La claire vision des besoins du temps Vimpose
Au lendemain d'une guerre qui par son caractère et sa durée a dépassé les plus grands cataclysmes de l'histoire, et qui laissant épuisés vainqueurs et vaincus, provoque dans tous les pays, les remous de l'anarchie, il est un besoin qui prime tous les autres : c'est le besoin de stabilité internationale, entendons le besoin qu'ont les peuples de nouer entre eux des relations pacifiques, fondées sur la justice et la bienveillance.
Au point de vue économique, ce besoin est évident.
Car une nation, qui s'isolerait économiquement, s'exposerait à la ruine et à la déchéance. Sans doute le développement commercial, et l'interdépendance des intérêts financiers sur les marchés de Paris, de Londres, de New- York ou de Berlin n'excluent point un certain individualisme national et la reviviscence des idées mercantiles. Mais les âmes des peuples, en se séparant sous l'influence des lettrés ou des politiques n'-en révèlent que mieux leur besoin d'union de concorde.
Au point de vue moral, c'est évident.
Un philosophe en faisait l'aveu, pendiant la guerre mondiale.
(( Si les consciences éveillées par cette tragique secousse de la guerre, ne parviennent pas à se mettre d'accord sur ce qu'exige la justice, aussi bien la justice entre les classes que la justice entre les peuples, si aucun ordre accepté
de tous, aucune compréhension commune de la raison ne vient unir les esprits au sein de la diversité nécessaire, et si personne n'est disposé à consentir les sacriflces que cet ordre entraînera, ou à accepter les sanctions... alors les individus et les peuples sans boussole et sans loi, continueront à se débattre dans des convulsions insensées et le sang de tant de jeunes hommes aura coulé en vain » (i).
Depuis lors les Souverains Pontifes, Benoît XV et Pie XI, se sont fait les interprètes éloquents de cette aspiration des peuples, qui a trouvé d'ailleurs son expression en plus d'un fait significatif (2).
3°. — En apportant ce concours, il importe de ne
POINT PERDRE DE VUE ET LES POSSIBILITES DE l'hEURE présente et les EXIGENCES ESSENTIELLES d'uNE SOCIETE INTERNATIONALE, CONFORME AUX PRINCIPES DU DROIT NATUREL.
Toute société internationale particulière exige une autorité. Car l'autorité est le principe constitutif d'une société quelconque. Mais cette autorité ne peut résider que dans la commune volonté des nations associées. Car la société internationale ne prend telle ou telle forme que par le libre consentement des nations qui la composent. Elle constitue une association volontaire.
De cette association la fin est à considérer, si Ton v€ut connaître les droits et les devoirs de l'autorité qui la régit.
Or cette fin est le bien commun des nations associées.
De là pour Vaiitorilé internationale deux espèces de devoir : des devoirs civils et des devoirs politiques.
(1) Guy Grand, (Revue de M^étaphysique et de Morale, 1916). Impartialité et Neutralité, p. 533 seq.
(2) Sur l'œuvre positive accomplie par la Société des Nations, voir l'exposé de Gfop.ges Scelle : L'œuvre polilique de la Société des Nations, 1920-1923. (Presses Universitaires).
1*" des devoirs civils : ils consistent avant tout à assurer aux nations associées leur unité intérieure et leur indépendance extérieure.
(( Il n'y a qu'une politique étroite et mesquine qui puisse, avec Machiavel, ne voir dans les alliances des souverains que des conjurations, ourdies pour favoriser le despotisme ; la vraie science politique, la politique naturelle, humaine, celle qui nous enseigne à coopérer aux desseins sublimes et paternels de Dieu sur l'humanité, celle qui veut conduire à Dieu la société universelle des nations, par les grandes voies de l'ordre, cette science-là nous montre dans l'alliance des nations et des princes, une sorte de tribunal suprême, institué pour assurer le bonheur de tous, le bonheur des peuples comme celui des souverains; absolument comme dans une cité, le conseil municipal, l'autorité communale assure en même temps aux chefs de famille, l'obéissance de leurs serviteurs, et à ceux-ci une direction juste et paternelle de la part de leurs maîtres » (i).
Il s'agit notamment d'assurer l'indépendance extérieure des nations associées.
