III. — VALLÉE DE LA GARONNE
Cette vallée est une profonde encoignure de forme angulaire ouverte entre les rayons pyrénéen et armoricain, et au fond de laquelle un fleuve, la Garonne, coule à peu près suivant la bissec-
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trice de Tangle formé par ces rayons. Visiblement cette encoignure prolonge et termine le golfe de Gascogne. Et Toutil qui a creusé cette encoignure est le môme que celui qui a creusé ce golfe, c'est-à-dire la pointe terre-neuvienne. Cette pointe a frappé l'Europe à plusieurs reprises et a laissé dans ses. rivages diverses empreintes. Le golfe de Gasgogne et la vallée de la Garonne constituent une de ces empreintes et la plus nette de toutes, par conséquent la dernière frappée.
Cette empreinte elle-même a été visitée et parcourue par la pointe terre-neuvienne. non pas une fois, mais plusieurs fois. La carte géologique le prouve ; cette carte montre en effet plusieurs couches de sédiments différents comme âge, composition et aspect, truelles sur le fond et sur les versants de la vallée, surtout sur le fond où ils forment des entassements énormes qu'on appelle causses. Il est manifeste que les coups de la truelle ont été dirigés de droite à gaucho et de bas en haut, et qu'il y en a eu au moins cinq, de moins en moins violents et de moins en moins pénétrants, car il y a cinq couches différentes concentriques appliquées contre les versants de la vallée, et un sixième coup a dessiné le rivage des côtes landaises et relevé ce rivage en ourlet qui protège la région des Landes contre les irruptions de TOcéan.
Les rides des Pyrénées, soulevées par ces chocs, se sont disposées en éventail formant ainsi, sur le versant méridional de la vallée, un immense cône dont les génératrices sont dessinées par une foule de rivières : la Garonne, l'Adour, le Gers et tous les gaves pyrénéens. C'est ce que Ion appelle l'éventail du Lannemezari, éventail dont nous avons assez longuement parlé dans la leçon précédente. Mais les rides de l'autre versant, du versant septentrional* sont disposées d'une façon tout autre. Elles s'allongent en longs contreforts perpendiculaires à ce versant, et séparant les uns des autres une série de magnifiques rivières : le Tarn, TAveyron, le Lot, la Dordogne, Tlsle, qui se dirigent tout droit vers l'ouverture de la vallée de la Garonne, c'est-à-dire vers l'Océan. Cette disposition surprend d'abord, car elle semble infirmer ce qui vient d'être dit précédemment de l'origine de la vallée de la Garonne; il est bien évident qu'un outil parcourant cette crevasse dans le sens droite-gauche doit appliquer tous ces contreforts contre le versant nord de la vallée. Cela est vrai, mais, après avoir été rcployés de la sorte contre ce versant, ils ont pu revenir en place. Et il ne restera du ploiement qu'ils ont subi d'autre trace qu'une incurvation légère dans le sens de ce ploie-
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ment. C est ce qui a lieu, en effet, tous les thalwegs et toutes les rides de ce versant s'infléchissent en arc dans le sens des passages de la pointe terre-neu vienne. Et la seule conclusion à tirer de ceci, •c'est que les rides et les chaînes de montagnes sont non des lames inertes, mais des lames élastiques et de puissants ressorts. Du reste, nous en avons déjà trouvé la preuve au cours des leçons précédentes.
Nous avons vu que les masses continentales ont pris la forme de cirques, c'est-à-dire d'arcs à double lame, Tune en haut, l'autre en bas, tendues également et arc-boutées Tune contre l'autre par leurs extrémités, afin de mieux réagir contre les chocs et les poussées qu'elles reçoivent. Toutes les chaînes, toutes les rides rocheuses sont donc des lames élastiques, et nous en trouvons ici une fois de plus la preuve. Le massif occidental de l'Europe, cet immense éventail, dont nous décrivons un secteur, a opposé à tous les chocs reçus, soit de droite, soit de gauche, soit d'en haut, soit d'en bas, ses réactions élastiques. C'est un éventail à ressort, «t la même remarque s'applique à tous les éventails rocheux, à l'éventail de Lannemezan, ou au faisceau de rides entre lesquelles •coulent le Tarn, le Lot et la Dordogne.
