CHAPITRE QUATRIEME LA LOI DIVINE
Sommaire : Divers sens du mot Loi; — analyse de sa notion; — ce qu'impose la nature et ce que permet la liberté dans la promulgation des lois; — comment les justes lois sont le fondement des Cités.
Observation préliminaire : Il ressort de ce que nous avons dit plus haut, que la moralité de l'action humaine, aussi bien que le droit de l'agent moral dérivent, en fin de compte, de l'obligation qu'a l'homme de tendre à sa fin dernière, qui est Dieu.
Or qui dit obligation suppose loi.
Donc sous peine de laisser inexploré le fondement même sur lequel reposent nos conclusions précédentes, il faut que, pénétrant plus avant dans l'étude des principes de morale, qui commandent toute la science du Droit, nous nous demandions : qu'est-ce que la loi?
La logique l'exige.
L'histoire aussi.
Car c'est autour de ce concept de loi que s'accumulent presque toutes les erreurs juridiques, matérialistes ou idéalistes, rationalistes, positivistes, panthéistes : celles de Hobbes comme celles de Bentham.
Telle est même l'importance actuelle de ce concept, que
non seulement les sciences morales, mais encore toutes les autres se trouvent être influencées, dans leur développement, par la définition qu'on en donne.
C'est ce que remarque justement Eucken(l).
Un rapide aperçu de l'usage que l'on fait en philosophie du mot Loi et des sens divers qu'on y attache, va nous permettre de saisir la portée précise du problème, dont nous demanderons ensuite au Docteur Angélique la solution rationnelle et chrétienne.
Les divers sens du mot Loi, dans le vocabulaire philosophique, s'échelonnent en séries pour ainsi dire continues ou reliées par des transitions étroites entre deux sens limités : celui de règle impérative antérieure aux faits qu'elle régit et celui de formule générale, établie à posteriori, par l'étude des faits dont elle est la loi.
Parcourons ces séries (2) :
Sens A. — a) Règle générale et impérative, réglant du dehors l'activité humaine et cela de trois manières :
1° Par la coutume (usage, tradition...)
« J'ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi. » (De Vigny, L'esprit pur dans Les Destinées, 180.) On parle en ce sens des lois de la mode.
(1) EucKEN : Les grands courants de la Pensée contemporaine : (Alcan, 1911), p. 206 : La Lutte pour laloi chezles modernes. Yo\r aussi l'historiquede la question, p. 199. : Le concept de loi constitue aujourd'hui le centre du travail scientifique, on discute au sujet de son contenu, des conceptions particulières surgissent et trouvent des partisans ainsi que des adversaires et l'antagonisme entre les sciences de la nature et celles de l'esprit est ici particulièrement vif et irritant. » Parmi les auteurs catholiques qui méritent d'être particulièrement étudiés : Cathrein, Moral philosophie, t.I, 1. VIII, c. iv; — Cepeda, Droit naturel, l'« lec. et suiv.
(2) Nous utiliserons dans les remarques qui suivent, le Bulletin de la Société Française de Philosophie : Vocabulaire philosophique : n'13, p. 181. Z.0» (Colin., 1910). Nous nous en éloignons cependant sur plusieurs points, notamment dans la classification des sens.
2° Par I'autorité.
0 II ne suffit pas que le prince ou que le magistrat sou verain règle les cas qui surviennent suivant l'occurence, mais... il faut établir des règles générales de conduite, afin que le gouvernement soit constant et uniforme, et c'est ce qu'on appelle Lois. » (Bossuet, Politique, liv. I, art. IV, prop. I.)
3° Par la contrainte.
Subir la loi du vainqueur (Saint Paul et la loi de ses membres. Épit. aux Romains, VII, 23.)
f) Règle encore générale et impérative, réglant du dedans l'activité humaine, en exprimant l'idéal auquel l'homme doit se conformer pour réaliser l'ordre émanant de sa nature.
