V. — DÉFINITION ET AVENIR DE LA GÉOGRAPHIE
On peut considérer la géographie comme une science formée. Le plan esquissé par Varenius, développé par Humboldt et Ritter semble à peu près réalisé. Le domaine géographique, un instant démembré au profit des sciences naturelles, s'est reformé. Peut-être même dans l'ardeur de cette reconstitution est-on allé un peu loin; la géographie a pris l'allure d'une science envahissante à tendances encyclopédiques. De pareils faits ne sont pas rares dans l'histoire des connaissances humaines; la philologie a passé par cette période, la sociologie s'y trouve encore. La géographie commence à en sortir; la préoccupation de limiter le champ des études géographiques se fait jour chez plus d'un auteur. Il y a à cela un intérêt pratique évident, celui de l'économie des forces et de la meilleure répartition du travail scientifique.
Les liens de la géographie avec la géologie sont des plus étroits et c'est de ce côté qu'on a senti le plus vivement le besoin de tracer une limite. Richthofen [21] exclut de la géographie physique l'étude du sous-sol réservée à la géologie. Mackinder nous dit : la géographie est la science du présent expliqué par le passé, la géologie est la science du passé expliqué par le présent. Cette dernière définition a l'avantage de bien montrer les services réciproques que peuvent et doivent se rendre ces deux sciences. Pas plus que la géographie ne peut se dispenser de scruter l'histoire du sol à la lumière de la géologie pour expliquer les formes actuelles du relief, la géologie ne peut s'expliquer les phénomènes des périodes antérieures de l'histoire du globe sans étudier les phénomènes analogues que nous voyons se produire sous nos yeux sur les terres et dans les océans. Ainsi
l'évolution de la GÉOGRAPHIE 21
nous voyons entre la géologie et la géographie une différence de méthode plutôt que d'objet.
En réalité, la limitation exacte du champ des investigations géographiques est une entreprise chimérique. Cette science touche à trop de sciences et elle a, son histoire le prouve, trop d'intérêt à rester en contact avec elles pour qu'on puisse même désirer cette limitation.
Il vaut mieux chercher à dégager les principes de méthode qui semblent maintenant acquis.
Le principe d'étendue a été particulièrement bien mis en lumière par Ratzel [4]. On peut le formuler ainsi : la méthode géographique consiste à déterminer l'extension des phénomènes à la surface du globe. Le botaniste qui étudie les organes d'une plante, ses conditions de vie, sa position dans la classification ne fait pas de géographie; mais s'il cherche à déterminer son aire d'extension, il fait de la géographie botanique. Le géologue étudiant le mécanisme du phénomène volcanique en lui-même, ne fait peut-être pas de la géographie, mais il en fait certainement lorsqu'il cherche à préciser la position des volcans et ses causes. Le statisticien, lorsqu'il combine les chiffres en vue d'établir la marche des divers phénomènes démographiques, reste sur le terrain statistique; s'il essaye de se rendre compte de la répartition de la population, il fait de la géographie.
L'application de la méthode géographique se montre souvent féconde. Elle pose des problèmes et peut mettre sur la voie de solutions qu'on n'aurait pas soupçonnées. De Candolle a montré l'un des premiers comment la forme même de l'aire géographique d'une plante, la direction que suit sa limite indiquent ses exigences et ses conditions de vie. Une bonne carte des volcans est indispensable pour étudier les causes du volcanisme. Les mouvements de la population qui intéressent spécialement le statisticien ne sauraient être étudiés de façon fructueuse si l'on ne réussit à localiser exactement les régions de peuplement et celles d'accroissement de la population. De l'importance du principe d'étendue résulte celle de la cartographie. Sans aller jusqu'à prétendre, comme quelques-uns, que .géographie et cartographie sont synonymes, on doit remarquer que le procédé le plus sûr pour imprimer un cachet géographique à toute recherche est de chercher à en exprimer cartographiquement les résultats. La représentation cartographique a pour le géographe une importance exceptionnelle.