L'indépendance d'une nation consiste essentiellement à ne pas dépendre d'une autre nation, à pouvoir donc se donner à elle-même ses lois, sa constitution. Cette indépendance est respectée du fait qu'une nation entre dans la Société des nations, de même que la liberté de la famille est sauve du fait que la famille entre dans la société civile. Mais ce sera le devoir de l'autorité internationale d-e faire respecter cette indépendance, en la •protégeant au besoin contre les abus d'e la force, d'où qu'ils viennent.
GiOBERTi estime que les peuples civilisés doivent parfois user à l'égard des peuples enfants de la férule du
(1) Taparelli, op. cit. n* 1375.
maître pour hâter leur progrès. Nous ne savons vraiment, où se délivrent ces actes de naissance qui assurent ici la prépondérance. N'y a-t-il pas lieu de révoquer en doute le droit que s'arrogent les nations civilisées vis-à-vis des nations barbares, notamment leur droit à exercer une autorité, que les autres auraient le devoir de reconnaître? A notre avis, remarque Taparelli, personne ne peut avoir une supériorité de droit sur des nations libres et indépendantes, sans doute on peut leur être supérieur de fait en talents politiques, en puissance, e"n civilisation : on devra par le devoir de bienveillance internationale, communiquer ces biens aux peuples qui nous les demandent, mais jamais nous n'aurons le droit de les leur imposer, de les «•ontraindre à les accepter : on serait en droit de dire, pour des raisons équivalentes, que parmi les individus, les plus capables pourrpnt communiquer de force aux ignorants les sciences et les arts qu'ils ignorent. Mais c'est là faire de k morale selon les circonstances, afin de pouvoir au besoin légitimer et encourager les envahissements d'une nation, en la décorant du titre fastueux de peuple régénérateur (i).
2° Des devoirs politiques incombent encore à l'autorité internationale.
De leur accomplissement dépend le perfectionnement de la Société des nations en son être social et en son action. •
Or l'être d'une société se perfectionne dans l'unité et son action dans la connaissance, la volonté et le pouvoir nécessaires pour faire le bien.
(1) « Le devoir de l'autorité elhnarchique est de sauvegarder cette indépendance politique et de la proU^ger contre les abus de la force, quelle qu'elle puisse être : qu'elle provienne de la supériorité matérielle des richesses et des armes, ou qu'elle résuHe \\ de la supériorité intellectuelle, qui fait que les peuples plus civilisés oppriment plus facilement les autres ou enfin que la supé- * riorité morale elle-même, abuse de son droit et le pousse à l'excès, comme dans les suites d'une guerre juste. Dans tous les cas, l'autorité ethnarchique devra protéger Tordre et la justice et Supposer au désordre, y Taparelli, op. cit. n* 1375.
L'être d'une société est d'autant plus parfait que l'union de ses membres est elle-même plus parfaite, que le nombre d'éléments sociaux qu'elle embrasse est plus grand et que le lien qui les unit est plus étroit. D'autre part, comme tout autre, cet être social tend à agir pour atteindre sa fin : celle qui lui est marquée par la nature et donc par le Créateur. Mais cette action est parfaite quand elle tend directement à cette fin, c'est-à-dire quand elle y tend par les moyens les plus convenables. Or, ces moyens que sontils ? sinon la connaissance du but à atteindre, la volonté et la faculté de l'atteindre. Ainsi se dessine le plan de
toute PHILOSOPHIE MORALE POLITIQUE.
Veut-elle déterminer le» lois de l'action politique d'une société, elle aura à fixer à quelles conditions se réalisera cette unité d'esprit et de dessein.
C'est un des heureux signes de temps, d'ailleurs très troublés, que le progrès réalisé sur ce point, soit par la Cour arbitrale de La Haye, soit par la politique internationale de ces dernières années, qui malgré des efforts faits en sens contraire, tend de plus en plus à assurer le triomphe des idées de solidarité. m
Il paraît ressortir de cette étude de la Société des Nations, considérée à la lumière des principes, que cette Société, serait-elle vraiment douée, comme il faut le lui souhaiter, d'une autorité réelle, celle-ci ne serait pas, à proprement parler, un Sur-Etat, pas plus que l'Etat n'est une sur-famille. L'indépendance des Etats particuliers pourrait être limitée sans être supprimée. Ceuxlà seuls s'en étonneront qui, niant l'existence d'un droit supérieur et universel, font des nations la source de tout droit.