LA PALE0GE0GRAPH1E
nous permettre d'interpréter les changements plus importants dont la surface du globe est le théâtre. Nous assistons à un morcellement général des continents, aboutissant à la formation des océans actuels.
Les restes du continent de Gondwana disparaissent à peu près entièrement sous les flots de l'océan Indien. L'Australie est certainement isolée dès le Tertiaire ancien; elle conservera sa faune de mammifères archaïques (aplacentaires). L'Inde elle-même forme au même moment un continent à part. L'évolution zoologique nous force à admettre que Madagascar a communiqué temporairement
Fig. 277. — Europe miocène (Sarmatien) d'après A. de Lapparent. Le pointillé indique les mers intérieures où tend à prédominer le faciès lacunaire.
avec l'Afrique, mais à partir du Néogène on ne peut douter qu'elle ne soit définitivement devenue une île. Des fractures méridiennes, encore jalonnées par des traînées d'îles volcaniques, paraissent avoir préparé ce morcellement. Elles se sont propagées dans la masse solide africaine, qui jusque-là avait résisté. De la Syrie jusqu'au Zambèze s'étend un champ de fractures méridiennes, qui ne peuvent remonter plus loin que le Néogène et dont quelques-unes sont même certainement quaternaires. De grandioses appareils volcaniques accompagnent ces fossés tectoniques, dont nous avons montré l'importance géographique (chap. v).
La formation du bassin Atlantique s'étendant d'un pôle à l'autre date aussi du Tertiaire. Rien ne permet d'affirmer qu'elle soit due à des failles; il est donc vraisemblable d'admettre des mouvements d'ensemble positifs affectant à la fois les massifs anciens et les zones de plissements récents. La jonction entre l'Afrique et le noyau ancien du Brésil ne peut être prolongée plus loin que l'Éocène. Le bassin
Atlantique septentrional est presque entièrement formé à partir du Miocène. Un isthme assez large, joignant le Groenland à l'Angleterre par l'Islande, était le seul reste de l'ancien continent Atlantique. Il a laissé comme trace le seuil sous-marin, dont nous avons montré le rôle dans la circulation océanique et qui détermine les caractères climatiques du bassin polaire (3e partie, chap. n, m).
La formation de l'Atlantique montre que le morcellement n'a pas seulement atteint les continents anciens. C'est en Europe que la zone des plissements alpins est le plus manifestement attaquée. On y assiste au déplacement vers le Sud d'un chapelet de mers, qui s'établit sur l'emplacement de la Méditerranée actuelle. A TEocène et l'Oligocène existaient encore une série de bassins ou de manches dans la zone hercynienne. Au Miocène ils ont disparu, mais plus au Sud apparaît un chapelet de mers plus ou moins isolées, occupant les parties de la zone alpine affectées de mouvements verticaux négatifs ; ce sont les mers sarmatiennes (fig. 277), qui se transforment en bassins fermés, puis en lacs. Mais à la fin du tertiaire une série d'effondrements ou d'affaissements vient ouvrir de nouvelles fosses, plus ou moins profondes, encore plus au Sud. C'est là que s'établira la Méditerranée actuelle, dont la formation a duré jusqu'au Quaternaire.
Le Pliocène, mouvements épeirogéniques et mouvements eustatiques. — La dernière subdivision du Tertiaire, la période pliocène, doit être celle où se sont accomplis les événements les plus décisifs pour la fixation de la géographie actuelle. Il est d'autant plus important d'en connaître exactement les vicissitudes. Elles ont presque la même importance géographique que les phénomènes quaternaires. Cependant, il faut avouer que les désaccords les plus graves existent entre les géologues sur l'interprétation des faits connus.
