle donc à cette loi ? L'individu a besoin par-dessus tout de sécurité matérielle. Avant de vivre moralement, comme avant de philosopher, il faut vivre tout court. L'un des grands ^mérites de l'assoeiation proifessionnelle bien comprise, c'est précisément de permettre à ses membres de vivre, d'acquérir le minimum de bien-être nécessaire à un être humain pour qu'il puisse faire dignement usage de sa raison et de sa liberté. L'association est donc bien de ce chef un moyen naturel, dont l'individu a le droit de se servir pour réaliser sa fin ultime et en devenant un homme de métier accomplir dignement son métier d'homme (2). »

C. Il exige que, le cas échéant, nons en remplissions le devoir.

UEvêqiie de Nancy dans la lettre citée plus haut formule très heureusement ce devoir :

(1) RuTTEN, Nécessités sociales de Vheure fréscntc, p. 13. — T/ArxCHEvÊQUE DE MoDÈNE, cité par Guittox, L'action Syndicale aux regards de la doctrine Catholique, p. 14.

f2) GiLLET, loc. cit. p. 333.

« Il faut bien nous dire que nos catholiques, les ouvriers de nos œuvres en arriveront rapidement à vouloir les syndicats, qu'ils y soient acculés par la force des choses, ce qui arrivera bientôt pour tous, ou qu'ils y voient dès maintenant un moyen puissant d'entr'aide et de défense de leurs intérêts.

Or des syndicats s'ouvrent à eux faciles d'accès, nombreux, faisant miroiter mille avantages, mais hélas, aux tendances sociales les plus dangereuses, dans la haine des classes et dans un esprit ouvertement révolutionnaire et antireligieux. L'affiliation à la C. G. T. en est le premier principe, et c'est aux fruits qu'on peut juger l'arbre.

Il s'impose donc aux catholiques d'offrir à l'ouvrier aussi bien qu'aux patrons qui le désirent, le moyen de se pourvoir en face des nécessités du travail et de la vie des travailleurs.

Aux prêtres, il appartient de comprendre que, étant chargés directement des intérêts spirituels des fidèles, ils fie trouvent en présence de ce fait que les travailleurs vont aux syndicats cégétistes, ils y ont droit, et le plus souvent ils y ont intérêt, mais en allant aux syndicats cégétistes, les seuls qui s'offrent à eux, ils s'engagent dans une voie qui les conduit à des conséquences désastreuses au point de vue social et les amènera bientôt à agir contre leurs principes religieux, d'oii ils s'éloigneront chaque jour davantage, ou à coopérer par leur argent à une action sociale irréligieuse et antipatriotique.

Dès lors le devoir des pasteurs est de veiller au salut de ses ouailles, et de l'assurer par le moyen le plus efficace, le seul efficace en l'espèce, le propre moyen employé par l'ennemi des âmes et de la société. Le pasteur doit donc user de son influence pour que s'organise professionnellement dans sa paroisse le syndicat ou les syndicats appropriés aux nécessités du milieu, mais tels que les entend et les propose l'Enc. Reram Novarum: Non que le syndicat doive être établi nécessairement sur le terrain religieux, mais il doit être basé toujours sur la doctrine morale de

TEglise, sans jamais s'écarter, dans ses statuts ni dans ses tendances, des principes enseignés par elle.

Ainsi condlu et mis en activité, le syndicat devient un élément de justice et de paix sociale. »

Le Pape Benoit XV félicita l'Evêque.

SoREL la dit, avec franchise mémorable, ce qui arriverait fatalement, si la bourgeoisie s'obstinait à faire échec à tout effort d'association professionnelle.