De grandes plaines sablonneuses, à peine supérieures en altitude au niveau de l'Océan, les Landes, servent de transition entre la partie exondée de la crevasse gasconne et sa partie maritime. Ces plaines ne sont protégées de l'envahissement de la mer que par un léger ourlet qui doit être attribué, non à l'action du Ilot luimême puisque le Ilot le détruit, non à celle des vents, puisque les ' vents tendent aussi à le faire disparaître, mais àl'action de la truelle lerre-neuvienne ; c'est son dernier ouvrage. Jusqu'à l'estuaire de la Garonne, c'est-à-dire jusqu'à la Gironde, la côte est rectiligne, ce qui indique que l'ouvrage de la truelle terro-neuviennen'aété remanié par aucune autre cause. Mais plus haut elle devient irrégulière et à partir de TAunis elle présente des crevasses, des fragments insulaires ou péninsulaires, et, bien qu'elle conserve la courbure générale que lui a donnée l'éperon terrc-neuvien, il devient évident qu'elle a été remaniée par un autre outil. El quel outil? L'éperon terre-neu vien lui-même, qui, après avoir porté des coups ascendants à la péninsule armoricaine, lui a porté des coups descendants ou l'a frappée d'aplomb sur sa tranche. Le contrecoup de ces chocs s'est fait sentir jusque dans la région landaise : sous ces poussées venues du nord, l'ourlet littoral landais s'est brisé, ses tronçons ont chevauché l'un contre l'autre et il en est
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résulté une crevasse qui entame le rivage landais : c'est le bassin d'Arcachon.
L'estuaire de la Gironde a dû se déclarer dans le même temps et sous les mêmes poussées parties du nord ou du nord-ouest, car cet estuaire n'est autre chose qu'une faille inclinée à 45* sur les côtes landaises et indiquant, par conséquent, une pression de la Vendée sur la région landaise dans le sens nord-sud . Qu'on se rappel I e l'expérience fameuse de Daubrée, le prisme de stuc durci soumis à la poussée d'une presse hydraulique : le prisme se divise en deux séries de lames inclinées à 45*" sur Taxe du prisme, et, si la poussée est assez énergique, une, partie du prisme glisse sur l'autre suivant l'un de ces plans de divisions. C'est ce qui a eu lieu dans la Gironde, et de plus la pointe de Grave s'est incrustée à plusieurs reprises dans la paroi opposée de l'estuaire et a creusé les conches de Royan el de Pontaillac si connues des amateurs de bains de mer.
Au nord de l'estuaire de la Gironde, la côte d'Aunis, de Vendée, de Bretagne, a été parcourue alternativement par l'outil terreneuvien dans un isens, puis dans l'autre ; aussi cette côte est-elle crevassée et désagrégée en conséquence. C'est tout ce qu'il y a à en dire ; il n'est guère possible de donner d'autre explication des accidents qu'on y trouve. Bornons-nous à dire qu'elle est bordée de fragments insulaires assez considérables : Oléron, Ré^ Noirmoutiers, Belle-Ile, et de beaucoup d'autres plus petits; qu'elle présente une presqu'île célèbre, la presqu'île de Quiberon^ une petite mer intérieure semée de rochers, le Morbihan, et plusieurs grands estuaires, notamment celui de la Loire et celui de la Vilaine.
A rextrémité. de la péninsule bretonne, là où la pointe terreneuvienne. a frappé d'aplomb et donné des coups droits ou presque droits, on trouve une vaste baie, la baie d'Audierne^ creusée évidemment par un coup porté à faux et qui''a glissé. La rade de Brest et la baie de Douarnenez indiquent deux coups plus pénétrants. La presqu'île de Crozon, qui sépare la rade de Brest de lu baie de Douarnenez, a pris la forme d*une croix ou d'un T, ce qui indique assez les chocs formidables qu'elle a reçus sur son extrémité. Est-il possible que tous ces traits, pourtant bien significatifs, passent inaperçus, est-il possible qu'on ne voie pas le marteau qui a frappé sur cette pointe bretonne et qu'on explique toujours les indeniations de cette côte par l'action érosive des marées!