De l'avis général, les contours des continents étaient à peu près fixés au Pliocène inférieur. C'est à ce moment que se forme la Méditerranée occidentale par l'ouverture du détroit de Gibraltar et l'affaissement de portions d'arcs alpins. Cependant l'existence en Corse d'un cerf spécial appartenant au groupe pliocène (C. cazoti) prouve que cette île est restée jusqu'au Quaternaire unie au continent. L'Italie n'existait pas non plus sous sa forme actuelle. Le S.-E. de l'Europe, y compris l'emplacement de la Méditerranée actuelle, était occupé en partie par des lacs, restes des anciennes mers sarmatiques entièrement dessalées, dont la mer Caspienne et la mer d'Aral sont les derniers témoins. L'Angleterre était certainement encore une presqu'île, comme le prouve sa faune de grands proboscidiens quaternaires. L'isthme islandais a dû subsister au moins pendant le Pliocène inférieur. Son affaissement coïncide avec une invasion de mollusques
LA PALÉOGÉOGRAPHIE
arctiques (Buccinium groenlandicum, Cyprina islandica) dans le monde méditerranéen.
La présence de lambeaux de Pliocène inférieur marin dans certaines grandes vallées, souvent même au-dessous du thalweg actuel, a fait conclure à l'existence de bras de mer, improprement appelés fjords pliocènes, qui auraient envahi des vallées déjà creusées (vallée du Rhône). Les dépôts du Pliocène supérieur ont au contraire dans les mêmes régions le caractère de dépôts continentaux et se trouvent à des altitudes parfois considérables audessus des vallées actuelles. C'est sur l'interprétation de ces faits que porte
Fig. 278. — Europe pliocène, d'après A. de Lapparent.
Le pointillé indique le faciès lagunaire.
le désaccord. Les uns [Suess, 2 ; Lamothe, 28] les expliquent par des oscillations du niveau des mers déterminées par de grands effondrements [mouvements eustatiques); les autres y voient l'indice de mouvements d'ensemble responsables du relief actuel des continents [Penck, 29; Haug, 4]. L'hypothèse des mouvements du sol s'appuye surtout sur des observations faites dans les montagnes; celle des mouvements eustatiques sur des observations faites dans les plaines ou au bord de la mer. L'inclinaison des terrasses d'alluvions anciennes sur le bord des montagnes oblige à admettre des mouvements du sol; la constance des altitudes relatives des terrasses dans les plaines et surtout celle des plages marines appelle l'explication par changements du niveau de base. Il est donc probable qu'il y a une part de vérité dans les deux hypothèses. S'il en est ainsi, on comprendra qu'on ne puisse apporter aucun argument décisif en faveur de l'une ou de l'autre
L'existence de plages marines aux mêmes altitudes sur toute l'étendue du globe prouverait indiscutablement la réalité des mouvements eustatiques. Mais, si ces mouvements ont été accompagnés de déformations de la croûte terrestre, les terrasses ne peuvent être partout au même niveau. On l'a constaté, même dans le bassin de la Méditerranée occidentale [Gignoux, 30]. Et il ne peut en être autrement : puisque, de l'avis de tous, les changements du niveau des mers auraient pour cause des dislocations du sol sous marin, comment admettre que ces mouvements de la croûte terrestre aient été limités aux bassins océaniques, sans se faire sentir sur les continents par des affaissements et des soulèvements compensatoires?
La tendance à Visostasie, qui se manifeste sur toute la surface du globe par une densité plus forte de l'écorce terrestre dans les régions déprimées (v. lre partie, ch. iv), ne permet pas d'admettre des affaissements considérables sans des soulèvements corrélatifs.
A cet argument théorique s'ajoute un argument de fait : les recherches morphologiques apportent chaque jour de nouveaux exemples de pénéplaines d'âge récent, qui se trouvent dans les montagnes de tous les continents à des altitudes très variées, atteignant plusieurs milliers de mètres. Il est impossible de concevoir des mouvements du niveau de base, capables d'expliquer à eux seuls cette disposition.
Mais si les mouvements des continents sont certains, il est peu vraisemblable que ces mouvements n'aient pas affecté aussi les régions océaniques et s'il en est ainsi, comment admettre qu'ils l'aient toujours fait dans des proportions exactement telles que le niveau de la mer ne subisse aucun changement?
Le champ reste donc ouvert à toutes les tentatives d'explication d'accord avec les faits.
On peut affirmer, en tout cas, que les mouvements du sol postérieurs à la grande phase de plissement tertiaire sont incontestables. Les preuves s'en multiplient chaque jour, même pour l'époque quaternaire. Le Pliocène a certainement été une période de grands changements géographiques qui ont contribué à donner au globe terrestre sa physionomie actuelle.
