LISSEMENT DE LA VIE
(( Quand nous les possédons, dit saint Augustin, cherchons-y un aliment et un ornement... : Qiiod enim est in
(1) De Civitate Dei, 1. I. ch. VIII.
(2) Sermo CIV, n" 3, pacp exemple.
nostra possessione peciinlœ, potest familiœ nostrœ alimentum esse vel ornamentum aliquid hujusmodi » (i).
Augustin n'impose donc pas aux riches l'obligation de se réduire à la pauvreté ; mais il leur rappelle, avec le devoir de l'aumône, que, pour satisfaire les désirs humains, la voie de la pauvreté est souvent plus directe que celle de l'opulence :
« Saturitas œqiialis est : possessio nna est qvo amho volunt pervenire, sed hic per compendhuri ille per circuitiim » (2).
De fait, l'expérience ne donne-t-elle pas raison à Augustin. Si grande que soit, par exemple, la somme de travail dépensée par le commerce et l'industrie, l'agriculture et Les mines, qu'elle est petite la part qui revient à la satisfaction des besoins profonds de l'humanité ! Et n'est-il pas vrai de dire que ce que nous appelons progrès matériel n'est souvent qu'un moyen artificiel et commode de nous procurer, en fait de nourriture, d'habillement, de logement, ce que les générations antérieures possédaient, encore que sous une forme plus simple, ce qui leur procurait un bonheur au fond semblable au nôtre, peut-être supérieur parce que plus paisible : Saturitas œqiialis : possessio una.
Cet usage des biens matériels, dont Augustin vient de nous dire la légitimité, comporte-t-il la propriété ?
D'aucuns l'ont nié et ils ont même prétendu voir dans Augustin un précurseur de Karl Marx...
D'après M. Sommerlad (3), par exemple, Augustin aurait considéré la propriété commune comme étant nor-
(1) Questiones Evaiigelicœ, 1. II, n" 10.
(2) Sermo LXI, 12.
(3) Sommerlad, Das Wirschaftsprogramm der Kirche des Mittelallers. (Leipzig 1903), p. 201. seq.
maie, et la propriété privée comme une conséquence accidentelle du péché. Et l'historien de la doctrine éco*nomique des Pères de l'Eglise cite plusieurs passages fort curieux d-u «aint docteur qui, séparés du reste de ses œuvres, semble de fait confirmer cette thèse. Ainsi dans m Joan (tract. VI, 25), Augustin déclare que la propriété commune est un droit divin, tandis que la propriété privée est de droit humain. Dans la Cité de Dieu, il loue le rescrit de Constantin obligeant, en Italie, les officiers impériaux à prendre sur les fonds publies pour subvenir aux nécessités familiales (1. V. c. xviii) ; et dans ses Commentaires sur les Psaumes, ou dans ses Sermons, il affirme que posséder du superflu c'est être détenteur du bien d' autrui : Res alienœ possidentur, cum superflua possidentur.
« Ainsi, conclut Sommerlad, pour Augustin, comme pour Karl Marx, l'Economie est essentiellement conditionnée par les fins sociales : dans le premier cas, fins sociales spiritiialistes à atteindre sur le plan transcendant de la Cité de Dieu ; dans le second cas, fins sociales matérialistes, à réaliser sur le plan terrestre du Socialisme. Mais dans les deux cas, l'individu disparait dans la société dont il est le membre, et la propriété privée des biens matériels n'est pas reconnue comme un droit naturel fondé sur la personne humaine. »
Rien de plus inexact, disons-le sans ambages, que cet exposé des idés sociales de saint Augustin.
Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler que, dans son De Hœresihus, le saint docteur eompte parmi les sectes hérétiques, ceux qui enlevaient toute espérance de salut à quiconque possédait quelque bien en propre. (De Hœres., 1. I, hseres... XL). " Ailleurs, il déclare que l'aumône doit se faire avec ce que l'on possède justement : De justis lahorihus facile eleemosy-
nam et ex eo qvod recte hahetis, date » (Sermo, CXIII), et que, si la possession privée des biens de la terre peut, à cause des maux qu'elle entraîne trop souvent, ne pas être recherchée, en conformité avec les conseils évangéliques, elle peut cependant être maintenue, pourvu que l'amour de Dieu en règle l'usage :
(( Asbtineamus ergo fratres a possessione rei privatœ aut ah amore si non possumns a possessione : et faciamus locum Domino, quid est : fac illi locuni ? Noli amare teipsum, illum ama. » {Enarrat., in Ps CXXXI, n. 5i 6.)
