‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 82 sur 107 · GUERRE · texte numérisé non relu

GUERRE

Première loi : La guerre doit être publique.

La publicité de la guerre exige, que celle-ci soit l'effet d'un ordre de l'autorité, ou des autorités qui gouvernent les nations. Car si la guerre est un acte social, et si la société ne peut agir moralement que par l'autorité qui la gouverne, il faut manifestement admettre qu'aucun individu ne peut ni déclarer, ni entreprendre, ni continuer, ni terminer la guerre, à moins qu'il n'agisse sous l'influence et la direction de ce principe d'unité sociale, qui est I'Autorité.

L'autorité, capable de déclarer la guerre, doit-elle être absolument indépendante ?

« Il suffît, observe Taparelli, qu'elle ne puisse autrement soutenir son droit qu'en recourant aux armes. »

Mais le même auteur ajoute : « Les guerres entre sociétés dépendantes et subordonnées, sont l'indice d'une civilisation encore dans l'enfance : elles disparaissent à mesure que la civilisation fait des progrès. Aussi les sociétés élé-

mcnlaires, les sociétés domestiques et autres semblables, perdent bientôt le droit de faire la guerre, droit qui leur appartient dans l'enfance des sociétés politiques, celles-ci n'ayant pas encore assez de force pour protéger les familles particulières. Mais quand la cité, la commune est parvenue à un certain degré de force et d'organisation, elle doit défendre aux familles, comme celles-ci le défendent aux individus, l'usage de la défense armée, de ces voies de faits qui troublent le bon ordre d'une société. Dans le développement d'une société, nous voyons que le pouvoir suprême passe insensiblement des cités aux Etats, des Etats aux confédérations d'Etats; la décision des affaires graves suit le même développement, et quand l'autorité suprême a atteint un haut degré de perfection, c'est elle, qui assure à toutes les sociétés inférieures la paisible jouissance ou le rétablissement des droits qu'elle devaient dans le principe, s'assurer à elles-mêmes par la force des armes. » (i).

Conséquences de cette première loi :

1) La guerre doit tendre au bien commun de la société qui V entreprend. Sinon l'-autorité n'aurait pas le droit de l'ordonner, puisqu'elle agirait contre sa fin.

Or le bien commun d'une société peut être nécessaire ou simplement convenable.

La guerre entreprise pour remplir un devoir rigoureux sera donc un bien social ; il n'en sera pas toujours le même, au cas où la guerre apparaît seulement comme convenable et utile. Le choix d'un bien convenable reste toujours un acte libre pour les individus qui peuvent ne pas le vouloir. Aussi la simple convenance ne suffit 'pas d'ordinaire pour déclarer la guerre ni surtout pour l'imposer à toute une nalion.

2) La guerre, qui, en même temps qu'elle est voulue

(1) Tapapelli, op. rjt. n' 1319.

par l'Autorité, Test encore par tous les membres de la société, a une publicité telle, qu'on peut l'appeler nationale.

Quand une guerre est vraiment nationale, sa responsabilité repose sur un plus grand nombre : ce qui n'est pas sans entraîner des conséquences graves. Mais il va de soi qu'il faut, dans l'état actuel des choses, tenir compte des influences, qui agissent sur l'opinion publique, et distinguer entre la volonté consciente d'une nation et ses entraînements.

La télégraphie, remarque Albert Sorel, a bouleversé toutes les condilions de l'ancienne diplomatie. Elle »a multiplié tout d'un coup sans préparation et sans transition aucune, dans les rapports des Etats, un élément que jusque-là tout l'art des chancelleries s'était efforcé d'en bannir : la passion... Lorsque les diplomates entrent en conflit, ce sont les principales choses du monde qui se trouvent en litige, c'est l'humanité qui paye les frais du procès, et c'est dans le sang des nations que se trouve la sanction du jugement. Il s'agit de l'indépendance des peuples, de la vie des hommes, de l'intelligence accumulée, de toute la jeunesse d'un pays et des réserves inconnues du génie national que l'on expose au jeu des bataillesi sans en avoir pu même soupçonner la valeur. On ne doit point risquer de tels trésors sur un coup de partie. La colère devient criminelle chez ceux qui ont charge d'âmes et charge de nations... Tl n'est point d'homme d'Etat subalterne ou de mince plénipotentiaire à qui il ne faille aujourd'hui, rien que pour éviter les fautes lourdes et les sottises funestes, dix fois plus de prudence que n'en avait Mazarin et plus d'empire sur lui-même que n'en possédait Talleyrand... Le télégraphe, le téléphone mettent en rapport direct le ministre et l'ambassadeur, les hommes d'Etat qui mènent les grandes nations, les souverains qui régnent sur elles. Rien ne les sépare, et rien n'arrête leurs paroles. Elles courent, se poursuivent, s'entrecroisent en

