IV. — LA GEOGRAPHIE MODERNE APRES RITTER ET HUMBOLDT
Après Ritter et Humboldt, on aurait pu croire que la géographie moderne était définitivement fondée. Mais les idées nouvelles semées par ces deux grands esprits n'avaient point encore trouvé un terrain assez préparé. Humboldt n'eut d'influence directe que sur les naturalistes ; mais ceux-ci ne virent dans son œuvre que l'invention des méthodes d'observation et continuèrent à approfondir chaque ordre de recherches, sans se préoccuper des liens qui pouvaient les rattacher. L'essor des sciences naturelles et physiques dépasse tout ce qu'on pouvait prévoir; mais géologues, botanistes, physiciens, météorologistes se spécialisent de plus en plus. Ritter est plus suivi par
les géographes. Mais les disciples prennent au maître beaucoup plus ses défauts que ses qualités. On répète les grands principes de la méthode, mais on sait de moins en moins les appliquer. La géographie régionale glisse de nouveau sur la pente des descriptions sèches mêlées d'anecdoctes et de faits historiques [Wisotzky, 20].
Cependant la géographie ancienne et la géographie mathématique continuent leur développement si brillant au xvme siècle, particulièrement en France. D'An ville a des successeurs comme d'AvEZAC. Tissot et Germain vont renouveler complètement la science moderne des projections. Cet éclat de la géographie historique et mathématique en France ne sera pas sans nuire quelque peu à l'introduction de la géographie moderne, qui se développera plus vite en d'autres pays tels que l'Allemagne.
La formation définitive de la géographie ne pouvait en effet tarder plus longtemps. L'éclosion des germes déposés par Humboldt et Hitter s'accomplit, dès que s'offrent des circonstances favorables, c'est-à-dire dans le dernier tiers du xixe siècle. Il n'est pas sans intérêt d'analyser ces circonstances, de voir comment s'est créée l'atmosphère scientifique nécessaire à la géographie.
Tout d'abord il faut noter un élargissement considérable de notre connaissance du globe, en rapport avec les perfectionnements des moyens de transport et la poussée coloniale de tous les Etats européens. Si le xixe siècle n'a pas vu de découvertes aussi étonnantes que la Renaissance, il a, par une suite d'efforts continus et non sans dangers, renouvelé plus qu'aucune autre époque l'image géographique du monde. Son œuvre est particulièrement importante à l'intérieur des continents. En dehors des côtes, que savait-on sur la mystérieuse Afrique avant les explorations de Barth et Nachtigal dans le Soudan et le Sahara, de Speke, Schweinfurth, Stanley, Emin Pacha dans les pays du Haut Nil et le Congo, de Livingstone dans la Zambézie? Les grandes chaînes de l'Asie centrale et leurs relations de structure étaient encore enveloppées de brume avant les lumineuses reconnaissances de Prjevalski, Obroutschev, Sven Hedin. Les Montagnes Rocheuses avec leur monde étrange de bassins fermés, de gorges fantastiques et de plateaux désolés, étaient à peu près complètement inconnues avant les explorations de Hayden, Powell et autres précurseurs du Geological Survey. Il devait même être donné au xixe siècle finissant de pénétrer au cœur d'un continent, qui n'est qu'une immense calotte de glace, le Groenland. On l'a justement fait remarquer, par la nouveauté des résultats, par l'imprévu des phénomènes physiques découverts, cette pénétration
E. de Martonne, Géographie physique. 2
des continents a contribué plus qu'aucune autre circonstance à éveiller les idées et à hâter l'éclosion de la géographie scientifique moderne [Vidal de la Blache, 25].
Il ne faut cependant pas négliger les précieuses acquisitions dues aux grandes explorations océanographiques. Avant le xixe siècle, nous ne savions presque rien des océans, qui couvrent cependant les deux tiers de la surface du globe. Le premier appareil de sondage permettant d'évaluer exactement les grandes profondeurs a été construit par Brooke en 1854. Depuis 1860, une série de croisières scientifiques, dont la plus célèbre est celle du Challenger, nous ont révélé les conditions du relief immergé, les grands traits de la distribution des températures dans les mers. L'analyse des mouvements des masses océaniques est devenue possible et leur influence sur le climat a pu être précisée.
