‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 94 sur 107 · III. — Ce que produit l'Ordre Humain = la paix publique · texte numérisé non relu

III. — Ce que produit l'Ordre Humain = la paix publique

Dans une société, dont les membres s'unissent par ce triple lien social, qu'est leur miduelle hienveillance , r interdépendance de leur travail et leur réciproque soumission à un droit qui ]es domine, en imposant à leurs consciences les imprescriptibles requêtes de la justice dans une société où s'allient donc harmonieusement l'autorité et la liberté, régnera naturellement la paix.

A. — Ce que n'est pas cette paix.

= elle n'est pas la paix factice des empires qu'inspire l'esprit de domination, car dans ces empires, bien que les hommes veuillent la paix, ils sont incapables de l'établir de façon durable.

Augustin le montre en deux saisissants tableaux d'histoire.

Il écrit, au livre IV de la Cité de Dieu :

« L'historien latin de la Grèce ou plutôt des peuples étrangers, Jusitin, abréviateur de Trogus-Pompée, commence ainsi son ouvrage : Dès l'origine, la puissance était entre les mains des rois qui devaient leur élévation à la dignité suprême, non aux brigues populaires, mais à leur modération reconnue par les gens de bien. Aucune loi ne liait les peuples ; la volonté des princes leur tenait lieu de 1-ci ; on était plus jaloux de conserver que d'étendre les limites de son empire. Ces limites étaient, pour chaque souverain, les limites de sa propre patrie : Intra suam cuique patrinm régna finiebantar. Ninus, roi des Assyriens, fut le premier qui, par une soif de commander, jusqu'alors inconnue, ruina ces antiques traditions d'équité, ce régime de modération héréditaire. Le premier, il porta la

guerre chez ses voisins, et jusqu'aux frontières de la Lybie, il étendit sa domination sur des peuples inhabiles à se défendre, n Ninus, dit-il, affermit par une possession durable D'étendue de ses conquêtes. Vainqueur des voisins, recrutant chez les nouveaux vaincus de nouvelles forces pour passer à d'autres exploits, chaque victoire devient l'instrument d'une victoire nouvelle et tous les peuples de l'Orient sont soumis. » Quoi que l'on pense de la fidélité de Justin et de Trogus, car des récits plus véridiques font connaître qu'ils en imposent parfois, il est néanmoins constant, au témoignage unanime des historiens, que le roi Ninus donna un prodigieux accroissement au royaume d'Assyrie, royaume qui a subsisté si longtemps que Rome n'égale pas encore à son âge. Car, au rapport des chronologisles, douze cent quarante ans se sont écoullés depuis la première année de cet empire jusqu'au temps où il passe aux Mèdes.

Mais, faire la guerre à ses voisins pour s'élancer à de nouveaux combats, écraser, réduire des peuples dont on n'a reçu aucune offense, seulement par appétit de domination, qu'est-ce autre chose qu'un immense brigandage.»^ Populos sibi non molestos solai regni cupiditate conterere et subdere, qiiid aliud quam grande latrociniuni nominandiini est ? (i). H

A ce tableau des cités orientales bouleversées par l'esprit de conquête, en correspond un autre, celui de la cité romaine accrue, elle aussi, par tant de guerres injustes : i

« Convient-il vraiment aux gens de bien de se réjouir de

l'accroissement de l'empire ? Car c'est l'injustice sans doute de leurs ennemis, qui, en occasionnant de justes guerres, a fait croître l'empire, et s'il ne s'était pas accru, \^ cause en aurait été dans ce fait que les voisins, fidèles observateurs de la justice et gens pacifiques, n'auraient

(1) De Civitate Dei, 1. ^v, c. VI.