petites phrases rapides, condensées subslanlielles... Dans res discussions sans regard, sans geste, sans voix où à la voix grêle et sourde du gnome, le caractère n'a plus d'action et le génie plus de prestige... Tel pacha qu'un coup d'oeil du terrible tsar Nicolas, aurait fait rentrer sous terre, tel potentat brutal que la fine nnansuétude d'un Pic VII aurait décontenancé, peut à distance, et la main sur son clavier télégraphique, s'amuser à jouer le Bonaparte, et en le jouant, il croit l'être... La passion engage le conflit, la violence le conduit, la force le résout (i).

Seconde loi : La guerre doit être juste.

La justice est requise par la guerre, si celle-ci est une lutte entre hommes raisonnables, en vue du rétablissement de l'ordre humain entre eux.

Or l'ordre peut être violé de deux manières, par ignorance ou par malice. Dans le premier cas. la guerre est essentiellement défensive pour la partie lésée ; dans le second elle porte avec elle l'idée d'un véritable châtiment.

Pour être juste, la guerre défensive suppose la violation d'un droit, entraînant un dommage proportionnel à celui qu'entraînera la guerre. Et d'autre part, puisque dans l'hypothèse, l'agresseur agit par ignorance et de bonne foi, le vainqueur, malgré la justice de sa cause, ^ devra perdre tous les droits coercitifs, que lui donnerait le crime des vaincus, et qui résulteraient en lui d'une véritable supériorité, entendons d'une supériorité qu'assure non la force des armes, mais celle du droit.

Pour être juste, la guerre offensive suppose la violation d'un droit par délit : et elle comporte alors un-e sorte de châtiment, lequel est de sa nature une restauration de l'ordre, une compensation pour le passé et une garantie pour l'avenir.

(1) Albert Sorel, Essais d'histoire et de cntiqite. Diplomatie et Progrès, p. 275, scq.

Observons que la seule puissance matérielle d'une nation, que celle-ci provienne du développement de sa population ou de celui de son industrie, ne saurait, par elle-même, rendre cette nation dangereuse à ses voisins, à moins qu'il n'y ait une grande probabilité morale, que la nation ainsi grandissante ne veuille opprimer les petits et les faibles. Mais comme le note fort à propos Taparelli, cette probabilité est un titre incertain qui perd toute sa force devant l'obligation certaine, qu'ont toutes les nations de se témoigner une mutuelle bienveillance, ainsi que nous l'avons expliqué plus haut.

Conséquences de cette seconde loi :

1) Les guerres de magnificence, celles que ne justifie d'autre motif que celui de la gloire, du prestige, ou ^e désir de nuire au prochain, sont des guerres injustes.

(( Le droit de guerre, observe* Montesquieu, dérive de la nécessité du juste rigide. Si ceux qui dirigent la conscience ou les conseils des princes, ne se tiennent pas là, fout est perdu; et, lorsqu'on se fondera sur des principes arbitraires de gloire, de bienséance, d'utilité, des flots de sang inonderont la terre. Que l'on ne parle pas surtout de la gloire du prince : sa gloire serait son orgueil; c'est une passion, et non pas un droit légitime. Il est vrai que la réputation de sa puissance pourrait augmenter les forces de son état, mais la réputation de sa justice les augmenterait tout de même. » (i).

Dans un contexte d'idées plus cohérentes et plus fermes, les grands docteurs scolastiques ont prohibé ces sortes de guerres. Témoin saint Thomas, de Victoria, Suarez. Et ils étaient l'écho de l'enseignement des Pères, d'après lequels la guerre juste ne peut être que

(1) Montesquieu, Esprit des Lois, 1. X, c. II.

la guerre nécessaire. <( Pacem hahere voUintatis, hélium auiem débet esse necessitatis, ut liheret Deus a necessitate et conservet in pace » (1).

2) Les guerres justes supposent une Mention droite. Car la guerre cesserait d'être juste, gi elle était motivée par des pensées étrangères à la mission de restaurateur de l'ordre, qu'a seul celui qui fait juste guerre.