Le rythme général des oscillations pliocènes a comme résultante définitive une surélévation générale des continents. On ne peut s'empêcher d'être frappé de la coïncidence de ce fait avec les débuts de la grande extension glaciaire, qui est l'événement capital des temps quaternaires.
La période glaciaire quaternaire, ses caractères généraux. —
Depuis le commencement du Tertiaire, les climats avaient subi une évolution continue vers le refroidissement. Les premiers indices d'une flore tempérée apparaissent dans les contrées polaires à la fin du Secondaire. Cette flore gagne vers le Sud pendant le Tertiaire ancien. Au Pliocène inférieur existaient déjà les zones climatiques actuelles, leurs limites étaient seulement reculées légèrement vers le Nord. C'est à la limite du Pliocène et du Pléistocène que se place le début de la grande extension glaciaire.
La présence d'énormes blocs de roches exotiques dans les plaines de l'Allemagne du Nord ou du bord des Alpes avait attiré l'attention des premiers géologues, mais était attribuée au transport par les glaçons sur la surface d'une ancienne mer. Cette hypothèse surannée explique les termes encore conservés de blocs erratiques appliqué aux blocs les plus gros des anciennes moraines, et de diluvium appliqué à l'ensemble des dépôts quaternaires d'origine glaciaire. Le Suédois Torell eut le mérite de ruiner l'hypothèse de la mer diluviale et de montrer que les dépôts quaternaires de l'Aile-
LA PALEOGEOGRAPHIE
magne du Nord étaient les moraines d'une énorme calotte glaciaire semblables à celle du Groenland actuel, qui couvrait le massif Scandinave et débordait sur l'Europe centrale. La même explication a été étendue aux dépôts quaternaires de l'Amérique du Nord. Maintenant, grâce aux
Fig. 279. — Extension glaciaire quaternaire.
I, calottes glaciaires (c, centre de glaciation; m, lobes terminaux, traits divergents indiquant le sens du mouvement de la glace); I', glaciers locaux; II, mer avec banquise et glaces flottantes; A et B, lacs et grands cours d'eau disparus des zones désertiques.
études pénétrantes d'une légion de géologues spécialisés dans ces ques tions, nous connaissons l'extension des glaciers quaternaires avec plus de précision que celle d'aucune mer des époques géologiques antérieures
(fig. 279).
Les principaux centres de glaciation se trouvent dans l'hémisphère Nord, grâce à la conservation des restes des anciens continents cir-
E: de Martonne, Géographie physique.
cumpolaires. Les terres élevées sont coiffées de calottes de glace épaisses de plusieurs centaines de mètres, qui s'étalent autour, débordant sur les terres basses, les lacs ou les mers peu profondes voisines. Le Labrador et les hauteurs bordières de la baie d'Hudson , l'Ecosse et la Scandinavie sont les principaux centres de dispersion de ces immenses glaciers.
Les montagnes dépassant 1000 mètres dans la zone tempérée sont elles-mêmes envahies par la glaciation; suivant leur altitude moyenne et la sécheresse plus ou moins grande du climat des contrées où elles s'élèvent, elles sont couvertes presque entièrement comme les Alpes, le Caucase, une partie de l'Himalaya et des Pyrénées, le Nord des Montagnes Rocheuses, ou occupées seulement par des glaciers locaux plus ou moins étendus, comme les Vosges, le Riesengebirge, les Karpates.
L'exploration des hauts sommets de la zone chaude a révélé, dans ces dernières années, des traces certaines d'anciens glaciers descendant plus bas que les glaciers actuels. Les glaciers des Andes de l'Equateur s'abaissaient jusqu'à 3 700 mètres, ceux du Kilimandjaro jusqu'à 4 000 mètres d'après H. Meyer. L'expédition du duc des Abruzzes a trouvé au pied du Ruwenzori des moraines anciennes à près de 1 500 mètres.