par aucune offense appelé contre eux les armes vengeresses. Or, les destinées humaines s'écouleraient plus heureuses, si l'union d'un paisihle voisinage avait laissé les Etats dans la médiocrité : Felicioribus rébus humanis omnia régna parva essent, concordi vicinitate laetaniia. Et il y aurait ainsi un plus grand nombre d'Etats dans le monde, comme il y a, dans la cité, de multiples foyers familiaux. Ainsi, guerroyer, dompter Iles nations, étendre son empire ne saurait être une félicité qu'aux yeux des méchants : pour les bons, c'est seulement une triste nécessité. Mais comme iil serait pire de voir les justes dominés par ceux qui commettent l'injustice, cette nécessité peut tourner à félicité. Et plus grande serait encore la félicité si, au lieu d'avoir à subjuguer par les armes un voisin récalcitrant, l'on n'avait qu'à nouer des relations avec un voisin bienveillant : Félicitas major est viciniim bonum habere concordem, quam vicinum malum subjugare bellanlein. Mauvais est le désir d'avoir quelqu'un à haïr ou à craindre, pour avoir quelqu'un à vaincre, (i) »

De cette injustice de la guerre de conquête, Augustin est si pénétré qu'à maintes reprises il la dénonce. Et qu'on ne lui objecte pas qu'après tout la guerre, L même injuste, peut servir les intérêts de la patrie, et ' que Rome elle-même, en étendant sa domination, a établi la paix dii monde. Augustin répondrait d'abord que, cette paix fijt-elle réelle, les moyens employés pour l'établir resteraient malgré tout injustes, et .puis, que cette paix n'a que les apparences de la véritable paix ; car aux guerres étrangères l'esprit de domination, nourri par elles, va faire succéder fatalement les guerres civiles.

« Il est arrivé, dira-t-on, qu'une cité avide de domination n'a pas seulement imposé son joug à des nations

(1) De Civitate Dei, 1. IX, c. XV.

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vaincues, mais encore sa langue, devenue le lien pacifique d'une société nouvelle. Mais, par combien de ferres, d'horribles guerres, par quel carnage, par quelle effusion de sang humain cet avantage a-t-il été acheté ? Et la fin de ces maux n'est pas celle des misères qu'ils entraînent. Car, non seulement il reste toujours des ennemis à combattre, puisqu'il reste des nalions étrangères, mais l'étendue même de l'empire est une cause de guerres et de guerres plus pernicieuses encore : je veux parler de ces guerres civiles et sociales, qui sont le plus lamentable des fléaux dont soit éprouvé le genre humain, tant par les déchirements qu'elles provoquent, quand elles battent leur plein, que par les révolutions, dont elles laissent après e-lles la constante menace.

Oui, ces maux sont innombrables, durs, atroces ; si, tout en restant au-dessous de la réalité, j'entreprenais de les décrire, mon discours serait interminable. Mais le sage, dira-t-on, ne fait que de justes guerres. Il n'en doit pas moins s'il est homme, déplorer la nécessité de ces justes guerres, car si elles n'étaient pas justes, le sage n'aurait pas à les faire, et pourtant autant que cela dépend de lui, il n'y aurait point de guerres : Quln nisi justa essent, ei gerenda non essent, ac per hoc sapienti niilla bella essent.

C'est l'injustice de l'ennemi qui arme, en effet, le sage pour la défense de la justice ; et c'est cette injustice que, parce que commise par des hommes, il doit déplorer, alors même qu'elle ne le mettrait pas dans la nécessité de faire la guerre : Iniquitas en'im partis adversae justa bella ingerit , gerenda sapienti : quae iniquitas utique hominî dolenda. quia hominuni est, et si nulla ex ea hellandi nécessitas nasceretur.

C'est pourquoi, de ces maux si grands, si horribles, si épouvantables, la pensée même est douloureuse et le déchaînement un malheur.

Voilà l'aveu qui doit être arraché à tout homme raisonnable. Et s'il se trouve un homme qui supporte de pareils -maux ou seulement les contemple sans douleur, il faut

dire de lui qu'il est beaucoup plus misérable parce qu'il se croit beureux : car il a vraiment perdu tout sentiment d'humanité : Huniamnn perdidit sensum (i).

Et, reprenant l'idée qu'il avait exprimée plus haut, en assimilant à une troupe de brigands les nations dont les (( visées impérialistes » — comme nous dirions aujourd'hui — sont un défi à la justice, Augustin ajoute :

Sans la justice, les royaumes ne sont autre chose que de grandes troupes de brigands : Remota itaque justitia, quid siint régna nisi magna latrocinia. Une troupe de brigands, en effet, c'est un petit royaume. Car c'est une réunion d'hommes où un chef commande, où un pacte social est conclu, où certaines conventions règlent le partage du butin.