Saint Augustin résume en un passage souvent cité les principales intentions mauvaises qui faussent la justice de la guerre : « Que trouve-t-on, dit-il, à blâmer dans la guerre — Est-ce le fait qu'on y tue des hommes qui tous doivent mourir un jour, afin que les vainqueurs soient maîtres de vivre en paix ? Faire ce reproche à la guerre est le fait d'hommes pusillanimes, non d'hommes religieux. Ce qu'on blâme, à juste titre, dans la guerre, c'est le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme inapaisée et implacable, la fureur des représailles, la passion de la domination, libido dominandi, et autres sentiments semblables. (2) ))

3) Si la guerre est juste, et si elle est ordonnée par lautorité légitime, ks sujets sont dans l'obligation d'obéir à cette autorité. Mais par contre, il n'est jamais permis de prendre part à une guerre évidemment injuste.

On s'est demandé si les sujets pouvaient avoir pratiquement cette évidence. Il est sûr que, en cas de doute, la présomption est en faveur de l'autorité. D'où il suit que, relativement aux soldats, la guerre pourra parfois être juste des deux côtés, alors qu'objectivement la justice n'est que d'un côté. Si, cependant, il y avait vraiment évidence de l'injustice, alors vaut l'axiome rappelé par saint Ambroise : « Ce n'est pas

(1) Vanderpol. La Doctrine scolastique du Droit de guerre, (1919).

(2) St Augustin, Epistula ad Boni[acium, n. 305 ; Contra Fanstum, 1. XXII, c. 74.

toujours un mal de ne pas obéir à un ordre, quand un maître ordonne quelque chose de contraire à la loi de Dieu, alors il ne faut pas obéir » (1). C'est en vertu de cette maxime que la légion thébaine refusa d'exécuter les ordres que lur avait donnés l'empereur Maximien, d'arrêter et de livrer aux derniers supplices des po-pulations chrétiennes. Composée de 6.600 hommes, qui, dit saint Eucher, rendaient à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, elle refusa et s'arrêta dans la vallée du Rhône, près de la ville qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Maurice. L'empereur ordonna de mettre à mort un dixième de l'effectif de la légion, espérant par cette mesure effrayer les autres soldats et les contraindre par la peur à exécuter ses ordres. Ce fut en vain. Alors un autre dixième fut condamné. Ce fut encore en vain. Et l'empereur les fit tous mettre à mort. Saint Eucher met dans la bouche de leurs chefs, des paroles qui expriment les sentiments de toute conscience chrétienne, libérée par le Christ et fidèle au devoir :

(( Nous sommes tes soldats, ô empereur, mais nous sommes aussi I nous le disons hautement, les serviteurs de Dieu,. A toi nous devons le service militaire, à lui l'obéissance... nous ne pourrions te suivre, ô empereur, si nous ne reconnaissions pas Dieu notre créateur, car que tu le veuilles ou non, il est notre créateur, comme il est le tien. N'exige pas que nous l'offensions, et comme nous l'avons fait jusqu'ici, nous t'obéirons ; dans le cas contraire, nous obéirons à lui plutôt qu'à toi.

... Décide, ordonne, fais approcher ton armée, nous ne craignons ni les supplices, ni le fer, ni le feu. Nous sommes chrétiens, nous ne pouvons poursuivre des chrétiens ? )} (2).

(1) SI.-Ambroise. De Paradifio, c. P.

(2.) Acta Sanctorum, 12 sept. t. VI, p. 342.

Troisième loi : La guerre doit être un moyen efficace d'alteindre la fin pour laquelle elle est justifiée, à savoir le rétablissement de Vordre.

L'efficacité de la guerre ainsi entendue ajoute à la justice de la cause, celle des moyens employés ; elle est exigée par la raison, qui ne saurait concevoir une guerre orientée, par définition, vers le bien commun, et qui ne fût pas efficace.

Or cette efficacité peut être compromise par le fait que l'autorité utilise les hommes et les ressources de la société en vue de la guerre, non comme un pouvoir de gouvernement mais comme un pouvoir de .propriétaire.

Le pouvoir souverain, nous l'avons vu, en parlant plus haut de l'autorité, n'est pas le pouvoir du maître. L'Etat gouverne, mais ne ipossède pas ses sujets. Il n-e peut leur commander, que ce qui est utile à leur bien commun. Il ne p^ut les exploiter à ses fiçs égoïstes et pour ce qui serait son bien à lui. Seule la conception panthéistique de l'Etat, réfutée plus haut, peut empêcher de reconnaître ces évidences.

