X' LEÇON
Ainsi que nous Tavons vu dans la leçon précédente, le nouveau continent a la forme d'un triangle démesurément allongé <Iu nord au sud, dont les sommets sont au cap Prince-de-Galles (Alaska), au cap Brewster (Groenland) et au cap Horn (Terre de Feu).
Ce triangle se divise en trois parties : le Groenland occupe l'angle oriental; TAmérique du Nord, l'angle occidental; FAmérique du Sud, Tangle méridional.
Ces trois blocs composants sont eux-mêmes triangulaires, et l'Amérique du Sud, en particulier, forme un grand triangle rectangle dont les sommets sont au cap Horn, au cap San-Roque et à la Pointe-Gallinas, à l'entrée du golfe de Maracaïbo, ou, si vous le préférez, à l'isthme de Panama.
11 y a entre l'Amérique du Sud et celle du Nord une analogie frappante, non seulement de forme générale et de contours, mais encore de structure et d'organisation intérieure, analogie qui se poursuit jusque dans les détails, et qui s'explique par la communauté d'origine de ces deux blocs continentaux [et par celle des destinées qu'ils ont eues.
Les deux Amériques sont deux triangles semblables et semblablement placés, et chacun d'eux est lui-même semblable à l'ensemble du triangle américain tout entier. Du point milieu de l'hypoténuse d'un triangle rectangle quelconque, menez des parallèles aux deux autres côtés, vous obtenez deux triangles
rectangles plus petits, égaux et superposables, et tous deux semblables au grand triangle tout entier. '
Dans la réalité, les choses sont un peu moins simples, il est vrai, et la géométrie du Créateur diffère un peu de notre géométrie élémentaire. Mais nous allons voir pourtant que la similitude des figures est réelle.
En premier lieu, les hypoténuses des deux triangles américains, c'est-à-dire les côtés qui regardent le Pacifique, sont tous deux renforcés par une puissante arête montagneuse, au nord les montagnes Rocheuses et les sierras du Mexique et de l'Amérique centrale, au sud la Cordillère des Ai^des.
Les côtés supérieurs sont tous deux bombés vers le haut et surmontés d'archipels : les Terres arctiques au nord, les Antilles au sud.
Enfin les troisièmes côtés, qui regardent l'Atlantique, présentent tous deux : 1° une côte montagneuse à peu près droite, sur la moitié environ de leur longueur; 2° une partie crevassée dont la paroi montagneuse est détruite.
Les angles aussi se ressemblent comme constitution. Lés inférieurs se terminent en pointe aiguë et montagneuse, légèrement reployés, l'un dans l'isthme de Panama, l'autre dans la Terre de Feu; le sens du reploiement de leurs deux pointes terminales est identique.
Des angles supérieurs, ceux qui s'avancent dans l'Atlantique sont tous deux rectangulaires et montagneux, et se terminent l'un au cap San-Roque, l'autre au cap Race, et les deux autres sont formés par les ramifications des chaînes puissantes qui bordent l'hypoténuse, et qui font l'éventail en se rapprochant de cet angle.
Telles sont les analogies les plus frappantes des deux grands triangles américains. Elles sont déjà assez remarquables, mais il y en a encore d'autres plus cachées et qui apparaîtront à mesure que nous avancerons dans cette étude.
Ces analogies sont dues à la parité et, l'on peut presque dire, à l'identité des phénomènes qui se sont passés dans les deux régions nord et sud-américaines, phénomènes dont la forme et la constitution des deux Amériques résultent.
Nous avons déjà décrit ou indiqué, sommairement tout au moins, ces phénomènes dans les deux leçons précédentes; mais il n'est pas mauvais d'y revenir.
Deux grands saillants montagneux qui arment Tancien con-
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liaenl, TEurope et l'Afrique, Téperon ibt^rîque et mauritanien» d'une part, et l'éperon sénégambien d'autre part, ont sculpté, comme nous l'avons vu, la partie septentrionale du continent américain, en luttant contre deux saillants qui arment celui-ci et qui font face aux premiers éperons, c'est-à-dire qui leur sont respectivement opposés.
De là l'immense cavité qui se creuse au milieu du continent nouveau qui nous occupe, cavité qui s'étend jusqu'à son arête faîtière, c'est-à-dire jusqu'auprès du Pacifique, et qui sépare ce continent en deux blocs ou continents distincts.
Cette cavité a été successivement parcourue et approfondie par l'éperon européen d'abord, par l'éperon africain ensuite. Nous avons reconnu et suivi sur la carte la trajectoire de leurs coups et leurs effets; nous avons fait la part de chacun de ces outils, leur besogne respective, dans le résultat total et définitif.
Or, des phénomènes pareils se sont passés dans la partie du continent américain que nous considérons aujourd'hui dans sa partie méridionale.