Or, si cette troupe néfaste, en se recrutant de malfaiteurs, ^'^rossit au point d'occuper un pays, d'établir des postes importants, d'emporter des villes, de subjuguer des peuples, alors elle s'arroge ouvertement le titre de royaume, titre que lui assure non pas le renoncement à la cupidité jnais la conquête de l'impunité : Regni nomen assumit, qiiod ci jam in manifesta confert non adempta cupiditas sed addita impunltas.

C'est une spirituelle et juste réponse que fît à Alexandrele-Grand un pirate tombé en son pouvoir : a A quoi penôes-tu, lui dit le roi, d'infester la mer ? — A quoi pensestu d'infester la terre ? répond le pirate avec une audacieuse liberté. Mais parce que je n'ai qu'un frêle navire, on m'appelle corsaire et parce que tu as une grande flotte, on te nomme conquérant : Quia id ego exiguo navifjio facio, latro vocor, quia tu magna classe, imperator. (3) ))

(1) De Civitate Dei l. XIX, c. VII.

(2) De Civitate Dei, I. IV, c. III.

B. — Ce qu'est la paix dans VOrdre Humain.

Bien différente de la Cité terrestre qui cherche vainement la paix, ce véritable bien commun des sociétés HUMAINES, la Cité de Dieu la possède. La Paix, en effet, c'est l'ordre même.

« La paix du corps est le tempérament bien ordonné de ses parties. La paix d'une âme non douée de raison, c'est le repos bien ordonné de ses appétits ; la paix de l'âme raisonnable, l'accord bien ordonné de la pensée et de l'action ; la paix du corps et de l'âme, la vie et la santé bien ordonnée de l'être animé ; la paix de l'homme mortel et qui appartient à Dieu ; l'obéissance bien ordonnée dans la foi sous la loi éternelle. La paix des hommes, c'est l'union dans l'ordre ;

« La paix domestique, c'est l'union dans l'ordre de ceux qui, au foyer, commandent et obéissent ;

(( La paix sociale, c'est l'union dans l'ordre de ceux qui, dans la cité, commandent et obéissent ;

La paix céleste, c'est l'union consacrée dans l'ordre parfait, de tous ceux qui jouissent de Dieu et les uns des autres en Dieu ;

La paix en toutes choses, c'est la tranquillité de l'ordre, Fax omnium rerum., tranquilitas ordinis. (i) »

Or, cet ordre, elle le réalise, la Cité de Dieu oii règne le droit :

Le droit de Dieu d'abord.

(( Cette paix, la Cité de Dieu, en voyageant ici-bas dans la foi, la possède déjà d'une certaine manière : céleste par la foi, par elle elle vit selon la justice, et c'est vers cette paix qu'elle oriente toutes les bonnes actions accomplies envers Dieu et envers le prochain : nous disons envers 1© prochain, car il est essentiel à la vie de la Cité d'être une

(1) De Civitate Dei, 1. XIX, c. XIII.

vie sociale : Ad illam paccm adlpiscendam refert qaidquid bonarum actioniitn gerit erga Deiim et proximum, quoniani vita civitails atique socialis est » (i).

Ensuite le droit d'un chacun dans la charité pour tous.

Cette charité est si essentielle au chrétien, membre de la Cité de Dieu, que, fût-il contraint à faire une juste guerre, il ne devrait la faire encore, qu'avec un esprit de charité. Dans sa cinquième lettre à Marcellin, saint Augustin déclare, en effet, qu'il faut garder la charité jusque dans la guerre, et ne vouloir vaincre, que pour le bien des vaincus, afin de les ramener à la piété et à la justice. Dans sa 205^ lettre au comte Boniface, il ajoute qu'il faut être pacifique, même en combattant, et miséricordieux pour le vaincu. Dans sa lettre 262° au comte Darius, enfin, il affirme que, s'il peut être parfois glorieux de tuer les hommes par le fer, il l'est beaucoup plus de chercher à tuer la guerre par la parole.

