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CHAPITRE IX

La Glaciologie. — L'intérêt géographique que présente l'étude des glaciers est dû à l'immense extension qu'ils ont eue à une période géologique assez récente pour que les hommes aient pu en être témoins, et pour que les traces de leur passage soient presque partout encore manifestes. Il est nécessaire de connaître les glaciers actuels pour comprendre l'œuvre des glaciers géants qui les ont précédés. Mais en outre ces glaciers méritent par eux-mêmes l'attention. Ils représentent en effet un groupe de formes très particulières, dont l'extension dans les hautes montagnes connues jusqu'à présent dépasse 50 000 km2, et qui, si l'on fait entrer en ligne de compte les régions polaires, couvrent une surface à peu près égale aux 7 centièmes des continents.

Ce n'est qu'à la fin du xvme et aux débuts du xixe siècle que les glaciers ont commencé à devenir un objet d'étude scientifique. Pendant une première période, qui s'étend jusque vers 1860, le zèle et la perspicacité admirables de savants isolés tels que de Saussure, Charpentier, Agassiz [1], Tyndall [2] suffisent à mettre en lumière un certain nombre de faits et de lois, qui forment encore le fondement de nos connaissances actuelles. Mais l'étude systématique des glaciers exige des dépenses d'argent, de matériel et de temps, un personnel d'observateurs et d'expérimentateurs, qui rendaient nécessaire, comme pour la climatologie, l'organisation d'associations et de services spéciaux. Les clubs alpins ont eu un rôle particulièrement utile à cet égard. Récemment a été fondée une Commission internationale des glaciers. Un périodique international est spécialement consacré à l'étude des glaciers actuels et quaternaires, considérée comme une discipline à part, la Glaciologie [Revue de Glaciologie].

Trois faits signalent cette période récente de recherches collectives : l'étude systématique des variations des glaciers, s'appuyant sur des levés topographiques détaillés ; les progrès faits dans la connaissance des glaciers polaires, seuls représentants actuels des grandes masses de glace des temps quaternaires; enfin l'étude théorique et expérimentale des lois physiques du mouvement de la glace.

E. de Martonne, Géographie physique. 39 hls

Définition des diverses parties du glacier. — Jetons un coup d'œil sur un grand glacier alpin (pi. XXV). Du haut d'un sommet bien choisi, nous pouvons embrasser du regard la masse éclatante, qui s'accroche aux flancs de la montagne. Un instant d'attention suffit pour distinguer deux parties : d'un côté une nappe unie et éblouissante, d'apparence entièrement neigeuse, s'étale au fond d'un large bassin entouré d'un, amphithéâtre de crêtes et de pics, c'est le névé (Firnfeld en allemand); de l'autre se déroule comme un ruban glacé, serpentant entre les parois abruptes d'une vallée, souvent zébré de crevasses bleuâtres aux teintes changeantes, toujours plus ou moins chargé de traînées de boues et de cailloux, c'est le glacier (T écoulement, ou langue glaciaire (Gletscherzunge en allemand).

Le névé n'est pas en réalité un champ de neige. Une crevasse plus ou moins continue en fait le tour, longeant le pied des escarpements qui le dominent; c'est la rimaye (en allemand Bergschrund). On y peut voir que, sous la couche superficielle de neige, existe déjà une masse compacte de glace. Le profil transversal du névé est légèrement concave, sa pente est faible. Le profil transversal du glacier d'écoulement est au contraire légèrement bombé avec une pente générale sensible.

C'est sur cette différence de profil très caractéristique qu'est fondée une des meilleures méthodes proposées pour déterminer la limite des neiges éternelles (cf. lre p, ch. vu). Le nevé est en effet situé entièrement dans la zone des neiges éternelles. Souvent dominé par des sommets hardis (pi. XXIII, A) il recueille, outre la neige tombée à sa surface, celle que les avalanches précipitent sur les pentes trop raides; d'où son profil concave, indiquant que l'alimentation est plus abondante sur les bords. La langue ou glacier d'écoulement s'étend très loin au-dessous de la limite des neiges éternelles, parfois jusque dans la zone de la forêt (pi. XXIII, B). A l'alimentation a succédé la fusion, de plus en plus active, qui se manifeste par une diminution progressive d'épaisseur et de largeur vers l'aval, l'apparition d'eaux de fonte à la surface et sur les bords. Un torrent puissant sort toujours de l'extrémité du glacier (pi XXVI, A), très réduit en hiver et pendant toutes les nuits, gonflé au contraire en été, surtout pendant l'après-midi.