Suivant l'objet de l'activité humaine, il y aura lieu de distinguer ici trois sens du mot loi :
1° Par rapport au vrai, on parle des Lois de l'esprit, qui sont les principes premiers, les axiomes : objet de la Logique;
2o Par rapport au bien, on dira, au singulier plutôt qu'au pluriel, la loi morale, que conformément au Criticisme kantien un grand nombre de modernes définissent : l'énoncé du principe d'action universel et obligatoire, auquel l'être raisonnable doit conformer ses actes pour réaliser son autonomie. Voir plus haut ce que nous avons dit de Kant.
D'autres, les évolutionnistes, la définiraient plutôt l'expression de l'idéal auquel l'homme collectif doit se conformer pour réaliser l'ordre immanent de la nature universelle. Rappelons-nous Hegel.
D'autres enfin, ne voulant être ni Kantistes ni Hégéliens, et essayant une synthèse du sens a et du sens p, déclarent avec M. Blondel qu'en toute loi spéculative ou pratique s'exprime la condition vraie et bonne d'un progrès de l'être qui a à la subir ou à y consentir. « La loi est donc à la fois la traduction tâtonnante d'un ordre virtuel, la prospection d'un
idéal transcendant, la réalisation progressive d'une perfection immanente. Ainsi comprise, elle est à la fois raison, volonté impérative, amour. Si onéreux que puisse paraître le commandement, il est pour le bien de qui doit se soumettre : et l'hétéronomie la plus dure, la plus réelle, doit préparer le triomphe de l'autonomie véritable. » (1).
30 Par rapport au beau, on parle des lois de l'art.
« Exprimer l'idéal et l'infini d'une manière ou d'une autre, telle est la loi de l'art. » (Cousin, Du Vrai, du Beau, du Bien, 9® leçon).
Sens B, — Règle générale non plus impérative, mais simplement énonciative, exprimant une relation d'ordre général ou une propriété (une qualité spécifique) servant à lier et à séparer, à distribuer d'après leurs caractères, des classes plus ou moins étendues de phénomènes. Renouvier, Nouvelle MonadoL, p. 7.)
Ce sens peut être propre ou dérivé :
1° Proprement, la loi est définie par les physiciens : un rapport constant entre des quantités variables. (Jamin et Bouty, Traité de Physique.) (2).
(1) Vocabulaire, observations de M. Blondel, p. 182; voir aussi celles de M. Lachelier, p. 181.
(2) « Les physiciens nous disent qu'une loi est un rapport constant entre des quantités variables. Cette définition peut s'éclairer facilement, tout d'abord par des exemples très simples. En physique mécanique, c'est un rapport entre la vitesse d'un projectile et la chaleur que développe sa percussion sur la cible. En optique, c'est un rapport entre l'angle d'incidence et l'angle de réfraction du rayon lumineux. En chimie, c'est un rapport entre les poids de charbon et d'oxygène, d'où résulte l'acide carbonique.
Dans ces divers exemples le rapport constant doit être considéré comme une loi parce que sa constance persiste sous la variation des phénomènes : lorsque varient la vitesse du projectile, l'angle d'incidence ou le poids de la substance chimique.
Voilà ce qu'on doit entendre par une loi, voilà le véritable sens de son immutabilité, qui n'est nullement l'immutabilité du phénomène. » De La Barre, Faits swna'urels et forces naturelles (7« édit. Bloud, p. 51).
On parlera ainsi de la loi de Mariette, de la loi de la chute des corps, de la loi de Bode, et il est évident que la loi dans ce sens, est absolue ou elle n'est pas. En ce sens on a dit : « Il n'y a dans la nature rien de troublé ni d'anormal; tout se passe suivant des lois qui sont absolues... Le mot exception est anti-scientifique dès que les lois sont connues. Il ne saurait y avoir d'exception. » (Claude Bernard, Introduction à l'Étude de la médecine expérimentale, l^e part., ch. i.)
2° En un sens dérivé, la loi n'est que la formule générale qui résume des faits naturels. C'est le sens dans lequel l'emploient souvent les historiens, les moralistes, les sociologues, quand ils parlent, par exemple de la loi de solidarité, de la loi du progrès. Ceux qui toutefois prétendent ramener l'histoire et la sociologie à la physique, s'efforcent, comme Karl Marx, de maintenir au mot loi son sens propre.