Le second grand principe de la méthode géographique est le principe de coordination. Il a été exprimé avec force par Ritter, et récemment par Vidal de la Rlache [23]. On peut le formuler ainsi :
l'étude géographique d'un phénomène suppose la constante préoccupation des phénomènes analogues qui peuvent se montrer en d'autres points du globe. Si consciencieusement que j'étudie l'érosion d'une falaise, les caractères d'un certain vent local, les crues d'une rivière, je resterai géologue, météorologiste, ou ingénieur hydrographe, et mon travail n'acquerra une valeur géographique que si je rapproche les faits observés des lois générales de l'érosion marine, des mouvements de l'atmosphère et du régime des fleuves. L'exemple le plus éclatant des avantages d'une pareille méthode est La Face de la terre de Suess, œuvre d'un géologue devenue le livre de chevet des géographes.
L'application du principe de coordination suppose la connaissance de la plus grande partie du globe terrestre ; aussi ne saurait-on s'étonner qu'on ait dû attendre jusqu'au xixe siècle pour en recueillir les premiers fruits. Ce sont les comparaisons entre les homologies des continents qui ont éveillé l'attention de Peschel sur les problèmes de géographie physique. Nul n'a mieux réalisé que Humboldt l'union féconde de la géographie régionale et de la géographie générale restées jusqu'à lui toujours séparées. Ritter a plus spécialement mis en lumière une autre face de la question : il a montré la nécessité d'envisager les rapports de chaque région avec l'ensemble du globe (Weltstellun g).
Le troisième principe de la méthode géographique est le principe de causalité : ne jamais se contenter de l'examen d'un phénomène sans essayer de remonter aux causes qui déterminent son extension et sans rechercher ses conséquences, c'est se placer sur un terrain qui n'est proprement celui d'aucune des sciences physiques, naturelles ou sociales avec lesquelles la géographie est en rapport. Quelle empreinte originale une pareille méthode imprime à toute étude de la surface du globe, c'est ce qu'ont merveilleusement montré les ouvrages de Humboldt. C'est même dans l'application de ce principe que les plus grands progrès ont été réalisés au xixe siècle. On l'a vu successivement vivifier chacune des branches de la science géographique, particulièrement l'étude du relief du sol et l'anthropogéographie.
La description des formes du terrain nous paraît désormais inséparable de leur explication, et cette explication suppose l'étude de leur passé. Aux géographes américains revient surtout le mérite d'avoir généralisé cette conception historique, qui nous fait envisager tout relief comme un stade transitoire d'une évolution plus ou moins achevée, et transforme en réalités vivantes les formes en appa-
rence figées du relief terrestre. Les études de géographie humaine manifestent depuis Ratzel une tendance analogue, et les données de l'histoire sont mises de plus en plus à contribution pour expliquer l'état actuel. Le point de vue historique est moins marqué dans la climatologie et l'hydrographie; il est déjà sensible dans la géographie botanique et zoologique. Son application, qui s'impose à toute étude de géographie générale, n'est peut-être pas sans danger dans les études de géographie régionale, où la description doit tenir la première place. La tendance à envisager historiquement tous les faits est, quoi qu'il en soit, le trait le plus frappant de l'évolution de la géographie dans ces dernières années. C'est la conséquence d'une application de plus en plus rigoureuse du principe de causalité.
En résumé, la géographie moderne s'affirme comme la science des phénomènes physiques, biologiques et sociaux envisagés dans leur répartition à la surface du globe, leurs causes et leurs rapports réciproques. Son terrain est immense et empiète sur celui d'un grand nombre de sciences. Il y a là un avantage et un danger. C'est surtout par sa méthode que la géographie a une individualité. Son développement reste encore dans la dépendance de celui des sciences voisines, auxquelles elle est amenée à faire de continuels emprunts, mais auxquelles elle peut rendre aussi plus d'un service. Dans la préface de sa Géographie Botanique, De Candolle raconte qu'il hésita longtemps avant d'écrire cet ouvrage : « Il m'a fallu, dit il, les lumières résultant des progrès des sciences voisines pour me faire entrevoir des explications ». Ce qui est vrai de la géographie botanique l'est de toute la géographie. A part les mathématiques, il n'est aucune science qui se suffise à elle-même; mais la géographie, par la complexité des phénomènes qu'elle étudie, touche à plus de sciences qu'aucune autre.