Deux grands saillants montagneux, qui arment l'Afrique, ont lutté contre deux saillants de l'Amérique du Sud et sculpté le relief de cette dernière. L'un des saillants africains est le même éperon sénégambien dont on a vu déjà les effets sur la partie centrale et septentrionale de l'Amérique. L'autre est la corne méridionale de l'Afrique. Et les deux saillants américains, qui leur ont été opposés respectivement, sont l'angle du Brésil et la corne sud-américaine qui se termine au cap Horn.
Sans doute il peut paraître surprenant que les deux appendices qui prolongent au midi l'Afrique et l'Amérique et qui s'allongent parallèlement Tun à l'autre aient pu lutter l'un contre l'autre et se ciseler. Mais il faut d'abord, par la pensée, les replacer dans les positions qu'ils ont eues alors que les deux continents n'en formaient qu'un et que leurs grandes chaînes bordières se prolongaient. Alors l'Afrique et l'Amérique australe étaient unies l'une à l'autre et leurs pointes terminales se prolongeaient l'une l'autre. Par là faut-il entendre que le cap Horn ait prolongé jadis le cap de Bonne-Espérance ? Nullement ; il est bien certain que l'usure, résultant du jeu des deux pointes, les a l'une et l'autre rognées et a fait disparaître les caps qui les ont jadis^ tefnjinées. Cette usure a été certainement très considérable, vu la grandeur des masses et la violence des chocs. Nous verrons,, par la suite, que des fragments énormes de la grande chaîne, qui
remplissaient l'espace intermédiaire entre les continents ont disparu ou été écarlés, rejetés de côté, mais qu'importe? Nous pouvons en faire abstraction. Il nous suffit de mettre en face l'un de l'autre les deux saillants tels qu'ils sont, pour nous rendre compte de leur jeu et de leurs effets respectifs.
Les choses ainsi restituées, nous voyons donc que l'Amérique méridionale et l'Afrique ont opposé Tune à l'autre deux saillants ou éperons rocheux qui se sont combattus. Chaque saillant a usé et ciselé le saillant adverse, passant et repassant tour à tour tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de lui ; ainsi la pointe sénégambienne a tour à tour passé au nord et au sud du cap San-Roque, pointe terminale du Brésil. Et la corne sud-africaine, le cap de Bonne- Espérance, a tour à tour passé au nord et au sud du cap Horn.
D'autre part, chaque rentrant compris entre deux saillants d'une côte a été visité et parcouru tour à tour par deux saillants de la côte adverse. Ainsi Timmense cavité qui entame l'Afrique méridionale et qui finit au golfe de Guinée a été visitée et parcourue successivement par la pointe brésilienne et par la pointe patagonienne. El le rentrant compris entre la Patagonie et le Brésil a été visité par les deux éperons africains du cap de Bonne-Espérance et du cap Vert.
Aujourd'hui ce rentrant est effacé et à peine sensible, parce que la Patagonie s'aligne dans la direction nord-sud. On voit parfaitement, sur la grande arôte faîtière des Andes, le point o\x le reploiement s'est effectué. Ce point se trouve en Bolivie, vers le lac Titicaca, à hauteur du golfe d'Arica. Mais si la chaîne des Andes, conservant la courbure qu'elle avait jusque-là, se prolongeait d'abord vers le sud-est, puis vers l'est, comme elle l'a dû faire dans le principe, l'anfractuosité dont il s'agit serait énorme ou du moins plus visible qu'elle ne l'est.
Quoi qu'il en soit, l'espace compris entre les pointes de la Patagonie et du Brésil constitue un rentrant, une partie excavée et dépourvue de chaînes où deux outils puissants ont pénétré, arasant les rivages, tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, et non seulement creusant ces rivages, mais aussi l'intérieur et étendant leurs coups dans le bassin du Paraguay et de l'Uruguay, creusant et approfondissant ce bassin, reployant les rameaux des Andes ou du massif brésilien, etc.
Et de l'autre côté du massif du Brésil, deux autres outils aussi ont agi, ciselant l'Amérique méridionale, arasant les rivages de la Guyane et du Venezuela, et ne s'arrêtant pas à ces rivages, mais
GENERALITES 51
pénétrant dans Tintérieur de rAmérique, parcourant et approfondissant tour à tour le bassin de TAmazone et celui de rOrénoque. Ces outils sont : 1" Téperon ibérique et mauritanien ; 2** Téperon séûégambien.