Ajoutons que les passages allégués par Sommerlad trouvent dans leur contexte une explication toute différente de celle qu'il leur reconnaît. Ainsi In Jo., (tract. VI, 25), s'explique par la controverse donatiste. Les partisans du schisme de Donat prétendaient avoir le droit de garder les biens ecclésiastiques qu'ils avaient pris par la force aux catholiques. Augustin de leur répondre qu'ils n'ont pas ce droit.
Ils n'ont pas de droit humain, car l'empereur a prononcé contre eux. Ils n'ont pas de droit divin, car, pour en avoir ils devraient être avec le Christ. Or, ils l'ont abandonné par leur défection de l'Eglise : « Quomodo jure divino possideat qui dicat : Ego haptizo, cum dicat columha (ecclesia) hk est qui baptizat. »
Enfin, l'assertion augustinienne concernant le superflu, doit être entendue en fonction de sa doctrine générale sur le nécessaire. Or ce qui est nécessaire, — nous l'avons vu plus haut, — c'est non seulement ce qui sert à la sustentation de la vie, mais encore ce qui sert à son ornement : aUmentum, ornamentum. Reconnaissons-le, cepeoidiant, le grand docteur catholique oppose nettement V idéal de la propriété, que la Cité de Dieu doit s'efforcer de réaliser, aux tristes et honteux abus de la richesse dans la Cité de la terre.
La description de ces abus, Augustin la fait, les yeux fixés sur Rome, avec une hardiesse de pensée, une âpreté d'expression qui nous révèlent tout un coin moins connu de son génie et nous permettent de constater qu'à côté du docteur et de l'ascète, voisinant le pieux auteur des Soliloques et l'émouvant autobiographe des Confessions, il y a un impitoyable satirique.
Evoquant les mauvais riches, Augustin leur prête ce langage :
« Que la république soit prospère par son commerce, ou glorieuse par ses victoires, ou, ce qui est mieux, qu'elle soit tranquille : peu importe. Mais ce qui nous importe beaucoup, c'est d'augmenter sans cesse les richesses qui puissent suffire aux journalières prodigalités, grâce auxquelles les faibles seront à la merci des forts.
« Qu'ils se soumettent aux riches, les pauvres qui sont dans le besoin, et que dans ce patronage ils trouvent le bonheur d'une tranquille oisiveté ; quant aux riches, qu'ils fassent des pauvres leur clientèle et un moyen de servir leur opulence.
« Que les peuples applaudissent non aux ministres de leurs intérêts, mais aux pourvoyeurs de leurs plaisirs. Que l'on n'ordonne rien de dur, que l'on ne défende rien de ce qui est impur. Que les rois ne s'inquiètent point de régner sur des honnêtetés, mais sur des hommes soumis. Que les provinces obéissent aux rois, non comme aux directeurs de leurs mœurs, mais comme aux arbitres de leur fortune et aux intendants de leurs voluptés ; qu'elles leur réservent non un sincère hommage, mais le criminel et servile tribut de la crainte.
(( Que les lois protègent plutôt celui qui prend la vigne d 'autrui que celui qui nuit à sa propre vie : Quid alience viti potius quam quid suce vitœ quisque noceat, legibus advertatur. Que ne comparaisse devant les juges que c^elui qui a pris à un autre, sans son consentement, quelque chose de ses biens, ou qui lui a nui, soit dans sa demeure, soit dans sa personne ; mais des biens et des personnes qui
nous appartiennent, nous pouvons faire tout ce que bon nous semble : Volentibus faciat quisqiie quod libet.
(( Que les courtisanes abondent au gré de qui veut s'amuser, au gré surtout de ceux qui n'ont pas de quoi entretenir des concubines. Edifions des palais somptueux. Que les splendidcs festins se succèdent. Que partout, à notre fantaisie, de jour, de nuit, nous puissions jouer, boire, vomir, nous débaucher : Ubi cuique libuerit et potuerit, die noctaque ludatur, bibatur, vomatar, dlffluatur.
(( Que les danses de toutes parts fassent rage ; que les théâtres s'emplissent des clameurs d'une joie dissolue et des émotions d'une volupté aussi criminelle qu'infâme.
(( Et qu'il soit déclaré ennemi public, celui auquel ce bonheur déplaît : Ille sit publiciis inimicus cui haec félicitas displicet. Et s'il prétend nous le supprimer, ou seulement le changer, que la libre multitude lui impose silence, le chasse, le supprime du nombre des vivants : Quisquis eam mutare vel aiifere tentaverit, euni libéra miiUiiudo avertai ab auribiis, avertat a sedibiis, auferat a viventibus.