L'extension glaciaire n'a pas été continue depuis la fin du Pliocène. Les glaciers actuels manifestent des oscillations périodiques. Il est probable qu'il devait en être de même pour les glaciers quaternaires. Les études des géologues et des paléontologues dans les Alpes, l'Allemagne du Nord, l'Angleterre et les Etats-Unis ont établi que ces oscillations ont été plusieurs fois jusqu'à une disparition à peu près complète des glaciers. Une flore et une faune dénotant un climat voisin du climat actuel, parfois même plus chaud et plus sec, se trouvent intercalées entre des couches de dépôts glaciaires. En Europe et en Amérique, il semble établi que les premières phases glaciaires ont été celles qui ont eu la plus grande extension.
La dernière n'a pas dépassé chez nous les rives S. de la mer Baltique et les grands lacs russes, ni en Amérique la zone des grands lacs canadiens.
Causes de la période glaciaire. — Sans vouloir résoudre une des questions les plus discutées de la géologie, il est impossible de ne pas envisager brièvement les hypothèses diverses émises pour expliquer la grande extension glaciaire quaternaire. On peut les classer en trois groupes, suivant qu'on fait intervenir une cause cosmique, — planétaire, — ou géographique.
La répartition de la chaleur et des climats est due à la position de la terre dans le système solaire (cf. lre partie, chap. II). Il, suffît de supposer
LA PALÉOGÉOGRAPHIE 609
que cette position varie pour avoir le principe d'une explication cosmique [Croll, 14; J. Bertrand, 15]. On constate en réalité des variations très lentes : précession des équinoxes, changement d'inclinaison de l'écliptique par suite de la nutation. Une inclinaison plus faible de l'écliptique rendrait beaucoup plus égale la répartition de la chaleur, une inclinaison plus grande augmenterait les contrastes entre les différentes zones et refroidirait considérablement la zone tempérée.
Certains auteurs sont allés plus loin encore, en cherchant la cause du refroidissement en dehors même du système solaire. En supposant que le mouvement propre de ce système à travers l'espace l'ait amené à traverser une nébuleuse, la densité plus grande du milieu parcouru par les rayons solaires aurait amené une baisse de température sensible sur toute la surface de la terre [ de Marcht 32].
La vie planétaire du globe terrestre peut fournir l'élément d'explications échappant un peu moins au contrôle. Une des plus ingénieuses est celle qui suppose un déplacement de l'axe de rotation. Dans ce cas il y aurait modification de la répartition des zones climatiques, sans refroidissement général. Les périodes glaciaires sensibles jusque dans la zone tropicale actuelle au Primaire pourraient s'expliquer [Simroth, 31].
Si l'on s'en tient à la conception d'un refroidissement général, on peut invoquer avec Sv. Arrhenius [16], un changement de composition de l'atmosphère. Nous avons déjà vu quelles seraient, d'après cet auteur, les conséquences d'une teneur plus grande en acide carbonique (2e p., ch. î). Mais les géologues ne sont pas d'accord sur les causes possibles d'un pareil changement. Les uns invoquent le volcanisme tertiaire comme cause de l'enrichissement en acide carbonique [Harboe, 17]. D'autres considèrent au contraire, conformément aux données de la physique, le refroidissement comme le résultat d'un appauvrissement de l'air en acide carbonique. Cet appauvrissement aurait été dû à l'accroissement de la surface des continents et à la fixation de l'acide carbonique par l'altération des roches [Chamberlin, 18].
Les causes géographiques qu'on peut invoquer sont les changements de répartition des mers et l'élévation des massifs montagneux. A. de Lapparent [19] a fait ressortir avec vigueur l'influence possible de la formation de l'Atlantique septentrional et de l'arrivée des eaux chaudes du Gulf-Stream créant une atmosphère humide. D'autres géologues attachent une grande importance à l'augmentation d'altitude des massifs montagneux à la fin du Pliocène.
La question a pris un sens tout nouveau depuis la découverte de traces glaciaires incontestables dans les dépôts primaires, et depuis qu'on a constaté la généralité de l'extension glaciaire quaternaire sur toute la surface du globe, même dans la zone équatoriale. Cette dernière constatation va contre les explications géographiques. Il est vraisemblable que le soulèvement de tels ou tels massifs montagneux a contribué à accentuer la glaciation; mais il faut trouver une cause générale valable pour tout le globe. Les explications cosmiques supposant une périodicité du phénomène glaciaire sont fortifiées par la découverte des glaciations cambrienne et permo-carbonifère. Les traces hypothétiques d'une glaciation dévonienne et silurienne apporteraient un nouvel argument. Les hypothèses planétaires peuvent aussi s'en accommoder. Chamberlin a particulièrement mis en lumière la périodicité des époques de grande extension des mers et des
Fig. 280. — Évolution glaciaire de la Scandinavie, d'après de Geer.