(( Plus la bourgeoisie sera ardemment capitaliste, plus le prolétariat sera plein d'un esprit de guerre et confiant dans la force révolutionnaire» plus le mouvement sera assuré (celui de la révolution). Si au contraire les bourgeois égarés par les blagues des prédicateurs de morale ou de sociologie, reviennent à un idéal de médiocrité conservatrice, cherchent à corriger les abus de l'économie et veulent rompre avec la barbarie de leurs anciens, alors une partie des forces qui devait produire la tendance du capitalisme, est employée à l'enrayer, le hasard s'introduit et l'avenir du monde est complètement indéterminé. Cette indétermination augmente encore, si le prolétariat se convertit à la paix sociale en même temps que ses maîtres ou même «implement, s'il considère toutes choses sous un esprit corporatif, alors que le socialisme donne à toutes les constatations économiques, une couleur générale et révolutionnaire (i).

Si nous voulons donc, en assurant le progrès dans l'ordre social, écarter de notre génération et les chances d'une révolution et celle d'une tyrannie d'Etat, il faut nous faire les apôtres intelligents de l'association.

Il faut que l'association ne soit pas seulement regardée comme un organe représentant les intérêts personnels de ses membres et n'ayant d'autres droits que

(1) SoREL, Réllexion sur la violence (Mouvement socialiste, janvier 1906).

ceux de ses membres eux-mêmes, mais comm^ un organe investi de droits qui lui soient propres et destinés à représenter et à défendre les intérêts généraux.

L'association constitue le véritable remède à l'individualisme (1), le seul moyen d'arrêter cette dispersion des individus, qui en fait une poussière impalpable devant la masse compacte du pouvoir politique, qui les broie par le fonctionnement de son formidable engrenage. L'associati-on fera l'union entre l'autorité et la liberté.

C'est par l'association en effet que l'initiative des citoyens pourra parvenir à lutter contre la toute-puissance de l'Etat et à s'opposer à ses empiétements. Qu'il s'agisse de la famille, de la propriété, du travail, de l'enseignement, de la liberté religieuse, de la bienfaisance, de la sécurité publique, l'association permettra à de libres citoyens de devenir les auxiliaires de l'Etat, sans en être les esclaves.

2° Pratiquement.

Le principe d'association exige, que nous n'en compromettions point la légitimité, par des applications contraires au droit.

Telles sont celles qu'en fait, aujourd'hui, le Socialisme.

En face des organisatiGns socialistes du travail, il semble que l'attitude qui s'impose est :

A. ; — Une attitude d'opposition ;

B. — Une attitude caractérisée moins par la négation systématique de toutes les visées socialistes que par une offensive prudente contre ce qui, dans ces visées, contredit la raison ou la foi ;

C. — Une attitude qu'inspire donc non l'idéal du libéralisme conservateur mais de la conservation sociale.

Cl) RoosBVELT, La vie intense, p. 266.

A. — Une attitude d'opposition s'impose.

A en croire certains socialistes, les catholiques devraient être, en face de leurs organisations, au moins indifférents. « Car, disent-ils, nos réformes sont sur le plan économique, et c'est en dehors du domaine de nos revendications qu'est en droit la religion. »

Oui, c'est ce qu'ils disent. Et il s'est trouvé dans les rangs catholiques des voixi qui ont fait imprudemment écho à ces déclarations.

« C'est une absurdité complète, a-t-on écrit, de parler d'incompatibilité entre la philosophie du socialisme et les doctrines catholiques. Personne n'irait demander à un boucher un bifteck catholique, une côtelette méthodiste, une escalope presbytérienne. La Religion n'a pas davantage à voir avec le socialisme qu'avec la viande et le pain. Le socialisme est une science économique, non une interprétation métaphysique du monde. L'Eglise n'a pas plus à s'occuper de l'économie sociale que le parti républicain de l'exégèse des psaumes. »

Mais il y a d'autres socialistes, plus nombreux et plus autorisés, qui sans ambages déclarent que par la logique des doctrines, nous sommes, eux et nous, acculés à un inévitable conflit. Ainsi M. Vandervelde ;

(( Le socialisme, comme la rdligion, est une sociologie mystique ; en partant de croyances surnaturelles, la religion catholique tend à régler les mœurs, et, par les mœurs, la vie isocîale toute entière. Le socialisme est une sociologie réaliste : en parlant de la transformation du régime économique, le socialisme aboutit à révolutionner toute la superstructure juridique, morale, économique et religieuse. II est donc inévitable que la religion et le socialisme entrent en contact bien que leurs points de départ soient opposés ».