« Qu'ils soient tenus pour des dieux véritables, ceux grâce auxquels les peuples ont trouvé ce bonheur et le conservent. Qu'on leur rende le culte qu'ils veulent, qu'on célèbre en leur honneur les jeux qu'ils veulent, qu'ils aient tous les adorateurs possibles. Une seule chose leur est demandée : c'est qu'ils fassent en sorte que ce bonheur n'ait rien à craindre de la guerre, de la peste, ni d'aucune autre calamité, (i) »
La pointe est acérée : Augustin l'enfonce impitoyablement, et, pour que personne ne s'y méprenne, il nomme de son nom propre cette cité de la terre où les biens matériels dominent si honteusement le cœur de l'homme : c'est l'empire romain : <( Vrai pajais d&
(1) De Civitale Dei, 1. II, c. XX.
bi^
Sardanapale, vrai tombeau pour les âmes libérées par le Christ. »
A ces dernières, il faut la maison de lumière qu'est la Cité de Dieu.
Là, la richesse n'est pas condamnée. Et Augustin le dit nettement à cette riche veuve nommée Proba, à laquelle il rappelle que le riche Zachée fut admis dans le royaume des cieux. Mais en même temps il lui apprend que la richesse doit être réglée par les préceptes de l'Evangile, par ceux que promulguait saint Paul quand il écrivait à Timothée :
« A ceux qui sont riches dans ce siècle, prescris de n'avoir pas l'esprit superbe, de ne pas mettre leur espérance dans l'incertitude des richesses, mais en Dieu, qui nous donne tout en abondance pour nous en servir, de faire le bien, de devenir riches d'œuvres bonnes, d'être généreux, sociables : ils se réserveront ainsi pour l'avenir un trésor qui leur servira à acquérir la vie éternelle. » (/ Tim., VI, 17.)
Et, faisant l'application de cette doctrine à Proba, saint Augustin continue :
(( L'amour de cette vie éternelle doit te faire considérer comme une veuve désolée tant que tu es ici-bas, alors même que tu y serais entourée des biens de la terre... Car ce ne sont pas ces biens qui rendent les hommes vraiment heureux : Talibus bonis non fiunt homines boni sed aliunde boni facti, bene uiendo faciiint, ut ista sint bona. Non est ergo in iis vera solatio, sed ibi potius ubi vera vita. Nam inde necesse est, ut fiât homo beatus, unde fit bonus, (i) »
Mais, dans cette cité de Dieu, il n'y a pas seulement des biens matériels à utiliser : il y a des hommes à associer.
(1) Epist. CXXX.
II. — Ce qu'appelle l'Ordre Humain = une assocmtion entre hommes
Plus importante pour le chrétien que la détermination de V attitude de l'homme vis-à-vis des biens matériels qu'il utilise, est celle de son attitude vis-à-vis des hommes auxquels, dans la société, il s'unit.
Ce n'est plus l'attitude d'un maître^ car l'homme ne saurait dominer l'homme. C'est l'attitude d'un égal vis-à-vis de ses égaux. — De cette égalité de nature et de grâce, d'origine et de destinée, il n'est pas jusqu'à l'exercice de l'autorité qui, dans la Cité de Dieu, n'en manifeste le glorieux privilège. Car I'autorité n'y est ni absolue, ni égoïste.
Elle n'est pas absolue.
(( Sans doute César est roi, mais il reste homme, commandant à des hommes des choses humaines. Il y a un autre roi qui commande des choses divines : le premier est temporel, le second est éternel ; celui-là terrestre, celui-ci céleste ; le roi terrestre relève du roi céleste, et ce dernier domine tout. Ce n'est donc pas parce qu'ils disaient « César est notre roi » que les Juifs offensaient Dieu, mais parce qu'ils soutenaient : a Nous n'avons pas d'autre roi que César ! »
« Est quidem Caesar rex, homo hominibus ad humana, sed alius rex est ad divina ; alius rex ad vitam temporalem, alius ad œternam, alius rex terrenus, alius rex cœlestis : rex terrenus sut rege cœlesti, rex cœlestis super omnia. Non ergo illi, quia dixerunt se habere Cœsarem regeni, peccaverunt, sed quia regem Christurn habere noluerunt » (i).
(1) Enarrat. in Psalmum LV, 2.