C'est là une des raisons qui permettent de mesurer jusqu'à quel point le développement de la géographie moderne peut être considéré comme achevé. La situation de la géographie parmi les sciences physiques, biologiques et sociales n'est pas toujours bien comprise. Nous ne sommes pas à l'abri d'une crise telle que celles qui ont amené une éclipse momentanée de la tradition géographique, même après Varenius, même après Humboldt et Ritter. Les difficultés qui peuvent entraver les progrès de la géographie méritent donc d'être signalées : ce sont l'inégal développement des sciences aux données desquelles la géographie fait appel, l'antinomie entre la tendance descriptive et la tendance explicative, entre l'esprit proprement géographique et l'esprit historique.
On ne doit pas se faire illusion sur le degré de certitude des lois physiques. La météorologie est une science toute neuve et la rigueur apparente de ses lois cache bien des obscurités. La valeur de la chaleur solaire, point de départ de tous les phénomènes climatiques, ne nous est pas encore exactement connue. La théorie de la circulation atmosphérique générale ne peut être considérée comme encore parfaitement éclaircie. Les profondeurs des océans ne s'ouvrent à nous que depuis cinquante ans, le relief sous-marin nous est très imparfaitement connu. Un phénomène en apparence aussi simple que celui des marées présente des irrégularités encore inexpliquées. La théorie des courants marins est remise en question chaque jour. Les progrès merveilleux de la géologie ont bouleversé dans ces dernières années bien des idées sur la genèse du relief terrestre. Les idées sur la formation des montagnes ont encore été modifiées par l'extension de l'hypothèse des charriages à toutes les chaînes de plissements. Il est difficile de se prononcer encore sur les causes qui modifient les conditions de l'érosion, en rajeunissant périodiquement le relief, soulèvements des continents, comme le veut l'école américaine, ou affaissements du niveau des mers, comme le suppose Suess. Je ne parle pas des théories sur l'état de l'intérieur du globe qui ne semblent pas avoir pour la géographie une grande importance. Ces quelques indications suffisent à faire entrevoir combien de surprises peut nous réserver l'avenir. Bien des conceptions peuvent être bouleversées ; certains phénomènes peuvent avoir pour l'explication de faits géographiques une importance que nous ne pouvons soupçonner.
Une autre source de difficultés est l'antagonisme entre la tendance descriptive et la tendance explicative. Cette antinomie ne tend à rien moins qu'au divorce entre la géographie régionale et la géographie générale, si longtemps fatal au développement de la science géographique. Purement descriptive, la géographie est inexistante. Pour expliquer les faits, elle doit faire appel aux données de sciences voisines, elle doit s'élever au-dessus de la région étudiée et remonter dans le passé pour y chercher les germes du présent. Ainsi l'explication du relief du sol nous entraîne sur le terrain de la géologie, celle des faits sociaux sur le terrain de l'histoire proprement dite. Les excès sont faciles, la tendance actuelle paraît y porter. Une réaction pourrait nous ramener, ce qui serait pire, à la vieille géographie purement descriptive.
On voit quels écueils la marche en avant de la géographie peut rencontrer. On peut espérer les éviter en restant fidèle aux trois principes essentiels de la méthode géographique, qui résultent, non de
conceptions a priori, mais de l'évolution naturelle de cette science, telle que nous avons essayé de la retracer dans ces payes.
1 — Droeber (W) Kartographie bei den Naturvôïkern. Diss. Erlangen, 1903.
2 - Vivien de Smnt-Martin. Histoire de la géographie et des découvertes géographiques depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Pans, 1873, in-8°, xvi + 615 p. et Atlas in-f° (pour les temps modernes ne traite guère que l'histoire des explorations).