Or ces contacts ne peuvent que provoquer des conflits,

puisque le triomphe de l'un suppose la destruction de l'autre.

Logiquement, en effet, écrit M. Vandervelde, dans la Raison, Paris, 29 mars 1903, le socialisme aboutit à la libre pensée et la libre pensée au socialisme.

Si nous interrogeons I'Eglise, le conflit que les socialistes reconnaissent inévitable, du point de vue logique, apparaîtra sans peine obligatoire, du point de vue conscience.

Par ses Pontifes, l'Eglise condamne en effet le socialisme : témoins Pie IX dans le Syllahus, § 4 ; Léon XIII dans l'Encycl. Rerum Novarum, et les encycl. Quod apostilici, Graves de commiini, etc. ; Pie X, en son MoUi proprio, du 18 décembre 1903.

Tels sont quelques-uns des arguments d'AuxoRixÉ, qui nous avertissent du devoir qu'a tout catholique de s'opposer au socialisme.

Les arguments de raison nous permettent de prendre conscience de ce devoir.

Pénétrons-nous jusqu'aux doctrines qui inspirent les organisations socialistes ? Que constatons-nous ? Un présupposé, un programme, un objectif.

Or entre ce présupposé, ce programme et cet objectif d'une part, et la doctrine catholique d'autre part, le conflit est irréductible.

1. — Le présupposé est celui-ci : Dieu n'existant pas. la fin de l'homme est purement terrestre.

(( Il faut renverser définilivement Dieu, si nous voulons renouveler l'humanité. » Voilà ce qui se trouve affîrm«j par les représentants qualifiés du socialisme. Ne lisail-on pas dans le Travailleur Belge, par exemple : a L'idée de Dieu est immorale, absolument contraire à tout progrès, il faut que le catholicisme tombe. Il faut étouffer le

papisme dans la boue. Si vous ne décatholisez pas la France, vous n'arriverez à rien. Guerre à Dieu. Le progrès est là. ))

D'après la doctrine catholique, ce présupposé est faux. Le fondement de toute la vie individuelle et sociale est Dieu, en sorte que sans Dieu la morak et le droit n'ont plus de fondements.

2. — Le programme d'action est celui-ci : transformer îes conditions économiques, pour modifier les idées morales et religieuses de l'humanité.

Ce programme est logiquement appelé par le présupposé qui vient d'être formulé. Car si l'on admet l'amoraîisme de la fin humaine, il est naturel d'admettre l'amoralisme des moyens.

D'après la doctrine catholique, ce programme est aussi dangereux que déraisonnable (1).

Il importe peu, du point de vue oii nous considérons ici la question, que certains moyens proposés soient révolutionnaires et d'autres ne le soient pas, il reste que le programme est le même nonobstant la diversité des tactiques.

3. — L'objectif est celui-ci : établir ici-bas sur la ruine des inégalités sociales, une organisation collectiviste qui assure le bonheur du plus grand nombre et sa plus grande jouissance matérielle possible avec le minimum de travail possible.

Or pareil objectif est chimérique, l'histoire nous le dit, et la raison aussi. Il faut donc s'opposer au socialisme. Le fait de cette opposition s'impose à la conscience. Mais c'est de la vertu de prudence que relève la détermination pratique des modialités de cette opposition. D'où il re&sort que l'attitude que paraissent devoir prendre les chefs dirigeants en face du Socialisme, doit-être encore :

(1) Voir tome I de ce Traité, p. 79, seq.

B. — Une attitude d'opposition, caractérisée moiits par la négation systématique de toutes les visées socialistes que par une offensive prudente contre ce qui dans cbs visées contredit la raison ou la Foi.