Limitée par les droits supérieurs de Dieu, l'autorité humaine n'est pas non plus égoïste :
Elle n'est pas égoïste.
Ce n'est pas, en effet, son propre bien qu'elle cherche, mais le bien de ceux sur qui elle s'exerce. Essentiellement, elle est un service.
La Cité de Dieu consacre cependant l'autorité, qui y est plus honorée que partout ailleurs :
« Si ses principes étaient reconnus, ils réussiraient mieux que ne le firent Numa ou Brutus, à constituer, consacrer et affermir la république : longe melius... constitueret, consecraret , firmaret augereA que rempublicam. »
<( L'autorité appartient à qui pourvoit au bien commun: elle appartient au mari sur la femme, aux parents sur les enfants, aux maîtres sur les serviteurs. L'obéissance est le devoir de ceux sur qui on veille : la femme obéit au mari, les enfants aux parents, les serviteurs aux maîtres. Mais dans la maison du juste vivant de la foi et voyageant encore loin de la céleste Cité, ceux même qui commandent sont les serviteurs de ceux à qui ils paraissent commander : etlaw, qui imperant, sei'viunt eis quibus videntur imperare. Car ce n'est point par la passion de dominer, qu'ils commandent, mais par la loi du dévouement ; non par orgueil de la principauté, mais par devoir de la charité : neque en'un dominantl cupidate imperant sed officio consulendi ; nec principandi superbia sed providendi misericordia, (i) »
Un triple lien social, unit -entre eux les membres de la Cité de Dieu qui doivent personnellement se vouloir mutuellement du bien, travailler les uns pour les autres, respecter la justice, fondement du droit, sans lequel il ne peut exister aucune société humaine (2).
(1) Epist. 138, 10. — De Civitate Dei, 1. XIX, c. XIV. f2> Je ne sRis si, en me limitant à ces trois points, je n'omets rien de ce qu'il importe de relever dans les idées sociales de
V La Bienveillance mutuelle est donc un lien social.
Que les hommes se veuillent mutuellement du bien, voilà le premier des liens sociaux de la Cité de Dieu.
De €et amour, il faut relire, <ians le traité de Morihus Ecclesia le splendide éloge que nous avons cité plus haut (1).
2** L'interdépendance du travail est un second lien social.
Non seulement les hommes doivent s'aimer, mais il leur faut encore travailler les uns pour les autres ; ils ont une <( solidarité dans le travail », comme on dirait aujourd'hui. Encore faut-il que ce travail soit situé sur le plan chrétien ; or, il le sera si, en s'y livrant, les hommes se montrent, à la fois, spirituels, libres et justes.
a) Ils seront spirituels dans la mesure où ils sauront reconnaître que la fm assignée à tout travail est dans le progrès de l'esprit.
Le but du travail doit être en effet spirituel :
(( Quelque soit l'objet de toa travail, travaille pour mieux comprendre... Quidquid laboras, ad hoc laboras ut videas. ISescio quid magnum est quod visuri sumus, quando nostra tota merces visio est. (2) »
b) Ils seront libres, s'ils s'associent au lieu de s'asservir, s'ils s'aident au lieu de s'exploiter.
Sur la route de ce développement se rencontre naturellement le problème de I'esclavage, dont Augustin ne s'explique la pratique, que comme une punition du péché.
saint- Augustin ; je sais du moins, que ces trois points ont perticulièrement attiré mon attention, tandis que je relisais quelques-unes des œuvres du grand docteur.
(1) Voir page 453.
(2) Enar. in Psal. XC. 13.
(( L'être raisonnable fait à son image, Dieu ne veut pas qu'il domine sur d'autres que sur les créatures dépourvues de raison, il ne veut pas que l'homme domine sur l'homme, mais seulement sur l'animal : non hominem homini (dominari) sed hominem pecorl. Aussi les premiers justes furent établis plutôt pasteurs de troupeaux que rois des hommes. Dieu voulant ainsi nous apprendre ce que demande l'ordre de la création et ce qu'exige la justice due au péché, (i) »
c) Enfin, ils seront justes, s'ils obervent la loi de Dieu et ne cherchent pas la sotisfadion égoïste de leurs intérêts et de leurs passions. Certes il 'est naturel à l'homme de chercher son intérêt. Augustm ne le conteste pas (2).
La Cité de Dieu ne demande pas ici-bas de tous les hommes, qu'ils renoncent à leurs intérêts. Elle exige seulement qu'ils les subordonnent à la loi morale.