Le grisé continu indique la mer; le grisé en traits discontinus, les eaux douces ou saumâtres.
phases continentales. Celles-ci coïncident avec les périodes de plissement, et il est remarquable que toutes les périodes glaciaires succèdent à une phase orogénique.
Changements géographiques quaternaires. — Quelle que soit la cause de la période glaciaire, elle a une importance exceptionnelle par les changements géographiques qu'elle a amenés ou qui l'ont accompagnée. Le chapitre suivant sera consacré à l'analyse de la topographie particulière qu'elle a créée à la surface des continents septentrionaux. Nous signalerons seulement ici les modifications de l'extension des mers.
En Europe, le système des mers bordières septentrionales est né à l'époque quaternaire. L'étude de la Scandinavie a montré que des mouvements alternatifs de soulèvement et d'affaissement avaient affecté le massif ancien, suivant que la calotte de glace s'appesantissait sur lui ou l'abandonnait [de Geer, 20]. Depuis la dernière période glaciaire, la Baltique a été à plusieurs reprises isolée de l'Océan. La mer à Yoldia arctica s'est transformée en lac à Ancylus etLimnées, puis est redevenue salée (mer à Littorina), et enfin, grâce au relèvement du Danemark, s'achemine actuellement vers la condition saumâtre (fig. 280).
Les Pays-Bas et la Flandre ont vu également pendant le Quaternaire plusieurs invasions et reculs de la mer, étudiés en détail par les
LA PALÉOGÉOGRAPHIE 611
géologues [22, 23, 24]. L'ouverture du Pas de Calais ne peut remonter plus loin que la fin du Quaternaire. Elle a été en partie causée par une accentuation de l'affaissement de la Manche, dont les côtes offrent partout des preuves d'une invasion marine récente.
La transgression marine quaternaire dans les pays du Nord a une importance très grande. Elle seule peut expliquer les caractères de la topographie littorale (cf. chap. xi).
En Amérique on enregistre toute une série de changements analogues à ceux qui ont donné leur forme actuelle au chapelet de mers hordières de l'Europe septentrionale. La mer s'est avancée plus loin que le golfe du Saint-Laurent au cœur du continent, en même temps que la côte du Maine était submergée. Les traces de cette transgression ne sont pas encore effacées de la topographie littorale dans le NE. des Etats-Unis et le Canada. Les anciennes terrasses des lacs laurentiens témoignent de mouvements d'ensemble, qui ont fait reculer la mer et, d'après certains géologues, se seraient continués jusqu'à l'époque actuelle [Gilbert, 25].
Tous les mouvements du sol que nous venons d'enregistrer dans la zone des massifs anciens recouverts par les grandes calottes glaciaires ont, malgré les changements géographiques importants qu'ils amènent, le caractère de mouvements d'ensemble : gauchissement, bombement ou dépression de la surface topographique. Au contraire la zone alpine est le théâtre de véritables dislocations et d'effondrements brusques, qui en achèvent le morcellement déjà commencé au Pliocène. Tout le bassin oriental de la Méditerranée parait notamment de formation quaternaire. Seule l'Adriatique septentrionale paraît plutôt due à une dépression. La mer Egée résulte incontestablement, comme l'a montré Philippson. d'effondrements multiples et le réseau des failles tranchant indifféremment tous les plis est encore reconnaissable dans les contours du littoral [26]. Cet événement, dont l'homme a été probablement le témoin, a eu des conséquences inattendues sur la région aralo-caspienne. Des anciennes mers sarmatiques, il ne restait que des lacs à peu près complètement dessalés occupant à peu près l'emplacement de la mer Noire actuelle, de la Caspienne et de la mer d'Aral. L'époque et les conditions de séparation de ces trois grandes masses d'eau ne peuvent être exactement déterminées. L'isolement de la mer d'Aral, comme le recul vers le Sud de la mer Caspienne, ne sont probablement que des conséquences du dessèchement post-glaciaire. Quant à la mer Noire, on ne peut douter que c'est aux effondrements quaternaires qu'elle doit sa transformation de lac saumâtr©
en mer intérieure. Les conséquences de cet événement sur sa faune et sur les conditions mêmes de la vie physique ont été déjà exposées (3e partie, chap. m).