V Ce qu'il ne faut pas faire : c'est rejeter en bloc et à priori tout ce qui porterait l'estampill-e socialiste. Car il est manifeste que sous cette estampille sont dies choses disparates et que, si le conflit est irréductibk entre l'Eglise et les idées socialistes, il ne l'est pas entre toutes les tendances et toutes les protestations de tous les socialistes.

Ils protestent contre l'ordre social actuel ; l'Eglise proteste. Ils voudraient un ordre social plus conforme à la justice ; l'Eglise le voudrait.

Pareille opposition serait doublement maladroite : elle amoindrirait, par l'idée fausse dont elle s'inspirerait, la force de résistance des éléments d'ordre et elle augmenterait du coup la force d'attaque des éléments révolutionnaires.

La prolétarisation du peuple est une des principales forces du socialisme. Diminuer cette force c'est se rendre maître du socialisme.

« Le socialisme, en tant que parti poliitique, fait d'immense progrès, grâce à raj)pauvrissement toujours croissant, l'exploitation et l'oppression de tout genre. Ce serait folie el danger si, pour arrêter les envahissements du socialisme, on voulait faire abstraction des influences de la religion chrétienne et se lancer sur un terrain autre que celui de la réforme sociale pratique. Les agitations socialistes ne perdront leur importance que le jour où les socialistes auront perdu le droit de se plaindre. Si au contraire la société moderne ne sait se résoudre à faire à temps lea réformes sérieuses et adaptées aux besoins de l'époque, si elle refuse de faire de sérieux sacrifices en faveur des classes moyennes et inférieures, elle verra les misères, les tour-

ments et la violence qui escortent d'ordinaire les révolutions sociales.

C'est pourquoi les théories et les victoires électorales remportées par le socialisme, nous effrayaient moins que l'influence paralysante du libéralisme, qui repousse à priori toute réforme chrétienne des droits d'exploitation et de priorité.

Si les classes dirigeantes ne reconnaissent pas que le libéralisme a vu ses derniers jours, si leur esprit corrupteur continue d'inspirer les gouvernements et les jurisconsultes, le socialisme ira de victoire en victoire et couvrira de mépris son adversaire, qui croit avoir fait monts et merveilles; quand il a jeté quelques gouttes d'eau de rose sur le brasier qui flamboie (i). »

Ce serait ramener toute la question à vider entre le socialisme et les partisans de l'ordre à une question de force. Mais si la question était seulement une question de force, c'est évidemment dans le sens socialiste qu'elle serait bientôt résolue.

« Le baron von Stumm a dit publiquement au Reischstag qu'à son avis la question ouvrière n'est qu'une question de puissance, et que pour ce motif les gouvernants doivent sans trêve ni merci faire jouer tous les ressorts qui sont entre leurs mains s'ils veulent résoudre la question sociale. Des journaux importants ont partagé cet avis, et aucune classe de la bourgeoisie ne l'a réfutée sérieusement. Qu'estce à dire ? Le voici : les mercenaires forment à présent la moitié, peut-être, dans dix ans, la majorité de la population, parce qu'ils gagneront les petits bourgeois et les petit employés. Mais alors ils ne voudront plus servir ni travailler aux conditions actuelles. L'Etat devra donc les y forcer (2). » Mais le pourra-t-il ? Et s'il ne le peut pas»

((1) Henri Prsch, Sociologie chrétienne, p. 10.

(2) Jentsch, Weder Kommunismus noch Kapiialismus. p. 266.

ce sera la capitulation du gouvernement devant un prolétariat devenu la première puissance politique de la cité.

2°. Ce qu'il faut faire :

1. — Enlever au socialisme ses principales raisons d'être, en opérant une triple réforme :

A. — Une réforme sociale,

Celle qui, consistant à adapter aux €xigences de la vie humaine les fruits du travail, contribuerait à mettre peu à peu la valeur personne au-dessus de la valeur chose ;

Celle qui dans l'atelier, à l'usine, au comptoir, à la banque, assurant le respect de plus de justice, diminuerait du coup une des causes de désordre et de mécontentement ; •

Celle qui en un mot préparerait l'avènement d'un ordre social plus chrétien.