Voici un commerçant qui s'avance et dit: a J'ai apporté ces marchandises d'un endroit éloigné jusqu'en ce lieu, où on n'en avait point de semblables. Je veux comme salaire de mon travail les vendre plus cher, que je ne les ai achetées : Tanquam mercedem, laboris mei peto ut carius vendam quam emerlm. Il faut bien que je vive de mon travail, car il est écrit : Dignus est operaj'iiis m,ercede sua. (3) ))
Le vieux temps où les questions de justice commerciale s'éclairaient de citations bibliques ! Augustin ne réfute pas ce raisonnement. Mais il critique les procédés dont on se sert parfois pour majorer les prix. Il ne veut pas de faux serments, ni de menson-
(1) De civUate De% 1. XIX, c. XV.
(2) Voir plus haut le passage du De Trintlate, qui éclaire la pensée de St. -Augustin, p. 133.
i3)Enar. in Ps. LXX, sermo L
ges. Il veut 'de la loyauté. Il ne veut pas l'esprit de lucre. Il veut l'esprit de justice : du négoce, soit ! du mercantilisme, non. Mentir, se parjurer, voilà des fautes dont les commerçants peuvent se rendre responsables, mais ces fautes ne sont pas celles du commerce lui-même.
« Je pourrai dire, poursuit l'interlocuteur d'Augustin : J'ai acheté celte marcliandise tant, et je la revends tant, si cela vous plaît, achetez : Possem enim dicere, tanto emi sed tanto vendam ; si placet, eme. Fort bien, réplique Augustin, non sans quelque ironie : les acheteurs vont accourir, tous ceux du moins qui aimeront ta bonne foi plus encore que ta marchandise : Omnes accurerent, qai plus fideni quam mercem diligerent. (i) »
Ce qui reste du moins incontestable, c'est que toute recherche de l'intérêt personnel n'est point condamnée chez les membres de la Cité de Dieu, — pourvu que soit respectée la justice.
Or, il y a justice, là où il y a ordination de l'activité humaine à la fin dernière.
Ils seront donc justes, et se montreront dignes membres de la Cité de Dieu, les hommes qui, dans quelque profession que ce soit, chercheront avant tout l'accomplissement du devoir, montrant ainsi qu'ils poursuivent moins les biens périssables que le bien éternel.
(( Sur les rives du fleuve de Babylone, nous nous sommes assis et nous avons pleuré à ton souvenir, Sion : Super flumina Babylonis ibi sedimus et flevimus cum recordaremur Sion...
Vous me demandez, très chers, ce que sont ces fleuves de Babylone. Fleuves de Babylone sont toutes les choses périssables, que l'on aime ici-bas pour elles-mêmes.
Voici un homme qui dit : « Je veux embrasser la pro-
(1) Enar. in Ps LXX, sermo I.
fession d'agriculteur : elle m'enrichira, m'occupera, m'enchantera. Qu'il songe que tout cela finit et il comprendra que sur un tel amour ne s'édifie point le fondement de Jérusalem : car cet amour est un fleuve de Babylone. »
(( Pour moi, dit un autre, la grande chose est le métier des armes : Alius dixit, magna res est militare. Les agriculteurs respectent les militaires, leur obéissent et ont peur d'eux. Si je deviens agriculteur, j'aurai peur du militaire, mais si je deviens militaire, je serai craint par l'agriculteur : Si fuero agricola, timebo militarem, si fuero militaris, timebor ab agricola. »
0 insensé, c'est dans un autre fleuve de Babylone, que lu t'es précipité, dans un fleuve aux courants tumultueux et entraînants. Tu veux être craint par qui est plus petit que toi et tu crains qui est plus grand que toi : or, il peut devenir soudain plus grand que toi celui qui te craint, mais jamais il ne sera plus petit, qfue celui que tu dois craindre.
C'est avocat que je veux être, voilà la grande carrière: Advocatuni, esse inquit, magna res est. Là, par la toutepuissance de l'éloquence, on suspend aux lèvres disertes d'un patron une foule de clients, qui attendent de lui leur ruine ou leur fortune, leur mort ou leur vie, leur perte ou leur salut.
Ignores- lu donc oii tu te jettes ainsi ? C'est encore dans un fleuve de Babylone, un fleuve dont les grondements sont multipliés par les eaux qui frappent les rocs : Nescis qiio te iniseris : alius et iste fluvius Babylonis est et qiiod muttum sonat, strepitus aquœ saxa percutit. Rappelle-toi que le fleuve court, et que ses flots passent. Et, ayant constaté qu'ils courent et passent, fais attention, car ils entraînent : Si attendis quia fhiit et labitur, cave quia trahit.