Conséquences de cette troisième loi.

Puisqu'il est contraire à la raison de choisir un moyen de défense qui ne défend pas, de s'en rapporter au hasard plus qu'au conseil dans les affaires importantes, et de condamner une nation au suicide, sous prétexte de la défendre, les guerres d'extermination, celles qui. par l'abus des moyens de destruction, aboutissent à des massacres sans proportion avec aucun but humain raisonnable, ne méritent point d'être oonsidérées comme des phénomènes sociaux : ce sont des catastrophes cosmiques.

Dans la mesure, oiJ la liberté peut alors intervenir, r/est pour les faire rentrer dans l'ordre humain. Ce qui

paraît d'autant plus nécessaire, que l'on aura mieux compris une autre loi de la guerre.

Quatrième loi : La guerre doit être menée avec modération.

Cette modémtion apparaît de droit au commencement, au cours et à la fin des hostilités. Elle exige, toutes les fois qu'il est possible, le recours aux moyens pacifiques de solutionner le conflit ou de rétablir le droit, notamment rarhitrage.

II peut donc se faire qu'une guerre juste au début, cesse de l'être, au cours des hostilités, parce que l'un des belligérants, celui-là même qui faisait juste guerre, a exagéré ses droits.

Si tout le monde est d'accord pour affirmer que quand un adversaire offre une satisfaction convenable, avant que commence la guerre, on est tenu de l'accepter, plusieurs se sont demandés si l'on avait toujours la même obligation une fois les hostilités engagées. Suarez et Bellarmin décident pour l'affirmative.

Bellarmin fait à ce propos une remarque opportune : (( En admettant, dit-iil, que la justice n'oblige pas à cesser la guerre, lorsqu'une satisfaction convenable est offerte, la charité y oblige, attendu que la guerre est un supplice extrêmement grave et qui atteint non seulement les coupables mais accidentellement un grand nombre d'innocents. )> Paroles très sages, auxquelles font écho celles de Benoit XV dans son appel du 1*"" août 1917, au chefs des Peuples belligérants :

(( ...Personne ne peut imaginer combien se muHtiplie-raient et s'aggraveraient les souffrances de tous, si d'autres mois, ou, pis encore, si d'autres années venaient s'ajouter à ce sanglant triennat. Le monde civilisé devra-t-il donc n'être qu'un champ de mort ? Et l'Europe, si glorieuse et si florissante, va-l-elle donc, comme entraînée par une folie

universelle, courir à l'abîme et prêter la main à son propre suicide ?

Dans une situation si angoissante, en présence d'une menace aussi grave, Nous qui n'avons aucune visée politique particulière, qui n'écoulons les suggestions ou les intérêts d'aucune des parties belligérantes, mais uniquement poussés par le sentiment de notre devoir suprême de Père commun des fidèles, par les sollicitations de Nos enfants qui implorent Notre intervention et Notre parole pacificatrice, par la voix même de l'humanité et de la raison, Nous jetons de nouveau un cri de paix et Nous renouvelons un pressant appel à ceux qui tienjient en leurs mains les destinées des nations. »

Conséquences de cette quatrième loi.

1) Il ne saurait être licite de causer des maux, inutiles au but de la juste guerre, lequel est la restauration de l'ordre. Ainsi sont condamnées les inutiles dévastations, le massacre des citoyens paisibles, ou celui des belligérants, qui ont été faits prisonniers ou qui ont rendu les armes ;

2) Il n'est pas licite non plus de prolonger une défense inutile. L'appréciation cependant de cette inutilité appartient exclusivement aux chefs, qui assument, sur ce point, une responsabilité des plus graves ;

3) Il n'est pas licite d'exagérer les moyens de desiructions.

La lecture des anciens auteurs de Droit naturel est en ces matières, singulièrement instructive. Ils ignoraient ce que ferait notre génération. Et ils disaient : « Empoisonner les eaux, favoriser une épidémie, user de certaines machines infernales d'une portée trop grande (?), de certaines armes, qui font une blessure trop cruelle, tout cela est illicite et contre le droit des gens. Il sera même louable de combattre à armes égales, et de ne pas user d'armes plus meurtrières, que ne le sont celles des

