‹ Traité de géographie physiqueChapitre 3 sur 44 · GÉNÉRALITÉS SUR LE CONTINENT AMERICAIN · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS SUR LE CONTINENT AMERICAIN

que Ton peut comparer à la Méditerranée de (rancien monde. Â moins qu'on ne préfère la comparer à. la mer Baltique. Mais en tout cas elle s'ouvre entre un bloc détaché de la masse principale par des actions mécaniques, et cette masse elle-même, absolument comme la mer Baltique ou la Méditerranée s'ouvrent entre la Scandinavie et l'Europe, ou entre l'Europe et l'Afrique, par le décollement de ces diverses parties.

Une grande cavité s'ouvre entre l'Amérique du Nord et celle du Sud. Cette cavité s'étend en largeur du cap San-Roque au cap Race et pénètre en profondeur jusqu'à la grande chaîne faîtière qui borde le Pacifique, de sorte que les deux océans intérieur et extérieur communiquent presque. C'est comme si toute l'Afrique, basculant vers le sud, plus encore qu'elle ne l'a fait, venait se placer sous TAsie et s'éloignait assez de l'Europe pour que la cavité saharienne et libyque fût envahie par la mer. Alors on aurait là une immense ouverture recouverte par l'Atlantique, comme celle que Ton trouve en Amérique. Mais, au lieu de cela, on ne trouve en Afrique qu'une dépression occupée par des déserts. La différence, en somme, est minime, car les déserts pour nous ne sont que d'anciens fonds de mer que des poussées mécaniques ont exhaussés. Cette manière de voir n'est pas seulement la nôtre, elle a été longtemps admise parla plupart de nos savants, qui, je ne sais pourquoi, y ont ensuite renoncé, en attendant, sans doute, qu'ils y reviennent.

En ce moment l'Afrique forme une bosse arrondie, une énorme protubérance mousse qui avance son musoir dans l'anfractuosité américaine et qui a eu sans doute, datis le creusement de celle-ci, une part grande ou petite. Essayons de préciser quelle est cette part.

Nous voyons sur la carte deux grands saillants rocheux, la pointe de Terre-Neuve et le Brésil, le cap Race et le cap San- Roque, qui s'avancent vers l'Europe et vers l'Afrique, en renfermant entre eux l'anfractuosité américaine, et, d'autre part, nous voyons, dans l'ancien continent, deux éperons puissants, l'éperon ibérique et l'éperon soudanais qui pointent vers l'Amérique en renfermant entre eux la cavité saharienne et méditerranéenne, c'est-à-dire que quatre saillants opposés deux à deux dans une brèche enserrent deux des rentrants de cette brèche, rentrants qui se font face. Or, ce spectacle nous est familier. Nous l'avons rencontré déjà dans bien des brèches, que nous avons précédemment étudiées, et nous savons, par les discussions du premier

livre, comment les choses se passent sur un théâtre ainsi disposé : chaque saillant se sépare d'avec le saillant adverse en passant tantôt au-dessus et tantôt au-dessous de lui, et ainsi le façonne et en même temps est façonné par lui ; et chaque rentrant compris entre deux saillants d'un même versant est visité et approfondi tour à tour par les deux saillants du versant adverse. Les choses ne se sont pas passées autrement ici qu'ailleurs, car « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » (Hermès). Donc les deux éperons terre-neuvien et brésilien ont été façonnés respectivement et ciselés par Téperon mauritanien (ou ibérique) et par Téperon sénégambien, qui ont passé tour à tour sur leurs deux faces, et l'anfractuosité américaine a été parcourue successivement par les deux pointes ibérique et sénégambienne. Celle-ci a parcouru la cavité américaine en oscillant de gauche à droite et de bas en haut, arasant les côtes de Guyane, et remontant ensuite vers la côte des Etats-Unis. Et l'autre a fait l'inverse: oscillant de la droite vers la gauche, elle a arasé d'abord la côte des États-Unis, puis elle s'est dirigée vers celle de la Guyane. D'autres fois la même pointe a passé au nord de Terre-Neuve et pénétré dans la mer de Baffm, de môme que la pointe sénégambienne a passé d'autres fois au sud du cap San-Roque et arasé la cote orientale du Brésil. Tel est le mécanisme bien simple qui a produit à la fois les saillants de Terre-Neuve et du Brésil, et l'anfractuosité qui les sépare, et tout ce qui les environne.

Je sais que ces raisonnements par analogie pourront paraître hardis, et que leurs conclusions pourront être taxées d'exorbitantes par beaucoup de mes lecteurs. Comment admettre que ces deux grosses pointes mousses du Brésil et du Canada aient pénétré dans la cavité saharienne, une cavité qu'on ne voit plus ou presque plus ? Comment admettre que l'anfractuDsité saharienne ait été jadis une crevasse comme celle qui entame l'Amérique? Comment admettre que celle-ci ait été creusée par des saillants aujourd'hui noyés dans une masse de limons et de sables, les limons soudanais et les subies sahariens? Tout cela n'est pas évident certes, ni même vraisemblable, et je dirai môme : tout cela est de prime abord tout à fait invraisemblable. Et cependant cela est, nous allons en voir la preuve dans l'examen attentif de la carte. Et d'ailleurs, pour répondre aux objections que je viens de me faire à moi-même, je dirai que, si la cavité saharienne n'est pas, comme l'autre, restée maritime et béante; si

Page 1