((, Voyager et faire du commerce, voilà, dit un autre, ce qui importe. On voit divers pays, on y réalise partout des bénéfices et l'on ne nuit pas à sa propre cité, quand on y revient après de longs voyages, l'esprit développé au con-
tact des affaires et des peuples, et la bourse bien garnie. » Voilà encore un fleuve, un fleuve de Babylone. Tes bénéfices sont-ils assurés ?" Quand seras-tu certain, quand seras-tu tranquille dans leur possession ? Plus tu seras riche, plus tu seras timide : Quanto eris ditior, tanto timidior. Un s<îu1 naufrage et te voilà nu, n'ayant que la vie sauve ; bien justement tu pleureras alors au milieu du fleuve de Babylone, parce que tu n'as pas voulu t'asseoir et pleurer sur ses rives. Uno naufragio nudas exibis et recte te planges in flumine Babylonis qaia noluisti sedere et flere super flumina Babylonis.
Toute autre est la conduite des citoyens de la sainte Jérusalem : ils savent qu'ils sont ici-bas en captivité. Ils voient les désirs humains qui se croisent et la variété des passions humaines, qui entraînent de-ci, de-là, les hommes et les poussent dans le gouffre. Ils voient cela et ils ne se jettent point dans les fleuves de Babylone, mais ils s'asseyent sur leurs rives, et ils pleurent le sort de ceux qui sont entraînés, leur propre sort, car ils méritèrent d'être à Babylone. Cependant, assis, c'est-à-dire humiliés, ils chantent : Super flumina Babylonis ibi sedimus et flevimus dum recordaremur Sion » (i).
Sion, image de la Cité de Dieu, sera, ell-e, la Cité de la justice. Et c'est pourquoi le droit y sera autre chose qu'un vain vocable. Il sera le fondement réel et solide des institutions politiques et la règle des institutions sociales.
3" La soumission au droit est un troisième lien social.
(( Scipion a défini le peuple, l'association d'une multitude d'hommes qu'unit le consentement donné à un droit et la communauté des intérêts. Ce qu'il entend par droit consenti, il l'explique dans la discussion, quand il montre que la République ne peut être gouvernée sans la justice ; donc, oii il n'y a pas de justice, le droit ne peut être : Ubi
(1) Enar. in Psal. CXXXVI. Sermo I, n. 3, 4.
ergo justitia vera non est, nec jus esse potest. Car, ce qui se fait selon la droit se fait avec la justice, et ce qui se fait sans justice, ne peut se faire selon le droit.
Il ne faut pas, en effet, appeler droit, ni considérer comme l'expression du droit, les institutions iniques des hommes : Non enim jura dicenda sunt vel puianda, inique hominum constituta. Aussi bien, les hommes ne disent-ils pas eux-mêmes que le droit, c'est ce qui dérive de la source de la justice, et ne rejettent-ils pas cette opinion qui place le droit dans l'intérêt du plus fort ? Id esse jus, quod ei qui plus potest, utile est. Ainsi donc, oh il n'y avait point de véritable justice, il ne peut y avoir association d'hommes sous un droit consenti et, partant, il n'y a pas de peuple, ni chose du peuple, mais une multitude quelconque, qui ne mérite pas le nom de peuple. ... D'oii il suit que là, où il n'y a pas de justice, il n'y a pas de république, ubi justitia non est, non esse rempublicam. Or, la justice est cette vertu qui rend à chacun ce qui lui est dû. Quelle sera donc la justice de l'homme, qui dérobe l'homme au vrai Dieu et l'asservit aux esprits impurs ? Est-ce là rendre à chacun ce qui lui appartient ? L'homme qui ravit un fonds à celui qui l'a acheté pour le livrer à un tiers, qui n'y a aucun droit, est injuste, et l'homme qui se soustrait à la puissance de Dieu son créateur pour se faire l'esclave des esprits mauvais, serait-il juste ? » (t).
Voilà donc très nettement exprimée, la pensée d'Augustin : Point de société humaine sans droit, point de droit sans justice, mais point de justice véritable parmi les hommes quand ceux-ci méconnaissent la première obligation de toute justice : celle de rendre à Dieu ce qui lui est dû : l'adoration.
(1) De CMtale Dei, I. XIX, c. XXI'.