ennemis ; la victoire dépend d'un équilibre rompu entre des forces opposées : une destruction égale des deux côtés n'est pas un moyen propre à rompre cet équilibre et à donner la victoire. Aussi la nation qui la première a établi la conscription et les levées en masse a fait un mal immense à l'humanité... » Que penserait donc Taparelli de l'état actuel de l'Europe ? S'il est vrai que dans la guerre moderne, « Ames et corps sont associés et dans la résistance à l'oppression et dans l'espoir de la résurrection, qu'il faut donc y atteindre le-s âmes comme les corps, et que cette guerre ne peut donc se contenter de tuer la vie, mais doit vouloir tuer la pensée », il faut évidemment conclure que pareille guerre ne relève plus de la raison et que c'est bien d'elle qu'il faut dire, après saint Augustin : « Plus grande est la gloire de ceux qui, au lieu de donner la mort aux hommes par le glaive, la donnent à la guerre elle-même par la parole. Majoris est gloriœ ipsa hella verho occidere, quant hommes ferro (1).

De cette étude sommaire des lois de la guerre, envisagées du point de vue du Droit naturel, et d'ans la lumière des principes chrétiens, il ressort, qu'une opposition s'affirme de plus en plus vive entre la guerre telle que la conçoit et la fait une société paganisée et la guerre que conçoit et peut faire une société chrétienne. En enseignant aux hommes qu'ils doivent aimer leurs ennemis, même les ennemis de leur patrie, comme le remarque Benoit XV, le Christianisme a contribué à répandre un esprit de paix, dont le triomphe serait un inestimable bienfait pour l'humanité.

(1) St.-AuGusTiN. Epist. 262, ad Darium.

Conclusion

Les lois de la vie internationale et l'esprit DE l'Eglise

L'esprit de l'Eglise est un esprit de paix.

Elle le propagea jadis par ses institutions : témoins la chevallerie, le Tiers-Ordre de Saint-François, et les grands Ordres religieux, au caractère essentiellement international, qui bénéficiant avec les clercs, des immunités ecclésiastiques, que respectait le Droit des gens, formèrent longtemps au milieu des guerres féodales ou nationales, comme des refuges inviolables de la paix chrétienne.

L'Eglise propagea \e même esprit par ses initiatives: témoins la Trêve de Dieu, les décrets de plusieurs de ses Conciles, comme ceux du troisième Concile de Latran, défendant de réduire en servitude les prisonniers faits dans les guerres entre chrétiens, les déclarations de ses Pontifes et l'effort courageux^ de tant de ses enfants, qui montrèrent au monde soit l'idéal du soldat chrétien, soit celui du pacifique artisan de la fraternité humaine.

Aujourd'hui l'Eglise continue ces traditions. Témoin l'action de la Papauté contemporaine (1). Un fait antérieur aux événements de la guerre mondiale permet de caractériser l'attitude de l'Eglise. En 1906 à Milan, lors du XV Congrès international de la paix, un groupe de catholiques avait envoyé une adresse au pape Pie X. Celui-ci leur répondit aussitôt qu'il était, avec eux, (( très convaincu que tous les efforts faits dans le but d'éviter les horreurs de la guerre, étaient absolument conformes à l'esprit et aux préceptes de l'Evangile. » Le

(1) Yves de la Brière, L'organisation internationale du monde rcntempOTditi et la Papauté souveraine. (Spes 1924).

Cardinal Ferrari, en transmettant cette dépêche, ajoutait :

« Rien n'est plus conforme à l'esprit évangélique que de faire et de renouveler sans cesse des efforts pour éviter les guerres et procurer aux peuples et aux nations cette véritable paix qui fut à plusieurs reprises annoncée au monde par le Prince de la Paix. Je m'empre&se donc d'applaudir à la noble et sainte entreprise du Congrès de la Paix, heureux de vous faire connaître la haute approbation que Sa Sainteté Pie X, qui souhaite le plus grand succès à une si sainte initiative. »

Peu après, le président du Congrès, M. Moneta, envoyait une adresse au Saint-Père, dans laquelle, après avoir rappelé deux guerres récentes, celle de l'Afrique du Sud et celle d:e l'Extrême-Orient, il s'exprimait en ces termes :

(( Chef Vénéré de l'Eglise catholique, Vous Très Saint- Père, vous occupez une place si élevée que vous pouvez mieux que tout autre, aider la cause de l'humanité, laquelle ne se dépouille qu'à grand peine de sa barbarie, pour répandre dans les âmes et dans les cœurs, le sublime enseignement de Celui, qui a proclamé la fraternité de tous les hommes, qui a proscrit toutes les formes de violence, qui a promis le Ciel aux pacifiques et que pour cela la chrétienté toute entière salue et invoque comme le Prince de la Paix. »

Et au nom du Congrès, M. Moneta demandait qu'une parole d'encouragement en faveur de la paix tombât des lèvres du Pontife. Voici la réponse que le Cardinal Merry del Val fit, au nom du Saint-Père.