Il s'agit donc d'une réforme sociale de certaines institutions.

Il s'agit aussi d'une réforme sociale des mœurs publique s.

Si la richesse continue à exercer sur les foules l'action démoralisatrice que constatent sociologistes et moralistes, le socialisme gardera une de ses principales raisons d'être.

« L'oubli de la loi biblique du travail, la frivolité impertinente de la jeunesse, l'oisiveté ridiculement affairée de nos sportmen et clubmen, le faste provocateur de nos fêtes mondaines, l'étalage outrageant de la débauche élégante et du vice rentré; quelles leçons pour le pauvre de la rue, et comme, en vérité, tout ce qu'il voit de notre vie est propre à lui inspirer le respect de la société ! Cette société pour ne point soulever contre elle les rancœurs et les colères des foules, il faudrait qu'elle apprît à se purifier et qu'elle eût

la force de se régénérer, et comment, et avec qui, si ce n'est par l'Evangile et par le Christianisme (i). »

B. — Une réforme politique.

Celle qui consiste à rétablir l'Etat dans la ligne de ses attributions naturelles, non pas celles d'un maître absolu, mais d'un auxiliaire et d'un suppléant.

Celle qui aurait pour résultat de faire de lui le serviteur du bien commun et non pas l'agent d'une philosophie matérialiste et irréligieuse.

Celle qui modifierait les lois oontrairos à la justice, fussent-elles déclarées intangibles.

Oui, voilà ce qu'il faut faire. Car si l'on ne fait pas cela, si on laisse notre civilisation moderne telle qu'elle, on ne supprimera pas le socialisme, au contraire on le fortifiera. •

A la période, où la question sociale était une question d'estomac, succéda celle où elle devint une question de capital et de travail. Cette période est aussi passée ; le débat sur le droit absolu ou relatif de la propriété sera bientôt à T arrière-plan. Le Socialisme contemporain est avant tout une conception matérialiste du monde. C'est, a-t-on dit avec raison, un nouvel islamisme, mais sans Allah !

Or, pour s'opposer efficacement à cette nouve'Ue invasion barbare, venant non des steppes die l'Asie, mais des couches profondes de l'Europe, redevenue païenne, il faut enfin que l'opposition contre le socialisme soit :

C. — Une attitude d'opposition, inspirée par l'idéal, non du Libéralisme conservateur, mais de la conservation sociale.

Car, c'est des principes du libéralisme, de l'état

(1) Anatole Leroy-Beaulieu, La Papauté, le Socialisme et la Démocratie, p. 98.

social et politique, établi par le libéralisme, des abus économiques du libéralisme, que sort le socialisme contemporain.

« Qui êtes-vous, dit Balmes aux partisans du libéralisme, pour oser m 'adresser à moi (le socialisme) la parole qu'un jour le Créateur dit aux flots de l'Océan : jusqu'ici et pas plus loin ! Vous n'avez sur moi d'autre avantage que celui d'être arrivé hier, tandis que j'arrive aujourd'hui. Un passé qui compte plusieurs siècles, n'était rien à vos yeux, et vous croyez que vous m'en imposerez, avec votre existence d'un jour ?