Le névé est donc une région de condensation ou d'alimentation, la langue est une région de fusion ou d'ablation. Ce sont les deux parties complémentaires d'un appareil, dont le rôle consiste à nettoyer la haute montagne de l'excès des neiges qui s'y accumulent. On a calculé que si les glaciers des Alpes avaient cessé de fonctionner depuis le début de l'ère chrétienne, la montagne disparaîtrait sous une carapace de 1 600 mètres d'épaisseur de glace.

Ce travail est accompli grâce à la plasticité de la glace qui lui permet de s'écouler lentement depuis la rimaye, marquant le point où la glace se décolle du rocher et commence son mouvement vers l'aval, jusqu'à l'extrémité de la langue. Mais ce n'est pas seulement la glace qui descend; elle entraîne avec elle tous les débris de la ruine des hauts sommets, qu'elle dépose en formant sur ses bords les moraines.

Moraines. — Le même mot désigne dans toute l'étendue des Alpes françaises, italiennes et allemandes, ces accumulations :

Fig. 281. — Perspective et coupe schématiques d'un grand glacier montrant les différents types de moraine et la structure interne résultant de la confluence de plusieurs glaciers (A, B, C).

On voit que les moraines médianes de surface résultent de la jonction des moraines latérales do deux glaciers confluents (M , M'), dérivent d'un îlot rochoux surgissant au milieu du glacier (N, origine de la moraine M"), ou enfin peuvent être dues à l'apparition de moraines internes par suite de l'ablation (fusion l'emportant sur l'alimentation, m). — Les moraines internes (I) contribuent surtout à former la moraine profonde (F). Les ogives formées par les feuillets de glace vus en coupe mettent en évidence le fait que les glaciers confluents ne se mélangent pas comme des rivières, mais s'accolent en gardant chacun leur structure interne.

Moraines, Morene, Mordnen. Les glaciologistes ont convenu d'en étendre l'acception à tous les dépôts provenant du transport par les glaciers. On a cherché à distinguer divers types de moraines dont la classification a été précisée par la Commission internationale des glaciers.

Il y a des moraines mouvantes emportées actuellement par le glacier et des moraines déposées. On distingue dans la première catégorie les moraines superficielles, les moraines interne* et les moraines inférieures ou moraines de fond.

La figure 281 montre les rapports qui existent entre ces trois sortes de moraines mouvantes, dont la première est seule facilement observable. Les moraines superficielles proviennent pour la plus grande part, des éboulis tombés à la surface du glacier; aussi sontelles formées de débris anguleux, plus ou moins décomposés. C'est naturellement sur le bord du glacier que l'accumulation est la plus forte (moraines latérales): mais on trouve également au milieu du glacier des traînées de débris (moraines médianes), dues le plus souvent à la fusion des moraines latérales de glaciers confluents.

Les moraines internes proviennent en partie de la chute des matériaux des moraines superficielles dans les crevasses, en partie de l'enfouissement des éboulis sous les nouvelles couches de neige dans la zone du névé. La moraine de fond forme souvent une boue glacée mêlée de cailloux. Elle dérive en partie des moraines internes, en partie de l'érosion du lit rocheux du glacier.

Les cailloux des moraines internes et surtout de la moraine de fond subissent une usure par frottement et compression qui leur donne un aspect

très différent des cailloux anguleux des moraines superficielles. Ils sont polis et striés (fig. 282). Cette constatation est importante pour classer les moraines déposées. Toutefois on doit se rappeler que les grands glaciers ont parfois des moraines superficielles à blocs striés. C'est la fusion de la glace dans la zone d'ablation qui fait Fig. 282. — Caillou strié de réapparaître à la surface les moraines internes moraine de fond. (fig. 281). Ce phénomène explique l'enrichisse-

ment progressif des moraines superficielles à l'extrémité des grands glaciers (cf. pi. XXV).

Les moraines déposées dérivent des moraines mouvantes. Les moraines latérales abandonnées par les glaciers en décrue forment des crêtes étroites et croulantes dominant souvent les glaciers actuels de près de 50 m. ; ces remparts se rejoignent sur le front du glacier, c'est la moraine frontale ou vallum morainique (v . planche XXIII). Cette forme caractéristique est un des plus précieux indices qui permettent de fixer l'extension des anciens glaciers. Les moraines internes et de fond forment, en avant des glaciers en voie de recul très rapide, des chaos de blocs mêlés de boue, abandonnés pêle-mêle à la surface du sol par la fusion de la glace (pi. XXVI, A).

La structure des moraines de fond est assez particulière pour qu'on puisse les reconnaître, même quand l'érosion des eaux courantes a fait disparaître les traits topographiques qui les caractérisent. Leur teneur en gros

Glaciers Alpins de premier ordre

Cliché M. Zimmermann.

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