(( Très honoTié Monsieur, Au respectueux hommage qui lui avait été adressé par quelques membres du XV' Congrès universel de la Paix, le Saint-Père a répondu par l'intermédiaire de S. E. le Cardinal- Archevêque de Milan, par des paroles de sympathie et ces sincères expressions

d'un sentiment bien juste ont provoqué la noble adresse que vous avez récemment fait parvenir à Sa Sainteté, au nom de l'importante assemblée que vous présidiez à Milan, au mois de septembre dernier. Un tel hommage a été accueilli par Sa Sainteté avec une vive reconnaissance parce qu'elle a considéré qu'il était adressé non pas tant à sa Personne qu'à l'Autorité suprême dont elle est revêtue, que par suite il était une attestation du haut ministère de Paix que Dieu a confié au Chef de l'Eglise catholique.

L'histoire montre que les Papes ont toujours rempli avec sollicitude un semblable ministère et le Souverain Pontife actuel a été heureux de ce que dès le début de son pontificat, il lui a été donné une occasion de rexercer en accueillant la demande de faire présider par l'un de ses représentants le Conseil arbitral auquel trois Républiques américaines voulaient soumettre leurs contestations réciproques.

Tl est donc facile de comprendre avec quel intérêt le Saint-Père suit les efforts de la Société internationale de la Paix, et le vif désir qu'il éprouve de les voir couronnés par un heureux succès. L'assurance de cet intérêt et de ce désir peut venir en aide au très noble zèle dont vous êtes animé ainsi que vos collègues, en conséquence je suis heureux de vous la donner nette et formelle. L'Auguste Pontife y joint aussi le vœu que l'on apprécie à sa juste valeur l'importance de l'idée émise par vous, qu'il convient de prévenir et d'empêcher la guerre plutôt que de se borner à en diminuer les horreurs quand il n'est plus possible de l'éviter.... »

Ainsi, avant que se déchaînât le conflit mondial, l'Eglise avait nettement pris position en faveur de la paix (1).

Durant la guerre l'Eglise a maintenu cette position. C'est du moins ce qu'autorisent à affirmer les démarches de la Papauté. Les principaux^ documents doctrinaux, à

(1) Vanderpol. Le Pacifisme chTétien, p. 72, (Paris, 1913).

consulter, pour connaître les directives pontificales de LA Paix chrétienne, sont les suivantes :

1914 : 1«' Nov. : L'Encyclique : Ad Beatissimi, rappelent la doctrine

catholique de la Paix.

1915 : 10 Janv. : Décret prescrivant une même pr.C'ii: à dire .-ar

tous les peuples catholiques, chacun -m leur langue, pour demander au Christ la ppix.

— 22 Mars : Allocution consistoriale, définissant l'attitude de j

l'Eglise et du Pontife Romain au milieu des peuples en !

guerre et portant condamnation des violations du Droit ,

d'où qu'elles aient été commises.

— 26 Juillet : Message aux peuples belligérants et à leurs chefs»

envoyé en quatre langues.

— 28 Juillet : Allocution Pontificale, à l'occasion de l'e.nni-

versaire de la déclaration de guerre, formulant un jugement sur la guerre.

— 6 Dec. : Allocution consistoriale sur ce que pourrait être

une paix de concilietion. ;

1916 : 4 Mars : Appel aux familles catholiques et pro'testatic«î ]

contre la guerre, dans une lettre au Cardinal Pompili. I"

— 22 Mei : Souhait en faveur de la Paix chrétienne, dans lettre I

au Cardinal Ferrari ©t aux Evêques de Lombardie. |

— 5 Juil. : Même souhait eu Cardinal Boschi et aux Evêques *

de sa région ecclésiastique.

— 8 Sept. : Exposé des motifs de l'insistence pontificale à

recommander la paix, dans lettre eu Cardinal de Hartmann, et aux Archevêques et Evêques d'Allemagne.

— 4 Dec. : Allocution consistoriale condamnant la guerre

présente.

1917 : 10 Janv. : Souhait en faveur de la paix dans lettre au Car-

dinal CSERNOCH, Primat de Hongrie.