En Amérique, nous ne connaissons pas avec la même précision les changements géographiques quaternaires dans la zone alpine. Toutefois il semble bien que le morcellement de la zone plissée des Antilles doive être regardé comme un événement quaternaire. L'intensité du volcanisme en est une preuve. Sur les côtes de Californie, on a constaté des déformations de terrasses [27].. L'intérieur des Montagnes Rocheuses a vu se dessécher de grands lacs d'eau douce (lac Bonneville, lac Lahontan), dont les seuls restes sont des étangs salés (cf. 3e partie, ch. v).
D'une manière générale, les zones tropicale et subtropicale paraissent avoir été victimes d'un dessèchement continu. La plupart des déserts actuels ont eu de grands fleuves et des lacs à l'époque quaternaire, soit que l'abaissement général de la température ait réduit l'évaporation, soit que les précipitations fussent plus abondantes et plus régulières (cf. chap. x).
L'époque actuelle. — On est en droit de se demander jusqu'à quel point toutes ces transformations géographiques sont achevées. La chose paraît peu vraisemblable, et c'est là sans doute la réponse la plus logique à la question si souvent discutée de la stabilité de l'époque actuelle. Les exagérations d'auteurs mal informés ont jeté quelque peu le discrédit sur toute explication impliquant des mouvements du sol ou des changements récents du climat.
Il importe de ne pas perdre de vue la lenteur des transformations géologiques et de ne pas vouloir les faire entrer dans les cadres de l'histoire humaine. Mais, une fois posé ce principe, on doit reconnaître qu'il serait étrange d'attribuer à l'époque actuelle un privilège de stabilité. Sa faune est si directement issue de la faune quaternaire, qu'il est difficile de séparer les dépôts actuels des dépôts pléistocènes.
Il est vraisemblable que les changements géographiques quaternaires se poursuivent sous nos yeux. Les tremblements de terre agitent précisément les régions les plus disloquées depuis l'époque pliocène. D'autre part, un grand nombre de faits observés sur les côtes de l'Europe NW. prouvent des déplacements du rivage géologiquement, parfois même historiquement, récents, et cela précisément aux endroits où l'étude du quaternaire nous montre à plusieurs reprises des transgressions et des régressions (Flandre, Pays-Bas) [22]. Les oscillations du niveau de la Baltique ne peuvent s'expliquer
LA PALÉOGÉOGRAPHIE 613
entièrement par des raisons climatiques et indiquent, comme l'ont montré des études très poussées, une persistance des mouvements quaternaires [Siéger, 21].
Quant aux changements de climat, tout en rejetant les hypothèses hasardeuses dont ils ont fait maintes fois l'objet, on doit admettre comme vraisemblable que les oscillations constatées parles météorologistes peuvent ne pas se produire autour d'une moyenne stable. Il est probable que le dessèchement postglaciaire n'a pas encore développé toutes ses conséquences. Les variations périodiques du climat ont comme principal résultat de les faire apparaître de plus en plus, en éliminant pendant les périodes de sécheresse telle source, tel étang, telle rivière, que la période humide suivante ne réussira pas à rétablir. Une grande prudence doit être recommandée dans l'interprétation de ces faits, car l'érosion elle-même peut modifier les conditions hydrographiques sans changement de climat.
Résumé. — Cherchons à résumer les faits essentiels de l'évolution géologique.
Le tableau du relief actuel et de la répartition des mers est le résultat de retouches successives à une esquisse déterminée depuis longtemps. Dès l'époque primaire apparaissaient les noyaux stables des trois continents de l'hémisphère Nord : terre Sibérienne, terre Scandinave, terre Algonkienne. Les massifs anciens de l'hémisphère Sud (terre Brésilienne, terre Africaine) formaient un bloc compact. Le chapelet de mers, allongé dans le sens des parallèles, séparant les deux groupements continentaux, et dont notre Méditerranée actuelle est le dernier vestige, apparaît nettement dès le Carbonifère. Ce sera pendant tout le secondaire et le début du tertiaire une aire géosynclinale où s'accumuleront sur une grande épaisseur des dépôts destinés à former plus tard les chaînes alpines.