Il est curieux de noter que le principal effort des explorations continentales et océaniques coïncide avec la publication d'œuvres géographiques audacieuses et captivantes. C'est en 1870 que commencent aux Etats-Unis les explorations géologiques, à l'ouest du 100e méridien. Presque en môme temps, Prjevalski inaugure la série de ses voyages en Asie Centrale et le Challenger se lance dans sa grande croisière à travers toutes les mers du globe (1873). Entre 1870 et 1880 se ramasse une série étonnante d'explorations africaines : Nachtigal, Schweinfurth, Stanley, Cameroun. Serpa Pinto, etc. Or, c'est au même moment que paraissent, en France, la Terre d'ÉLisÉE Reclus (1869), en Allemagne les Neue Problème der vergleichenden Erdkunde d'OscAR Peschel (1873). Par l'habileté de l'exposition et l'agrément de la forme, ces deux livres ont contribué puissamment, malgré leurs défauts, à répandre dans le public lettré l'intérêt pour la géographie physique. Le succès de l'œuvre de Reclus, dû sans doute en grande partie à la forme littéraire et au tour poétique de ses descriptions, influa sur la conception de sa monumentale Géographie Universelle, dont les 18 volumes se sont succédé avec une régularité étonnante; et cette publication, de valeur scientifique inégale, doit être considérée comme un des plus puissants instruments de diffusion des connaissances géographiques. Les Neue Problème de Peschel avaient des qualités et des défauts analogues. Les questions physiques indiquées par Ritter n'avaient jamais encore été l'objet d'un examen aussi approfondi et aussi captivant. Peschel et Reclus doivent être considérés comme des éveilleurs d'idées. Ils ont eu sur le public l'influence d'un professeur excellent sur ses élèves charmés et surpris. Par eux la géographie s'anime et apparaît comme
lascience delà vie à lasurface du globe. Elle cesse d'être une science d'abstraction et d'érudition, etcela même au moment où des voyages émouvants attirent l'attention de tous et révèlent des faits nouveaux à l'intérieur, jusque là mystérieux, des continents.
Malgré toutes ces circonstances favorables, la géographie moderne n'aurait pu, sans doute, se constituer définitivement, si le développement des sciences et la part de plus en [dus grande prise à ce développement par les états civilisés, n'avaient mis entre ses mains les instruments de travail d'une valeur inestimable, qui jusque là lui avaient fait défaut. Avec les premières années du \i.\ siècle commencent l'exécution et la publication des cartes topographiques françaises et anglaises, levées par des services d'Etat. La carte d'Etatmajor française au \ : 80 000, et la carte anglaise au 1 : 63 360 étaient terminées toutes deux vers 1870. Cet exemple était suivi par tous les Etats européens, par les Etats-Unis ci l'Empire des Indes Britanniques. Avant l'exécution de pareilles œuvres, on peut dire qu'on ne savait en réalité rien de précis sur les formes du relief terrestre. Avec les cartes géologiques détaillées, publiées par des services d'état organisés maintenant dans tous les pays civilisés, l'interprétation de ces formes devient une tâche relativement facile. La connaissance du monde atmosphérique a jui se préciser depuis qu'aux observations météorologiques isolées se sont substituées des observations régulières, coordonnées, publiées et commentées par les services météorologiques des principaux états. Oublieronsnous comment l'organisation des services officiels de statistique a permis à la géographie humaine de sortir du vague? Qu'on songe à la situation des successeurs de Ritter en présence de l'étude d'une contrée européenne, alors que n'existaient ni cartes topographiques pareilles à celles dont nous disposons, ni cartes géologiques détaillées accompagnées de suggestifs commentaires, ni atlas et répertoires météorologiques; on ne s'étonnera plus que l'essor de la géographie scientifique ait été quelque peu retardé et l'on appréciera toute la portée de ces acquisitions pour le développement de la géo • graphie moderne.
Ce développement fut encore favorisé par des circonstances qui ne sont point complètement indépendantes des faits déjà signalés. L'intérêt éveillé dans le grand public par les explorations eut la plus heureuse influence sur la prospérité des Sociétés de géographie. Il ne fut pas sans doute étranger à l'organisation de l'enseignement géographique dans les universités, qui tendent de plus en plus à concentrer toute la vie scientifique des pays modernes. Ce dernier point
est particulièrement important. Si mûre que fût la science géographique, elle ne commença à porter des fruits que du jour où elle eut pris racine dans le sol universitaire, en contact intime avec les sciences au développement desquelles elle doit être associée. Ce qui le prouve assez, c'est l'avance considérable prise par l'Allemagne, où l'enseignement géographique universitaire a été organisé plus tôt que dans les autres pays.
Au développement de l'enseignement universitaire de la géographie se rattache encore l'apparition de manuels et atlas de géographie générale, qui sont des instruments de travail précieux. Là encore c'est l'Allemagne qui a ouvert la voie et garde le premier rang.