LES OCÉANS
Historique. — L'étude des océans est la partie de la géographie physique qui semble être arrivée le plus anciennement à une conscience nette. Chez Aristote et Pline on trouve déjà des idées très justes. L'Océanographie est incontestablement la partie la plus scientifique de la Geographia generalis de Varenius. La fin du xvne siècle vit les premières expériences de Marsigli dans la Méditerranée. Le xvme siècle, avec ses grands voyages de circumnavigation, le xixe siècle, avec l'immense développement des communications mondiales, nous montrent l'étude des mers servant de point de départ à la plupart des recherches touchant la vie du globe (météorologie, zoologie, géologie, etc.). Actuellement encore les atlas océanographiques de la Deutsche Seewarte sont parmi les atlas météorologiques les plus détaillés, et c'est dans les archives des grandes expéditions marines que les zoologues vont chercher la plupart des mémoires originaux.
La liaison de l'océanographie avec toutes les sciences physiques et naturelles s'affirme de jour en jour, tandis que son utilité pratique pour les marins apparaît de plus en plus nettement. C'est à coups de sonde que se guident les transatlantiques à l'approche des continents, et le thermomètre devient un auxiliaire indispensable du pêcheur. Aussi les recherches océanographiques ont-elles tendu à prendre la forme de grandes expéditions scientifiques organisées par des services d'état ou des sociétés puissantes, en vue de l'étude de tous les problèmes de la vie du globe. Depuis 1870 environ, toutes les mers ont été sillonnées ainsi par des croisières méthodiques. Les Anglais et les Américains ont naturellement joué le plus grand rôle. La campagne du Tuscarora (1874-76) nous a fait connaître le Pacifique. La croisière du Challenger (1873-76) a parcouru tous les océans et donné lieu à la publication de 50 gros volumes. Les campagnes des navires allemands
Gazelle (1875-76) et Valdivia (1898-99) dans l'Atlantique, le Pacifique et l'océan Indien ont été aussi fructueuses. La France a surtout marqué sa trace dans l'Atlantique (Travailleur en 1881 et Talisman en 1883). C'est au navire autrichien Pola que nous devons tout ce que nous savons sur la mer Rouge. Suédois et Norvégiens nous ont donné des études très fouillées sur les mers du Nord : et l'on sait tout ce que nous devons au Fram de Nansen. Nous sommes donc en possession d'une masse de faits considérable, et, si les problèmes sont loin d'être résolus, du moins sont-ils nettement posés.
Importance de l'étude des profondeurs marines. — L'Océanographie moderne étudie la forme des bassins océaniques, — les sédiments qui s'y déposent, — la composition chimique des eaux marines, — leur température, — leurs mouvements divers (vagues, marées, courants). Ces questions sont intimement liées, mais celle qui domine tout est la première, et par là l'océanographie mérite bien d'être considérée comme une branche de la géographie physique.
La nature des sédiments dépend de la profondeur et de l'éloignement plus ou moins grand des côtes. La température et la composition même des eaux sont influencées par la forme des bassins, leur étendue, leur profondeur moyenne, leur communication plus ou moins libre avec les mers voisines. Nous verrons combien diiïérentes sont les conditions des mers continentales, des mers bordières et des grands océans. On comprend encore plus facilement que les mouvements des eaux soient en grande partie réglés par la forme de la cuvette qui les contient. Le ressac est dû à l'obstacle que la diminution des profondeurs au voisinage du rivage oppose à la propagation des vagues. Les variations locales des marées sont déterminées par la forme des rivages et des fonds. Les courants marins euxmêmes sont inexplicables si l'on ne tient pas compte de la forme des bassins océaniques.
Au point de vue pratique, la connaissance des profondeurs est liée à celle de la plupart des phénomènes océanographiques. Les sondages, tels que les pratiquent les expéditions scientifiques, servent à la fois à déterminer la profondeur en un point donné, la nature du fond, la température et la densité de l'eau. Même sur un navire qui n'est pas destiné à des études scientifiques, on ne donne jamais un coup de sonde sans ramener un échantillon du fond, et l'on attache autant, sinon plus d'importance à cet échantillon qu'au chiffre de profondeur obtenu, pour se guider à l'approche du rivage.
Si la pratique des sondages est très ancienne, ce n'est qu'au milieu du xixe siècle qu'on a réussi à construire des appareils permettant d'obtenir
des profondeurs correctes. Assurer la rigidité et la verticalité du fil, sans trop le charger et sans s'exposer à une rupture, trouver un dispositif indiquant nettement le moment où le fond est touché, tel était le problème. 11 est résolu d'une façon satisfaisante depuis une trentaine d'années par les machines de Sigsbee et de Le Blanc, avec lesquelles on a pu sonder jusqu'à 9 kilomètres de profondeur.
Les cartes représentent le relief par des courbes dites isobathes, joignant les points de même profondeur. Ce système a été appliqué dès 1737 par Buache, mais c'est seulement depuis le Challenger qu'on a une idée générale à peu près exacte de la forme des grands bassins océaniques. Les noms donnés aux formes du relief immergé ont été longtemps mal déterminés. Le premier essai fait pour y remédier a dû être soumis récemment
Fig. 102. — État de notre connaissance des profondeurs marines, d'après Groll. Pointillé, régions où le nombre des sondages est supérieur à 1 pour 10 000 km2.
à une révision [7] en vue de la réédition de la carte générale des océans au 1 : 10 000 000e publiée par le Prince de Monaco [8].
Un coup d œil jeté sur l'ensemble des feuilles de cette carte suffit pour montrer l'extrême inégalité de nos connaissances des profondeurs marines. Les régions où il y a moins d'un sondage pour 10 000 km2 représentent les deux tiers de l'étendue des océans (fig. 102). Seuls l'Atlantique et le Pacifique occidental sont assez bien connus. On doit donc s'attendre à voir se modifier progressivement l'image que les cartes nous offrent actuellement. En particulier l'uniformité des grandes profondeurs ne doit pas être considérée comme absolument générale. La multiplication des sondages a permis récemment de reconnaître en divers points des reliefs sous-marins relativement très accidentés à de grandes profondeurs [Groll, 19].
Traits généraux du relief sous-marin et types de sédimentation.
— Si imparfaite que soit encore notre connaissance du relief sousmarin, les traits généraux en apparaissent déjà assez nettement sur nos cartes bathymétriques *. Le plus important est l'existence d'une
1. Pour la lecture de ce paragraphe et des suivants relatifs au relief sous-marin, on fera bien d'avoir sous les yeux la carte hypsométrique et bathymétrique jointe à cet ouvrage.
plateforme limitée à peu près par l'isobathe de 200 m., qui s'étale plus ou moins largement sur tout le pourtour des continents. C'est la Plateforme Continentale {Continental S helf des Anglais). Sa surface est assez accidentée, si on la compare à la monotonie des grandes profondeurs marines; on y observe des vallées prolongeant les vallées continentales, des hauts-fonds, dont l'orientation reflète celle des reliefs de la terre ferme. La profondeur de 200 m. qu'on lui assigne comme limite n'est qu'une grossière moyenne. On le constate partout où l'étude bathymétrique a pu être poussée assez loin, grâce à de nombreux sondages, notamment sur les côtes de Norvège [Nan-