Puisque vous avez essayé vos doctrines, vous ne m'empêcherez pas d'essayer les miennes. Puisque vous avez accommodé lia société au plan qui vous a convenu, vous nous permettrez de la construire au plan qui nous convient. C'est au nom de l'humanité que vous vous êtes imposés. C'est en ce nom que je m'impose. Vous avez prêché la liberté. Je la prêcherai de mon côté et d'une façon non moins brillante que la vôtre. Vous avez condamné tout ce qui existe. J'en ferai autant et me promets bien de ne pas vous épargner. Vous avez convié le genre humain à user de certains droits politiques ; mais en même temps vous n'avez ouvert vos urnes qu'à certains privilégiés et dit à I» société du ton le plus hautain : Contente-toi de notre affirmation, quand nous te disons que tu exerces un empire effectif et réel. J'en ferai autant. De fait, je convoquerai le genre humain tout entier, non pour lui fournir des combinaisons trompeuses qui ne calment et ne satisfont aucune ambition, puisque vous ne permettez à personne d'user de ses droits. J'irai plus loin. Je réclamerai la communauté des biens, afin de pouvoir procurer au peuple des plaisirs réels, des jouissances et des voluptés qu'il n'a jamais connues. Je satisferai tous ses besoins, inclinations et caprices. La liberté que vous avez proclamée, ne protège pas le pauvre contre la dépendance vis-à-vis du riche. Encore à l'heure qu'il est. le serviteur est «^umis aux exigences du patron, le pauvre grelotte de froid sur le seuil des palais, dans lequel le luxe et la

prodigalité commellent de si dégradants excès. Je changerai cela. Je proclamerai une liberté qui supprimera toute espèce d'esclavage et comblera l'abîme qui sépara les riches des pauvres. Votre égalité n'est qu'un mensonge. Elle s'allie fort bien avec l'inégalité la plus criante. Elle supporte les brillants palais à côté de la misère la plus crasse. Je changerai cdla. Je ferai disparaître votre avorton d'égalité. Je ne souffrirai plus de chariots dorés, traînés par des chevaux fougueux, capables de fouler à leurs pieds l'enfant qui vient de naître et les vieillards dont les pieds chancelants peuvent à peine échapper au danger de se faire écraser. Je veux que chacun porte le même habit, habite la même maison, se nourrisse de la même façon et prenne part aux mêmes plaisirs. En tout cas, je ne supporterai à aucun prix que la sueur de l'immense majorité des hommes serve à abreuver le repos voluptueux d'une faible minorité... Voilà comment j'entends la liberté, l'égalité et la justice, ce triple apanage du genre humain. Tout le reste est supercherie et mensonge.

Tel est le langage du libéralisme d'aujourd'hui au libéralisme d'hier. Or ce langage est très naturel, dès qu'on a perdu de vue toute notion de justice et qu'on ne connaît plus que l'intérêt et la valeur de la force brutale. Un abîme en appelle un autre. Donc il faut absolument conserver intacts les immortels principes sur lesquels repose la société et sans lesquels elle retombera infailliblement dans le chaos » (i).

Malheur donc, ne craignons pas de le proclamer, malheur aux élites dirigeantes qui, par leur opposition au socialisme, s'inspireraient de l'idéal du libéralisme conservateur. Car elles voudraient l'impossible. Elles voudraient maintenir une société, dont les principes du libéralisme ont dissocié les éléments. Elles voudraient profiter de la Révolution de 89, en empêchant celle-ci ée se continuer au profit des classes dont elle n'a pas

{1^ Balmes, Mélanges, III, p. 79.

satisfait les appétits exagérés ni même les besoins légitimes. Le libéralisme conservateur, après avoir fait le jeu du socialisme, le redoute. Mais il n'a à lui opposer ni le prestige scientifique d'une école ni l'autorité morale d'une tradition. Il n'a que la force. Pour comprimer la révolte des âmes, c'est trop peu (1).

D'un mot, concluons que pour empêcher les organisations socialistes de détruire ce qui reste encore des fondements de la société chrétienne, il faut que nous opposions, d'abord au foyer, puis dans l'école et à l'usine, à la propagande des principes de libéralisme, la contre-offensive des vérités éternelles et les réformes opportunes. Il faut aussi que, loin de s'isoler de la vie publique, les hommes, soucieux de maintenir l'ordre HUMAIN s'appliquent à exercer une influence dans la cité.

(l) Voir plus haut la page de iMgr Ketteler, p. 83.

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