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Enfin la côle cantabrique (qu'il nous soit permis d^en parler pour achever la description du golfe) est presque lisse et unie. Les contreforts très courts que les Pyrénées cantabriques détachent vers rOcéan sont couchés presque tous dans le même sens. Les baies de Fontarabîe, de Santander, de Gijon tournent leur débouché vers Test ou le nord-est. Enfin l'extrémité de la chaîne cantabrique est écrasée comme celle de la Bretagne et s'entr'ouvre comme elle, formant les rades de la Corogne et du Ferrol, analogues à la rade de Brest et à la baie de Douarnenez.
Les profondeurs maritimes sont considérables dans tout le golfe de Gascogne, surtout au pied des Pyrénées cantabriques. Cette crevasse gasconne est un véritable abime. Les courbes de niveau reproduisent toutes la forme angulaire des rivages du golfe .
J'ajoute que, depuis les temps historiques, les côtes françaises et cantatnriques ont éprouvé des changements de forme notables. Ces rivages sont en continuel travail, surtout le rivage français, soit qu'il cède à l'action du tlot, soit qu'il ressente les trépidations lointaines de la pointe terre-neuvienne, qui oscille vis-à-vis d'elle et tend alternativement à rentrer dans le golfe ou à s'en retirer.
Les mesures géodésiques, exécutées au commencement de ce siècle par les officiers de TEtat-Major français pour la triangulation de la carte de France ont révélé une anomalie considérable de la courbure du globe terrestre dans la région des Landes, c'est-àdire au fond môme de la crevasse gasconne, ou, si Ton préfère, à rentrée de la vallée de la Garonne. Le globe terrestre est déprimé à cette place comme si un poing énorme appuyait sur lui. Ce poing existe en effet, mais il. appuie latéralement au lieu de presser par en haut. C'est le saillant terre-neuvien qui tend à notre époque à rentrer dans le golfe de Gascogne, et qui, par conséquent, déprime le fond du golfe et diminue la courbure de l'écorce dans toute la région landaise.
Autre fait : la carte actuelle de France diffère énormément des cartes anciennes, non seulement comme indentations des côtes et autres accidents secondaires, mais encore comme dimensions totales dans le sens des longitudes, c'est-à-dire dans le sens est-ouest. Sur les cartes d'Oronce Fine (1532) et de Sanson (1650), les côtes de l'Océan s'avancent beaucoup plus à l'ouest qu'elles ne le font sur les nôtres. C'est ce qui explique le mot de Louis XIV aux Académiciens qui avaient, par son ordre, dressé une nouvelle carte du royaume, sur les bases fournies par les
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opérations géodésiques exactes de Picard : « Messieurs de TAcadémie, vous m'avez rogné mon royaume. »
Ce n*est pas TAcadémie qui était coupable de cet attentai, d'ailleurs réel, à l'intégrité du royaume de Louis XIV, mais c'étaient les poussées lentes qui condensent peu à peu la masse des continents et rétrécissent surtout les régions littorales telles que la France, qui reçoivent ces poussées de première main. L'Amérique a beau être éloignée de la France, les poussées de l'éperon terreneuvien sont transmises à cette dernière par les fonds océaniques et peu à peu elles amènent une diminution sensible de la largeur de notre pays.
Depuis l'époque de Ptolémée, c'est-à-dire en dix-sept siècles, la condensation a diminué de près du 1/4 la largeur du cirque européen, comptée dans le sens est-ouest. Et elle a augmenté en proportion sa longueur comptée dans le sens nord-sud. C'est ce que nous verrons avec preuves à l'appui dans la dernière leçon de ce traité de géographie, leçon consacrée à l'étude des géographes anciens et notamment de Claude Ptolémée.
Voilà ce qui concerne la vallée de la Garonne et la crevasse maritime qui lui fait suite.