I. — Ce que suppose l'Ordre Humain
= lin usage raisonnable des biens terrestres.
Vis-à-vis de ces biens, que, dans la société, il utilise l'attitude du chrétien est nettement définie par saint Augustin : c'est celle d'un maître. Il doit non les adorer, mais les dominer, cherchant en eux moins son plaisir que leur utilité.
Changer ce rôle des biens matériels serait oublier que, voyageurs en ce monde, nous ne devons jamais perdre de vue, le rivage de la Patrie éternelle vers laquelle nous voguons. Car la vie bienheureuse ne se trouve pas dans ces biens, dont le rôle est d'être soumis à l'homme, de le suivre et non de le conduire : « Si enim
hahentur, non in eis beata vita ponenda est; suhdita mse debent, non prœdita, sequenUa non duceniia » (1).
En dominant, au contraire, ces biens terrestres, les membres de la Cité de Dieu se montrent vraiment dignes du nom d'hommes.
Ils agissent selon les exigences de l'humanité :
<( Que penses-tu d'un homme pour qui les biens terrestres ne sont pas l'objet d'une volupté charnelle, mais l'instrument d'un bien-être corporel ; pour qui les biens que procure Je commerce des hommes ne sont pas l'occasion de s'enorgueillir, mais un moyen de se perfectionner; pour qui le superflu est chose dédaignée et V utile chose asservie aux fins supérieures de la vie sociale ? Que penses-tu de cet homme ? Je pense que tu décris ainsi un homme vraiment grand et très humain : Magnum quemdam virum et vere humanissum prœdicas. »
Ils agissent aussi selon les exigences de la civilisation :
La civilisation, pour Augustin, c'est en effet la culture matérielle moralisée. Or, impossible de moraliser la culture matérielle, autrement qu'en la reliant à la fin dernière.
Supprimez celle-ci, et de toutes parts éclate le scandale d'une distribution des biens apparemment injuste. Rappelez-vous, au contraire, que l'homme a une destinée éternelle, et aussitôt la vie présente se révèle, dans l'inégalité des fortunes, comme une merveilleuse créatrice de vertus.
Ecoutons saint Augustin esquissant, ce qu'on pourrait appeler le plan divin de l'inégale distribution des biens terrestres :
(1) St Augustin, Epist. xxxiii.
(2) [>e Musica, 1. VI, n° 45 ; — voir aussi De quantitale, n* 73.
(( Comme la miséricorde de Dieu embrasse les bons pour les soutenir, sa sévérité s'empare dee méchants pour les châtier. Or, il a plu à la divine Providence de préparer aux justes dans l'avenir, des biens dont les méchants ne jouiront pas, et à ces derniers des maux, dont les bons ne seront pas tourmentés. Mais pour les biens et les maux temporels, elle veut qu'ils soient communs aux uns et aux autres, afin que ne soient pas recherchés avec trop d'ardeur ces biens que l'on voit aussi entre les mains des méchants, et que ne soient pas fuis comme une honte les maux qui souvent affligent les bons. Ce qui importe, c'est l'usage que l'on fait de ce qu'on l'on appelle la bonne ou la mauvaise fortune. L'homme bon ne se laisse pas exalter par l'une, ni briser par l'autre. Et si l'homme méchant trouve dans la mauvaise fortune une peine, c'est que le bonheur pour lui fut une corruption : Malus autem ideo infelicitate punitar, quia felicitate corrumpitur.
Souvent néanmoins, dans la dispensation des biens terrestres. Dieu montre son action d'une manière plus évidente. En effet, si dès maintenant il frappait tout péché d'un châtiment manifeste, rien ne serait réservé au jugement dernier, et d'autre part, si tout péché échappait icibas aux poursuites manifestes de sa justice, on ne croirait plus à la Providence.. Il en est de même des faveurs temporelles. Si Dieu, par une libéralité visible, ne les accordait quelquefois à la prière, nous dirions que cela n'est pas à sa disposition ; s'il les accordait toujours, nous croirions que c'est pour la récompense qu'il nous le faut le servir, et un tel culte ne nous rendrait point pieux, mais cupides et avaricieux : Nec pios nos faceret ia.lis servitus, sed poilus cupidos et avaros.
Ainsi, malgré le commun partage des afflictions, bons et méchants se distinguent entre eux, même quand ne se distinguent plus leurs épreuves. Ceux qui souffrent restent dissemblables quand se ressemblent les souffrances. Livrés à la même torture, la vertu et le vice ne s'identifient pas.
Car, comme sous l'action du même foyer l'or brille, la paille fume, et que sous l'action du nnême fléau le chaume
se brise et le froment se sépare, et que l'huile et la lie ne se confondent pas, encore qu'elles coulent ensemble sous l'action du même pressoir, ainsi une seule et même force éprouve» purifie, clarifie les bons, condamne, ruine, anéantit les mauvais. C'est pourquoi dans la même affliction, les mauvais se révoltent contre Dieu et le blasphèment, tandis que les bons le prient et le louent. Tant importe non ce qu'on souffre, mais de quel cœur on le souffre. Car le même mouvement qui remue de la fange ou des parfums dégage là des miasmes fétides, ici une odeur exquise. » (i).
Les biens dont vient de parler saint Augustin sont tous les biens terrestres indistinctement. S'agit-il de façon plus spéciale, des seuls biens matériels, c'est encore dans leurs rapports avec la fin dernière qu'il faut les considérer, si l'on veut en moraliser l'usage et répondre, par conséquent, aux exigences de la civilisation.
Est-ce à dire que saint Augustin, subordonnant cette dernière à des fins appartenant à l'ordre transcendant, dédaigne de la considérer en elle-même et tende à n'en faire qu'une vaine apparence ?
Tels sermons de l'évêque d'Hippone l'ont donné à penser (2). En réalité, sa conception de V Economie n'a pas cette étroitesse.
Les biens matériels ne sont pas seulement une image des biens éternels, ils sont encore comme la matière avec laquelle se construit notre béatitude. Ils doivent, dans le plan de Dieu, contribuer, dès ici-bas, à I'embel-