Il ressort de cette analyse que l'usage du mot loi peut facilement devenir fallacieux, permettant à l'esprit de passer d'un concept à un autre et de jouer avec les équivoques.
C'est ce qu'a fait trop souvent Montesquieu dans V Esprit des Lois.
Et d'autre part, si l'on veut adopter une manière de parler vraiment rigoureuse, on est obligé de prendre position pour ou contre la métaphysique. Est-on contre, on se trouve amené logiquement à l'un de ces systèmes matérialistes, dont nous avons parlé plus haut, et qui, par Hobbes ou par Bentham, nous font identifier la morale avec la physique. C'est en vain que l'on prétend échapper à cette nécessité en adoptant le positivisme d'Auguste Comte.
Pressés entre la logique de leur système et les répugnances du sens moral, les positivistes formulent tour à tour les maximes les plus corruptrices d'un épicuréisme raffiné et les sentences les plus pompeuses d'un stoïcisme âpre et hautain.
Lisez telle page de leurs écrits et ils vous diront que Dieu
n'est qu'un être imaginaire; — que la matière est la seule réalité; — que la liberté n'est qu'un mode de l'activité cérébrale; — que les instincts altruistes sont la base de la morale; — qu'une belle pensée vaut une belle action; — que l'homme fait la sainteté de ce qu'il croit, que l'idéal moral varie avec les circonstances qui le façonnent; — que l'humanité a tout fait et tout bien fait; — que la conscience n'est qu'un mécanisme très simple que l'analyse démonte comme un ressort ; — que l'homme est un théorème qui marche; — que la vertu humaine a pour matériaux les instincts et les images animales; — qu'elle a pour soutiens et pour maîtresses les forces intérieures et simples qui tantôt la maintiennent par leur harmonie tantôt la défont par leur désaccord; — que les mouvements de l'automate spirituel sont aussi réglés que ceux du monde matériel; — que la vertu et le vice sont des produits comme le sucre et le vitriol; — que pour les penseurs modernes, il n'y a plus de morale, mais des mœurs, plus de principes, mais des faits.
Tournez la page où ces maximes vous étonnent et vous scandalisent, et vous entendrez Renan vous dire : La morale est la chose sérieuse et vraie par excellence. — Le bien, c'est le bien et le mal, c'est le mal. Et vous lirez d'éloquentes considérations sur la sainteté du devoir, sur le désintéressement de la vertu, sur le dévouement à la chose publique, sur le sacrifice de nos intérêts à la sainte cause de l'humanité, en un mot sur les devoirs et les vertus, qui sont du ressort de la morale humaine et qui ont inspiré quelquesunes des plus belles pages de Platon, de Cicéron, de Sénèque et de Marc-Aurèle.
Si ce n'est là un simple artifice de rhétorique, si ce n'est pas une pure concession faite au sens commun, et à la conscience du genre humain, s'il y a bien là, comme nous le croyons, un cri du cœur, un élan spontané du sentiment moral, une conviction intime et profonde de la conscience, qu'est-ce, je le demande, sinon une répudiation catégorique du dogme de la FataUté et par conséquent une affirmation solennelle de cette liberté humaine, de cette responsabilité
morale, de cette loi absolue de justice, partant de cette puissance souveraine, intelligente, consciente, personnelle et libre, sans laquelle toutes choses, au ciel comme sur la terre, restent soumises à la loi contraignante de la fatalité ? Qu'est-ce sinon un acte de foi implicite au Dieu que nie leur système? Qu'est-ce en un mot, sinon l'aveu du triomphe absolu de Dieu sur l'homme, par l'impuissance absolue où nous sommes de le mer?(l).
Il faut prendre à nouveau parti pour la métaphysique. Et comme cette dernière est une, c'est à la lumière des principes absolus, qu'elle formule, que nous aurons à déterminer ce qu'est la loi, en général d'abord, puis en particulier;
C'est-à-dire :