— 24 Fév. : Rappel de la doctrine chrétienne sur la Charité,

remède aux haines que l'on sème entre peuples, dans |lll lettre au Gprdinal La Fontaine, Archevêque de Venise, et ^"^ aux Evêques de sa province.

— 17 Mars : Jugement sur le Droit public issu de la Révolu-

tion de 89, dans lettre au R. P. Hiss, supérieur général des Marianistes.

— 5 Mai : Lettre au Cardinal Gasparri, indication de prières

à la Sainte Vierge pour la Paix : Begina Pacis...

— 1^' Août : Note Pontificale par voie diplomatique aux Chefs

des peuples belligérants.

— 7 Sept. : Lettre au Cardinal de Hartmann et aux Evêques

d'Allemagne, remerciant pour accueil fait à sa note du l^r août.

— 15 Sept. (?) : Lettre du Ce.rdinal Gasparri, Secrétaire d'Etat,

à Mgr DE GiBERGUES, évêque de Valence, expliquant la Note du 1^' août et se plaignant de l'attitude des journaux français en général, vis-à-vis de l'action du Pape.

— 7 0<?t. : Lettre du Cardinal Gasparri à Mgr Chesnelong,

archevêque de Sens, expliquant comment à ses yeux, aucun des points fixés dans la note du 1^^ août, comme bases d'une paix juste et. durable, ne saurait blesser le patriotisme français.

— 4 Oct. : Lettre au Crrdinal Maffi, archevêque de Pise, ei

au Cardinal Mistrangelo, de Florence, expliquant quel fut l'esprit de la Note.

— 3 Dec. : Lettre au Cardinal Csernoch, confirmant le sens

de la Note.

— 5 Dec. : Lettre eux Arch. et Evêq. de Bavière, insistant sur

charité méconnue par ceux qui répandent la haine.

1918 : 18 Janv. : Lettre à Mr Geoffroy de Grandmaison, président

de la Société Bibliog. de Paris, formulant jugement sur la guerre et la tournure qu'elle prend.

— 2 Fév. : Lettre e.ux Evêques d'Autriche, affirmant à nou-

veau la volonté de paix, exprimée dans la Note.

— 9 Mai : Molu proprio ordonnant que le 29 juin suivant

toutes les Messes dans le monde entier fussent dites, et toutes les Communions des fidèles fussent faites pour la Pr.ix.

— 22 Mai : Lettre au Cardinal Ferrari, archevêque de Milan,

expliquant l'attitude du Saint-Siège dans le conflit monôlel.

— 8 Nov. : Lettre au Cardinal Gasparri, à propos de l'ar-

mistice entre l'Italie et l'Autriche, précisant la position de l'Eglise dans les rivalités ne-tionales.

— !«' Dec. : Lettre-encyclique demandant des prières en fa-

veur de la Conférence de la Paix et annonçant intention de demander aux catholiques d'observer tout ce qui est réglé « ad tranquillitatem ordinis et concordiam ».

1919 : 10 Mars : Allocution consistoriale, faisant allusion aux

conditions de paix prévues pour l'Orient chrétien, et sollicite,nt l'intérêt des évoques du Monde catholique en faveur des Eglises orientales.

— 11 Mars : Motu proprio en faveur des Missions de Terre-

Sainte compromises par les conférences de Paris.

— 10 Avril : Lettre au Cardinal Gibbons, soulignant l'impor-

tance de l'action des catholiques américains en faveur de la restitution de la paix dans la justice et la charité.

— 14 Mai : Lettre encyclique au Cardinal de Hartmann et aux

Evoques d'Allemagne, rappelant le devoir catholique de déposer tout sentiment de haine envers les ennemis d'hier.

— 3 Juil. ; Allocution consi&toriale formulant plaintes sur

les mesures du traité de Versailles qui paraissent devoir menacer les Missions catholiques, exprimant joie pour succès partiel des négociations auprès des plénipotentiaires, et affirmant nécessité de rendre les prisonniers, et de revenir à des sentiments de charité, sans lesquels tout traité de paix serait vain.

— 25 Juil. : Lettre apostolique aux Evêques d'AUemegne, in-

sistant sur la charité chrétienne.

— 8 Sept. : Bref aux Evêques catholiques de Suisse, louant

leur pays de son rôle pacifioaiteur pendant la guerre.

— 11 Sept. : Bref au Cardinal Csernoch, encourageant catho-

liques hongrois dans la lutte contre le bolchevisme et leurs efforts en vue de la paix.

