CHAPITRE III
LES MERS
Irrégularité du régime des mers. — L'impression générale que laisse l'étude des océans est celle d'une remarquable uniformité dans les conditions physiques. Les eaux des grandes profondeurs sont partout à une température voisine de 0°; les trois quarts du volume des eaux ne dépassent pas 3°. La salinité ne s'écarte jamais notablement de la valeur moyenne de 3 p. 100. Les variations do la température à la surface sont elles-mêmes, sinon insignifiantes, du moins toujours régulières. Cette uniformité est due à une circulation générale, rendue possible par l'extension des grandes profondeurs et la large communication de tous les grands bassins entre eux. — Les mers sont par définition des bassins limités et plus ou moins isolés. Le régime des températures et de la salinité n'y présente plus la régularité et l'uniformité de celui des océans. Plus ou moins soustraites à la circulation générale, les mers subissent d'une manière directe l'influence des conditions locales du climat et même celle des continents, dans la masse desquels elles sont plus ou moins engagées. De là viennent toutes les anomalies, qui sont d'autant plus marquées que les mers sont plus isolées.
Les eaux de surface sont toujours plus chaudes et plus salées dans les basses latitudes, plus froides et plus douces dans les hautes latitudes que celles des océans voisins ; les variations de la température au cours de l'année y sont toujours exceptionnellement fortes. Le régime des eaux profondes est encore plus original. C'est une loi que les mers isolées par un seuil gardent, au-dessous du niveau de ce seuil, la même température jusqu'aux plus grandes profondeurs. On dit qu'il y a homo thermie à partir du niveau de ce seuil. L'exemple le plus connu de ce phénomène est la Méditerranée, dont les eaux gardent jusqu'au fond la température de 12° qu'elles
E. de Martonke, Géographie physique. 20
ont au seuil de Gibraltar (fîg. 131). On a là la preuve la plus directe que les basses températures qui régnent au fond des grands océans jusque dans les régions équatoriales sont bien dues au lent afflux des eaux de fond polaires. Protégées par les seuils qui les isolent plus ou moins complètement, les mers gardent des températures anormalement élevées jusqu'à des profondeurs de plusieurs milliers de mètres. Il arrive même que la température des fonds est plus élevée que celle des couches superficielles. C'est l'inversion de température ou dichothermie, qui est la règle dans toutes les mers froides (fïg. 129).
Les mouvements des mers ont, comme leur régime thermique, des caractères spéciaux. Les marées sont anormales par leur amplitude et leur période (mers bordières) ou bien à peu près inexistantes (mers continentales). Les courants prennent la forme de systèmes tourbillonnaires indépendants de ceux des océans; mais il arrive très souvent que les anomalies de température et de densité donnent lieu à de violents courants de décharge. En somme la vie physique des mers dépend avant tout des conditions de profondeur, de la forme de leur bassin et de la communication plus ou moins large avec les océans. Les anomalies sont d'autant plus marquées que l'isolement est plus complet. Déjà notables dans les mers bordières, elles sont bien plus fortes dans les mers continentales, et finissent par donner aux mers fermées le caractère de lacs. Nous allons essayer de montrer cette dégradation progressive du régime océanique suivant l'isolement plus ou moins complet, en analysant quelques-uns des exemples les mieux connus.
Mers bordières, caractères généraux. — C'est surtout sur la périphérie de l'ancien continent qu'on trouve des mers bordières. Elles forment un chapelet continu à l'Est de l'Asie : mers d'Okotsk et de Behring, mer du Japon, mers de Chine septentrionale et méridionale, sans compter le complexe des mers de l'Insulinde, mers de Jolo, de Célèbes, de Banda, d'Arafoura. L'Europe occidentale peut compter parmi ses mers bordières la mer du Nord, la Manche et la mer d'Irlande. Le Nouveau monde n'a que trois vraies mers bordières : mer des Antilles, golfe du Saint-Laurent et golfe de Californie. Le bassin polaire arctique doit être rangé dans la catégorie des mers bordières, bien que son régime se rapproche de celui des mers continentales.
Dans toutes ces mers, la surface communique assez largement avec les grands océans, mais les eaux de fond sont isolées par des
LES MERS
seuils plus ou moins élevés. Les mouvements des eaux sont encore sous l'influence de ceux des océans. Les marées sont très fortes dans les mers largement ouvertes d'un seul côté, comme la Manche et la mer du Nord; l'onde de marée s'y engage, en subissant un retard et une élévation progressives, dues au rétrécissement du canal. Elles sont irrégulières dans les mers présentant deux ouvertures par où pénètrent deux ondes de marée, telles la mer de Chine et la mer d'Irlande. Les grands courants océaniques pénètrent dans certaines mers bordières, comme la mer des Antilles qui subit l'afflux des eaux équatoriales chaudes ; plus souvent on voit se former des systèmes de courants locaux, influencés par les vents saisonniers, comme les courants de la mer de Chine. Mais les courants de marée sont généralement prépondérants; la Manche et la mer d'Irlande en offrent l'exemple le plus frappant et le mieux connu.
Les anomalies de température et de salinité sont déjà assez importantes dans les mers bordières, quoique moins fortes que dans les mers continentales. La couche homotherme est plus ou moins épaisse suivant la profondeur du seuil. L'inversion de température est relativement rare. Les anomalies de température et de salinité dans les couches superficielles dépendent de la forme du bassin et de sa situation géographique. En général les anomalies sont d'autant plus fortes que le bassin est moins profond et plus engagé dans les masses continentales.
v'Vy