« Ils sont grands, en vérité, et ils ont de la gloire, plus légitimement que tous les autres hommes, ces soldats qui, non ^:e^lempnt sont forts dans les combats, mais qui s'y montrent fidèles, qui, an prix de leurs souffrances et de leurs périls voient par la protection le secours de Dieu, leurs ennemis vaincus et la paix rendue h nos provinces et h toute la République. Mais plus grande est encore la gloire de ceux qui, au lieu de donner la mort aux hommes par le glaive, la donnent à la ^ruerre ellc-mcme par la parole : Majoris est gloriœ, ipsa bella verbo occidere^ qnnm hommes ferro ; ceux qui cherchent, ceux qui obtiennent la paix, par la paix et non pas par la guerre. Car ceux qui font la guerre, s'ils sont gens de bien, ne cherchent sans doute que la paix, mais c'est par le chemin du sang qu'ils la cherchent. Toi, ô Darius, c'est pour que ne fût répandu le sang de personne, que tu as reçu la mission

(1) De Civitate DeU 1. XIX c. XVH.

pacificatrice. C'est pourquoi si la mission des autres est une nécessité, la tienne est une félicité, »

Ne nous étonnons pas de ce lyrisme dans Téloge de la paix. Pacifique par nature, est et doit être toute société fondée sur les principes chrétiens, s'il est vrai que le premier de ces principes est celui de la charité. C'est pourquoi Augustin ne craint pas d'affirmer que ce qui oppose avant tout, la Cité terrestre et la Cité de Dieu, c'est la diversité des deux amours, sur lesquels elles sont édifiées.

({ Oui, ce qui fait deux Cités ici-bas, ce sont deux amours, l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu a fait la Cité de la terre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la Cité de Dieu : Fecerunt itaque civitates duas, amores duo ; terrenam scillicet amor sui usque ad contemptum Dei, cœlestem vero amor Dei usque ad contemptum sui. (( L'une se glorifie en soi, l'autre dans le Seigneur. L'une demande sa gloire aux hommes, l'autre met sa gloire la plus précieuse en Dieu témoin de sa conscience. L'une lève la tête au milieu de sa propre gloire, l'autre dit à Dieu : Gloria mea et exaltans caput m,eum, : C'est vous qui êtes ma gloire et élevez ma tête. Celle-là dans ses chefs comme dans les nations qu'elle subjugue, se trouve dominée par sa passion de dominer : llli in princibus ejus vel in eis quas suhjugat nationibus, dominandi libido dominatur : celle-ci fait de ses concitoyens les serviteurs d'une mutuelle charité, qu'exercent les gouvernments par leurs bons offices, les gouvernés par leur obéissance :n hac sej'viant invicem in charitate, et prœpositi consulendo et subdiii obtemperando. Celile-là dans ses princes aime sa propre force, celle-ci dit à Dieu : Diligam te Domine, virlus mea : je vous aimerai, Seigneur, mon unique force » (i).

(1) De Civitate Dei. 1. XIV, c. XXVriI.

De la Doctrine sociale qu'exposait saint Augustin au monde antique, le Pape Benoit XV a montré l'idéal au monde moderne. Dans son encyclique sur la Restauration chrétienne de la paix, le Souverain Pontife se réfère, plus d'une fois, au grand docteur du v® siècle et à l'ouvrage sur la Cité de Dieu, pour exiposer le devoir présent de la charité, de cette charité, dit le Vicaire du Christ, qui oblige aussi bien « les nations que les individus », rend seule possible « le rapprochement fraternel des peuples » et reste l'unique espoir d'une pacification durable.

C'est ainsi que, dans le message de paix adressé, de nos jours, aux peuples meurtris et frémissants, par le Vicaire de Jésus-Christ, nous pouvons saluer, avec quelque fierté, non seulement un écho de la tradition chrétienne, mais encore une espérance des restaurations so<îiales que réaliseront, Dieu aidant, les ouvriers convaincus de l'Ordre humain.

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