Si les accidents principaux paraissent orientés plutôt dans le sens équatorial, il y a des indices dès le primaire d'accidents méridiens. Ce sont eux qui prendront peu à peu la prépondérance, par suite de morcellements successifs des anciennes unités continentales. C'est dans l'hémisphère Sud que ce morcellement commence, aussi est-ce de ce côté que les continents sont actuellement le moins étendus. Les débuts de la formation del'océanlndien remontent au Jurassique. Les liens des anciennes terres de l'hémisphère Nord subsisteront plus longtemps. L'Atlantique Nord, à peu près dessiné au milieu du Tertiaire, ne sera définitivement formé qu'au Quaternaire.
Ces transformations ont été si radicales qu'elles ont presque
effacé les traits de l'ancienne esquisse. Il est cependant nécessaire d'essayer de les reconstituer. Trop de faits géographiques nous demeureraient sans cela inexplicables. Les affinités de la flore et de la faune des contrées jadis unies sont une énigme que seule cette recherche permet de déchiffrer. La stabilité plus ou moins grande du relief, les caractères différents des mouvements du sol, au quaternaire et à l'époque actuelle, dans les régions anciennes et dans les zones de plissements récents, sont les conditions essentielles qui rendent compte des modifications apportées au développement normal du cycle d'érosion. Or on se rappelle que l'analyse de l'évolution des formes en fonction du réseau hydrographique nous a montré, même dans les cas paraissant les plus simples, des indices de plusieurs cycles récents. Enfin les changements de climat, si marqués à l'époque quaternaire, nous permettent de comprendre les modifications de la topographie dues à l'extension de deux modes d'érosion spéciaux étudiés dans les chapitres suivants : l'érosion glaciaire et l'érosion éolienne.
1. — Neumayr (M.). Erdgeschichte. Leipzig, 1890. 2 vol. in-8°, 654 et 880 p. (cf. Die geographische Verbreitung der Juraformation. Denkschr. Ak. Wiss. Wien, Mat.-Naturwiss. KL, L, 1885, p. 57-142.
2. — Suess (E.). La Face de la Terre, trad. Emm. de Margerie. Paris, 1897, 1900 et 1902. 3 vol. in-8°, 835, 878 et 530 pp.
3. — Lapparent (A. de). Traité de Géologie. Paris, 1907. 5e éd., 3 vol. in-8°.
4. — Haug (E.). Les géosynclinaux et les aires continentales. Bul. Soc. Géol. Fr., (4), V, 1900, p. 617-711.
5. — Bertrand (Marcel). La chaîne des Alpes et la formation du continent européen. Bul. Soc. Géol. Fr., (3), XV, 1887, p. 423-447.
6. — Frech(Fi-.). Lethœa palœozoica(Lethœa geognostica, 1,2), Stuttgart, 1897- 1902. In-8°, 788 p. et atlas.
7. — Koken (E.). Die Vorwelt und seine Entstehungsgeschichte. Leipzig,
8. — Arldt (Th.). Die Entwickelung der Kontinente und ihrer Lebewelt. Leipzig, 1907. In-8°, 729 p., 23 pi., cartes.
9. — Ihering (H. von). Archhelenis und Archinotis, gesammelte Beitrâge zur Geschichte der Neotropischen Région. Leipzig, 1907. In-8°, 350 p.
10. — Penck (A.). Die Eiszeiten Australiens. Z. Ges. fùrErdkunde, Berlin, XXXV, 1900, p. 239-286, pi. 9.
11. — Davis (W. M.). Observations in South Africa. Bul. Geol. Soc. Amer., XVII, 1906, p. 377-450, pi. 47-54 (très belles phot. du glaciaire primaire de l'Afrique du Sud).
12. — Bailey Willis. Research in China. Washington, 1907. 2 vol. in-4°, 353 et 528 pp., atlas (t. I, phot. glaciaire cambrien).