— 7 Octobre. : Bref au Cardinal Amette, arcli. de Paris, à

l'occasion de la consécration de Montmartre, insistant sur la loi de charité même envers les ennemis de la patrie, sur le devoir du pardon des injures, et formulant le souhait de voir s'achever ainsi par la vertu de la religion chrétienne ce que la prudence humaine n'a> pu qu'ébaucher dans le traité de Versailles.

— 24 Nov. : Lettre encyclique à tous les Patriarches et Evêques

du Monde catholique, demandant secours en faveur des enfants de l'Europe centrale, au nom du devoir chrétien.

— 30 Nov, : Lettre encyclique aux mêmes sur la Propagation

de la Foi parmi les infidèles, soulignant les dangers que fait courir à l'apostolat catholique un nationalisme excessif.

— 1«' Dec. : Publication d'une lettre du Cardinal Gasparri à

Mgr MuNDELEiN, archevêque de Chicago (du 18 juillet précédent), invitant catholiques américains à la réconciliation des nattions. .

1920 : 9 Janv. : Lettre de félicitations à Mr. Herbet-Houver, de Baltimore, pour secours apportés aux petits enfants de l'Europe centraJe, — recommandation de l'œuvre : Save the children fund de Londres.

— 23 Mai : Lettre Encyclique sur la Paix par la réconciliation

des peuples, nécessaire dans la charité, soit entre particuliers, soit entre nations, et possible dans une Société des Nations fondée sur la Loi chrétienne.

— 2 Juil. : Motu proprio au sujet du patronage de Saint-

Joseph sur l'Eglise catholique, formulant critiques précises du projet d'organisation de la Société humaine sans Dieu.

— !«»• Dec. : Lettre Encyclique aux Evêques du Monde catho-

lique en faveur des enfants souffrant des suites de la guerre et demandant des quêtes dans l'Univers.

— 18 Sept. : Bref au Cardinal K\ko\vski, archevêque de \'i\r-

sovie, et aux autres Evêques polonais, les félicitant de la reconstitution de la Pologne et rappelant les enseignements pontificaux sur la Paix.

— 16 Dec. : Allocution consistoriale, faisant allusion aux dif-

ficultés créées par le tre-ité de Versailles aux Missions catholiques, et formulant espoir de les voir aplanies pour le plus grand bien non seulement de la religion, mais encore de l'humanité et de la civilisation : non solum religionis causa postulat, sed civilis etiam culturœ et humanifatis.

1921 : 6 Janv. : Lettre encyclique à l'occasion du septième centenaire du Tiers-Ordre franciscain, convoquant les tertiaires du monde entier à être les collaborateurs du Pape de la Peix.

— 24 Janv. : Lettre au Cardinal Gasparri sur la condition in-

juste dans laquelle est l'Autriche.

— 7 Mars : Allocution consistoriale déclarant pourquoi, no-

nobstpiît la fin des hostilités, le monde n'a pas encore la véritable paix : qiiod si pactione fada, bclligerari desitum est ; non tamen vera pax mundo illuxit. »

Ces documents ne sont sans doute pas les seuls à consulter, pour se faire une idée de l'action du Souverain Pontife pendant la guerre et depuis l'armistice. Mais du point de vue doctrinal, ce sont les plus significatifs. Ils expriment non pas une thèse sentimentale ou vaguement humanitaire... mais des directives proposées au nom de la raison et de la foi, les unes pratiques immédiatement, telles les propositions d'une paixi de conciliation en 1917, et dont l'histoire de demain pourra seule permettre d'apprécier la portée et de juger, si elles furent, oui ou non, opportunes, les autres pratiques médiatement, par les principes qu'elles rappellent sur la hiérarchie des valeurs... sur le bien commun... sur les conditions humaines de la Paix... sur la loi de Charité...

Ainsi ce qu'appelle la raison, l'Eglise le consacre de son autorité. Et c'est- bien ver.s* la paix, que s'oriente l'effort commun de la pensée et de la foi.

De ce fait, il convient de tirer une conclusion importante, à savoir qu'il ne pourra pas ne pas être raison-

nable do donner une forme juridique à une société internationale, dont le Droit naturel exige déjà la reconaissance et dans laquelle il montre l'idéal humain de la paix.

Cette forme juridique, on a essayé de la fixer, en constituant la Société des Nations. Il s'agit de savoir ce que vaut, du point de vue des principes, cette tentative encore récente.

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