3. - PESCHEL (0.). Geschichte der Erdkunde bis auf A. von Humboldt und Cari Ritter. Miïnchen, 1865, in-8°, 706 p.
4 - Ratzel (F.). Die Erde und das Leben. T. I, 1- partie, Leipzig, 1000.
5' - Reclus (Elisée). L'homme et la Terre. Paris, 1905, sq. (spéc. tome IV 1.
fi' - Berger (Hugo). Geschichte der wissenschaltlichen Erdkunde der Griechen ote vermehrte und verbesscrte Auflage hrsg. von S. Ruge, Mûnchen, 1907, in Ro xxii 4- 832 p. (excellent exposé des théories cosmogoniques).
7. 1 BUNBUBY. History of ancient geography. London, 1879 (nouv. éd. 1883).
2 8° — Ïelewel (J.). La géographie du moyen âge. Bruxelles, 1852, 4 vol. et At9aSl 3SAPNTAREM. Essai sur l'histoire de la cosmographie au moyen âge. Paris, '' Kretschmer (K.). Die physische Erdkunde im christlichen Mittelalter.
H; — Beazley (G.-R.). The dawn of modem geography. London, 1897, 1901, 1905 3 vol. ,358, 650, 638 p.
12.' - Lelewel (J.). La géographie des Arabes. Pans, 1851 2 vol.
43 - Nordenskiold (A. E.). Periplus, an essay on the early history of charte and sailing directions. Stockholm, 1897, in-f», 208 p., 60 pi. (reproductions de poHulans).^^^ ^ ^ f^àa ^^ ^^^ p^ gon tempset ges voyageS. 2* éd.,
Pa1r5S,l8RuGEn"(Sophusr Geschichte des Zeitalters der EnLdeckungen (Col. Oneken 2te Abteil., IX, 1881, 542 p.
16 -Nordenskiold (A. E.). Facsimile Atlas to the early history of Gartoeraphv with reproductions of the most important maps pnnted in the XV1* andXVIth centuries. Stockholm, 1887, in-f°, 141 p., 51 pi.
17. — Gallois (L.). Les géographes allemands de la Renaissance. Pans, 1890,
in188°;!!GALLOisP(i..). La géographie générale de Varenius. J. d. Savants, nouv.
Sé19. - Sandler (Chh.). Die Reformation der Kartographie um 1700. Mûnchen,
2o' — WISOTZKY. Zeitstrômungen in der Géographie. Leipzig, 1897, in-8°, x + 467 p. (Série d'études intéressantes pour la fin du xvme siècle et la pre-
m2ire^nRiCHTH0FEN (F. von). Aufgaben und Methoden der heutigen Géographie, r Pin/iie 1883 gr. 8°, 72 p. (Un des premiers essais de définition de la géographie moderne; cf. Triebkràfte und Richtungen der Erdkunde im neunzehnten Jahrhund'ert. Rektoratsrede, Berlin, 1903).
2* - Wagner (H.). Bericht ûber die Entwickelung der Methodik und des Studiums der Erdkunde. G. J6., 1882, p. 695 ; - 1884, p. 587; - 1888, p. 433;
— 1890, p. 462 (donne un aperçu des discussions qui se sont multipliées en Allemagne sur la méthode et l'objet de la Géographie).
23. — Vidal de la Blache (P.). Le principe de la géographie générale. A. d. G., 1896, p. 129.
24. — Hettner (A.). Die Entwickelung der Géographie im 19ten Jahrhundert. G. Z., 1898 (cf. Grundbegriffe und Grundsâtze der Physischen Géographie. G. Z., IX, p. 21 et 121, et : Das Wesen und die Methoden der Géographie. G. Z., XI, p. 545, 615 et 671).
25. — Vidal de la Blache. Leçon d'ouverture du cours de Géographie. A. d G., VIII, 1899, p. 97.
26. — Davis ( W. M.). An inductive study of the content of geography. Adress 2d Meeting of the Assoc. of American Geographers, Dec. 1905.