13. — Geinitz (E.). Das Quartâr Nordeuropas (Lethaea geognostica, III, 2). Stuttgart, 1904. In-8°, 430 p.
14. — Groll (J.). Climate and time in their geological relations. London, 1890, 4e édit. (cf. On the geological time. Geol. Mag., 1878, p. 390-398).
15. — Bertrand (J.). Le rythme des climats. Bul. Soc. Belge Astronomie, 1904, 47 p., 1 pi.
LA PALÉOGÉOGRAPHIE 615
16. — Arrhenius (Sv.). Ueber die Wàrme-absorption durch Kohlensâure. An. d: Physik, 1901 (cf. Les oscillations séculaires de la température à la surface du globe, Rev. gén. Se, X, 1899, p. 337-342).
17. — Harboe (H.jV Vereisung und Vulkanismus. Z. D. Geol. Ges., 1898
18. — Ghamberlin (G.). A group of hypothèses bearing on climatic changes. J. Geol., V, 1897 (cf. B. Willis, Glimate and carbonic acid. Popular Se. Monthly, 1901, p. 242-256).
19. — Lapparent (A. de). Les causes de l'ancienne extension des glaciers. Rev. Quest. se, 1895, p. 402-432 (cf. Le déplacement de Taxe des pôles, ibid., 1877, p. 510-528).
20. — De Geer (G.). Om Skandinaviens geografiska utveckling after eristiden. SverigesGeol. Undersôkning , sér. C, n° 161, Stockholm, 1896, 160p., atlas (résumé par Geinitz, N. Jb. Min., 1899, p. 148-155).
21. — Siéger (R.). Seenschwankungen und Strandverschiebunçen in Skandinavien. Z. Ges. Erdkunde Berlin, XXVIII, 1893, p. 1-106 et 393-488, pi. 7.
22. — Rutot (À.). Les origines du quaternaire de la Belgique. Bul. Soc. Belge Gèol., XI, 1897, Mémoires, p. 1-140, carte.
23. — Gosselet (J.). Esquisse géologique du Nord de la France et des contrées voisines. 4e fascicule, terrains quaternaires, p. 343-421, pi. 20-22, Lille, 1903.
24. — Blanchard (R.). La Flandre, étude géographique de la plaine flamande. Paris, 1906. In-8°, 530 p., 24 pi., 2 cartes.
25. — Gilbert (G. K.). Récent movements in the Great lakes région. L7. S. Geol, Surv. An. Rep., XVIII, 1898, p. 595-647, pi. 105.
26. — Philippson, La tectonique de l'Égéïde. A. d. G., VII, 1898, p. 112-141. pi. 3.
27. — Lawson (G.). The post-pliocene diastrophism of the coast of S. California, Bul. Univ. Galifornia, Dep. Geol, I, 4, 1900.
28. — Lamothe (Gal de). Étude comparée des systèmes de terrasses des vallées de Tisser, de la Moselle, du Rhin et du Rhône. Bul. Soc. Géol. Fr. (4), I, 1901, p. 297-383. — Cf. Les anciennes lignes de rivage du Sahel d'Alger et d'une partie de la côte algérienne. Mém. Soc. Géol. Fr. (4), I, 5, 1911, 288 pr, 4 pi.
29. — Penck (A.). Die Entstehungder Alpen. Z. Ges. f. Erdkunde, Berlin, 1908, p. 1-17.
30. — Gignoux (M.). Résultats généraux d'une étude des anciens rivages dans la Méditerranée occidentale. An. Univ. Grenoble, XXIII, 1, 1911.
31. — Simroth. Die Pendulations théorie, in-8°, 563 p., Leipzig, 1907.
32. — De Marchi (L.). Nuove teorie sulle cause dell' era glaciale, Scientia, 1912.
33. — Passarge (S.). Die Kalahari. Versuch einer physisch-geographischen Darstellung der Sandfelder des S. Afrikanischen Beckens, Berlin, 1904, in-8°, 823 p. et atlas.
34. — Walther (J.). Geschichte der Erde und des Lebens, Leipzig, 1908, in-8°, 570 p., 353 fig.
35. — Haug (E.). Traité de Géologie, Paris, 1908-1911, in-8°, 2021 p., 135 pi. en 4 fascicules.