IV. — CIRQUES CONSTITUTIFS DE LA MÉDITERRANÉE AMÉRICAINE
La Méditerranée américaine est divisée intérieurement par les seuils, ou barrages, que nous venons de décrire en trois bassins distincts : le golfe du Mexique, le golfe de Honduras, la mer des Antilles.
Je fais abstraction, comme vous voyez, du seuil qui subdivise le golfe du Honduras, et qui est très étroit, très profondément enfoncé et peut, pour ce double motif, ôtre négligé.
Quelques mots sur chacun de ces bassins ou cirques, et d'abord sur celui du Honduras. Je commence en effet par lui, parce qu'il est le bassin médian de la Méditerranée américaine, le bassin le plus profond et celui qui prolonge directement et termine la grande anfracluosité américaine. Deux lignes droites, ou plutôt deux arcs de grand cercle menés du fond du golfe du Honduras aux caps Race et San-Roque, délimitent parfaitement cette immense anfractuosité.
Le golfe du Honduras est largement ouvert à Torient, mais la grande île de Cuba, amenée dans cette ouverture parla cause que nous avons vue, referme le golfe et en fait un cirque. Le seuil jamaïcain, seuil qui s'étend de Haïti par la Jamaïque au cap Gracias-a-Dios, achève le circuit de ce cirque et forme sa lèvre inférieure.
Ses commissures sont au golfe Amatique, au fond de la crevasse du Honduras, et dans la baie de Port-au-Prince. Sa flèche est Tare mené de la Havane au cap Gracias-a-Dios. Elle est dirigée du nord au sud.
La commissure gauche de ce cirque, c'est-à-dire le golfe Amatique, est une image réduite de la mer intérieure américaine, limitée qu'elle est et séparée du golfe du Honduras par une petite langue de terre qui s'allonge au fond de ce golfe parallèlement à l'île de Cuba. Et au fond de cette mer minuscule s'ouvre une fissure aiguë le port de Saint-Thomas, qui est une image réduite du golfe du Honduras lui-même. Ainsi donc Tanfractuosité angulaire qui sépare les deux Amériques, puis le golfe du Honduras, puis le golfe de Saint-Thomas, forment une série géographique dont les termes vont en décroissant de l'infiniment grand
pour ainsi dire, àrinfmiment petit. Voilà ce qui concerne le cirque du Honduras. Ce qui le distingue particulièrement, c est qu'une partie de sa muraille est ai^tificielle en quelque sorte et formée d'un fragment rapporté, ajouté après coup. Mais cette partie rapportée n'en est pas moins fort bonne et n'en fait pas moins son office. Ne bâtissons-nous pas, nous aussi, des murailles et des monuments de toutes sortes, avec des matériaux qui viennent d'un peu partout! Eh bien, comme vous le voyez, le grand Architecte fait de même.
Le cirque mexicain a une forme arrondie, comme l'indique la courbe du golfe. L'une de ses commissures est largement ouverte: c'est l'intervalle ouvert entre la Floride et le Yucatan ; l'autre est dissimulée par la courbure régulière du golfe ; mais elle se trouve plus loin dans l'intérieur des terres au point où le Rio Grande del Norte franchit les avant-chaînes du plateau mexicain, c'est-à-dire ses derniers étages. Là en effet commencent des falaises qui remontent vers le nord jusqu'à l'Arkansas sous le nom de monts Ozark, et ce sont ces falaises qui circonscrivent le cirque et forment sa lèvre supérieure, bien plutôt que le rivage maritime lui-môme ; ou, si l'on préfère, c'est un autre rivage qui enveloppe le rivage actuel. La voûte du cirque est au sommet des monts Ozark, son ventre à l'isthme de Tehuantepec, ou vers cet isthme. Sa flèche, menée de Saint-Louis à Guatemala, en passant par la Nouvelle-Orléans, est dirigée du nord au sud.
Le troisième cirque, celui de la mer des Antilles, est compris entre l'Amérique du Sud, la chaîne des Antilles, le seuil jamaïcain, le Nicaragua et le Panama. Il a ceci de curieux que c'est un cirque sans commissures du moins sans commissures apparentes. Sa courbe est régulière, oi il faut se reporter à ce qui a été dit ci-dessus au sujet de l'Amérique centrale et de la sierra de Mérida, pour se rendre compte que ces commissures sonti^uneau golfe de Darien, l'autre au golfe des Mosquistos et dans la trouée dtîs lacs Nicaragua et Managua qui lui fait suite. Au surplus, cette recherche des commissures du cirque n'a pas grande importance. Sa forme, d'un ovale légèrement aplatie! d'une régularité presque parfaite, dispense de chercher longtemps sa flèche. C'est la ligne menée du cap de la Béate (Haïti) à Maracaïbo ; elle est dirigée du nord au sud.
Voilà ce qui concerne les cirques constitutifs de la Méditerranée américaine. Je termine cette leçon par une brève comparaison de cette mer intérieure avec notre Méditerranée à nous*
Cette comparaison ne sera pas inutile, et je crois même qu'elle peut jeter une grande lumière sur la structure de notre Méditerranée à nous. J'ai déjà exposé, dans une leçon spéciale, ce qui m'a paru vrai sur les origines de cette mer et sa disposition ; mais sur ces grands sujets il y a toujours à dire, et Ton peut toujours y revenir sans crainte de les épuiser.
Or, les deux Méditerranées sont toutes deux au fond d'encoignures, dont l'une est maritime, et dont l'autre est terrestre et recouverte par des déserts, au moins on grande partie. Je veux parler par là de la cavité saharienne et libyenne.
Au fond de cette encoignure saharienne, on trouve, comme au fond de l'autre, je veux dire de l'anfractuosité américaine, on trouve, dis-je, une mer intérieure, composée de trois bassins, comme la Méditerranée américaine.
Le bassin du milieu, la mer Ionienne, a une forme angulaire, comme le golfe du Honduras. Mais l'ouverture de cette crevasse est tournée vers le sud, tandis que l'ouverture de la crevasse correspondante américaine est tournée vers le nord.
La mer Ionienne est, comme le golfe du Honduras, plus profonde de beaucoup -que les deux bassins adjacents. C'est l'accident important de la dépression. Ses deux bassins flanquants ne sont que des accessoires en quelque sorte.
L'un de ces cirques flanquants, le cirque occidental de la Méditerranée, est enveloppé au midi par une pointe rocheuse, la Mauritanie, qui s'est détachée de TEspagne et reployée sur-elle même; c'est l'éperon européen recourbé, ramené en arrière sous l'Europe. De même, la mer des Antilles est enveloppée, mais au nord, par la chaîne antillienne, qui n'est, comme on l'a vu, qu'une ride enlevée à. l'Amérique du Sud et reployée sur elle.
La pointe mauritanienne a, dans ses va-et-vient, pénétré dans le cirque do» la Méditerranée orientale, c'est-à-dire dans la mer du Levant ; et c'est pour ce motif que toute la Méditerranée est curée et dégagée de limons, tandis que le Sahara, la Libye, le Soudan, sont obstrués par des dépôts.
De même la pointe cubaine s'est enfoncée dans le golfe du Mexique et l'a tenu libre de dépôts. D'autres pointes ou fragments de la même chaîne ont parcouru de même et curé les autres bassins américains. L'analogie est complète, et celte comparaison nous apprend, comme vous le voyez, beaucoup de choses.
D'abord elle révèle un fait intéressant, c'est que la mer
Ionienne est, malgré ses dimensions relativement exiguës, le principal bassin de notre mer intérieure, sa crevasse angulaire terminale, son fond. Les deux autres bassins ne sont que des bassins flanquants, des annexes ressortissant, Tune à l'Europe, lautre à l'Afrique, de môme que le golfe du Honduras est le bassin le plus intéressant de la Méditerranée américaine et que le golfe du Mexique et la mer des Antilles sont des bassins flanquants et ressortissant, l'un à l'Amérique du Nord, l'autre à celle du Sud. Un autre fait qui devient au moins probable, c'est que le plateau tripolitain, la Hamada-el-Homra et le Djebel-es- Soda qui ferme à son débouché méridional la crevasse ionienne, est une dépendance de la Mauritanie, son extrême pointe, absolument comme Cuba est la pointe de Téperon antillien.
C'est cette pointe tripolitaine qui a creusé le couloir libyque, au sud du plateau libyen. Et c'est elle aussi qui, dans d'autres coups, s'est enfoncée dans la mer du Levant, comme Cuba s'est enfoncée dans le golfe du Mexique.
Telles sont les déductions que Ton peut faire. Une analyse plus soigneuse en ferait encore découvrir d'autres.
Mais quelle est la raison de ces analogies ? Cette raison est que les deux anfractuosités saharienne et américaine ont été creusées par les mômes causes et par le môme mécanisme, sinon par les mêmes outils.
Ces deux crevasses, qui sont opposées l'une à l'autre, et qui tournent leur ouverture l'une vers l'autre sont limitées au nord et au midi par quatre grands saillants, quatre grands éperons, qui se sont ciselés et façonnés deux à deux, creusant en même temps les cavités qu'on trouve entre les saillants ou éperons du rivage adverse.
Ainsi Tanfractuosité américaine a été parcourue successivement nous venons de le voir : 1^ par l'éperon européen ; 2* par l'éperon africain.
De même la cavité saharienne et méditerranéenne a dû être creusée par deux outils qui sont : 1"* Téperon brésilien ; 2° l'éperon terre-neuvien.
Et cela n'est nullement hypothétique, mais absolument certain, car c'est ainsi que se sont creusés les rentrants qu'on observe dans toutes les brèches de la Terre.
Il est vrai que le phénomène ici est bien caché et, pour ainsi dire, insoupçonnable, car l'état d'usure des deux pointes terreneuvienne et brésilienne, et, d'autre part, la fermeture de la
cavité saharienne ne permettent guère de supposer que ces deux pointes aient pu s'enfoncer dans le Sahara.
Mais c'est précisément, je le répète, parce que ces deux pointes sont usées et mises hors de service, en quelque sorte, que la cavité saharienne est aujourd'hui comblée et obturée, tandis que Tanfractuosité américaine reste béante et maritime parce que les deux outils qui Font creusée sont encore très puissants.
Nous reviendrons du reste sur toutes ces questions en décrivant l'Atlantique dans une leçon spéciale.
J'ai terminé la leçon sur la Méditerranée américaine.