Sans doute il peut paraître étrange qu'on fasse intervenir, pour creuser ce bassin de TAmazone, une cause si éloignée que cette pointe européenne. Remarquez que je pourrais m'en passer. Elle n'a eu en effet, sur ce théâtre, qu'une action affaiblie et lointaine en quelque sorte, action dont les effets ont disparu d'ailleurs dans les effets plus récents et plus puissants aussi de l'autre pointe, de la pointe sénégambienne. Mais cette cavité de l'Amazone, étant située au nord du Brésil, est englobée dans l'anfractuosité centrale américaine, laquelle s'étend du cap Race au cap San- Roque, et dès lors, dans la discussion que nous présentons, elle en est inséparable. Nous devons donc conclure qu'elle résulte des mêmes causes et qu'elle a été parcourue et sillonnée par les mômes outils. Ainsi aux conclusions présentées dans les leçons qui précèdent nous devons ajouter celle-ci : que le bassin de l'Amazone et de l'Orénoque, lui aussi, a été parcouru par les pointes européenne et africaine, qu'il est une dépendance de Tanfractuosité centrale américaine et qu'il forme au-dessous de cette cavité centrale maritime une cavité annexe et exondée, de même que le bassin du Mississipi forme, au-dessus du môme rentrant maritime, une cavité annexe de ce rentrant et exondée aujourd'hui, après avoir été, elle aussi, maritime. La symétrie parfaite de cette crevasse, qui divise le nouveau monde par le milieu, s'aperçoit alors, ainsi que la symétrie des deux blocs que cette grande crevasse a séparés l'un de l'autre, et l'on peut hardiment passer à la discussion de détail du dernier bloc.
Nous conduirons, bien entendu, cette discussion comme celle de l'autre bloc, c'est-à-dire que nous considérerons d'abord attentivement les chaînes de l'Amérique méridionale. Après avoir reconnu qu'elles forment autour d'elle une muraille assez continue pour qu'on puisse l'assimiler à un cirque, nous ferons l'examen des parties de ce cirque, nous décrirons ses massifs, ses lèvres, enfin sa cuvette intérieure. — Voyons d'abord la disposition des chaînes.
§ II. — CHAINES DE L AMÉRIQUE DU SUD. — CONTOURS DU CIRQUE SUD-AMÉRICAIN.
Les principales chaînes que l'on trouve dans TAmérique dir Sud sont celles qui, sousle nom de Cordillères des Andes, bordent son rivage occidental, que baigne le Pacifique, Thypolénuse du triangle çectangle auquel nous avons assimilé le continent sudaméricain. Ces chaînes sont très puissantes. Elles se surélèvent et se rétrécissent dans le voisinage de Téquateur, elles se dilatent en hauts plateaux dans la région bolivienne ; elles s'épanouissent et s'abaissent enfin vers leurs deux extrémités, c'est-à-dire en Colombie et en Patagonie, donnant naissance à de nombreux rameaux qui remplissent ces deux régions. Ce sont, sans contredit, les chaînes les plus importantes de l'Amérique du Sud, et cela n'a rien de surprenant : elles appartiennent, en effet, au bourrelet de chaînes maîtresses qui enveloppent les continents et forment leur arête dorsale. — Jadis ces continents formaient une seule et môme masse, un disque unique, que ces chaînes circonscrivaient sur tout son pourtour ; aujourd'hui ces chaînes sont rompues comme le disque continental lui-même, et ici, dans le bloc sud-américain, nous en retrouvons un élément, un segment d'une grande longueur et d'une compacité, d'uùe continuité remarquables.
Mais on trouve encore d'autres chaînes dans l'Amérique méridionale. D'abord l'un des rameaux issus de la Cordillère des Andes au point où elle se ramifie, comme je l'ai dit, vers le haut, c'est-à-dire au nœud de Pasto, en Colombie, a un développement, un relief et une puissance exceptionnels, au point que certains géographes la considèrent comme le prolongement véritable de la Cordillère des Andes. C'est la Cordillère de Mérida, cette chaîne qui se recourbe ets'enroule sur elle-même et, d'abord intérieure à l'Amérique du Sud et formant son rivage, devient ensuite maritime etconstituel'alignementinsulaire que nous appelons Antilles. Nous avons parlé déjà assez longuement de cette chaîne antillieime et vénézuélienne dans les deux leçons précédentes. Cependant j'insiste encore sur la manière dont elle s'attache à la grande chaîne faîtière, à la Cordillère des Andes. C'est par un reploie-
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-ment convexe vers le sud, avons-nous dit, qu'elle s'unit à la Cordillère des Andes, de sorte que son prolongement, fondu dans cette Cordillère, doit être cherché non pas au sud, mais au nord du nœud de Pasto. Autrement dit, cette chaîne reployée enveloppe entièrement le bassin de la Magdaléna. Elle forme une poche profonde, ouverte vers la mer des Antilles, et la Magdaléna y coule. Ce fait est d'une importance capitale, parce qu'il prouve : d'abord qu'il y a eu pénétration de la pointe sénégambienne jusqu'à la Cordillère des Andes, c'est-à-dire jusqu'au fond du bassin de l'Amazone; ensuite que la Cordillère de Mérida et des Antilles n'est qu'un contrefort des Andes, et non pas un prolongement direct, contrefort détaché des Andes, comme les contreforts du Yucalan, de l'Anahuac, etc., sont détachés de la sierra mère de l'Amérique centrale et du Mexique, et parle môme outil, puis ensuite reployée vers l'arôte faîtière du continent, par ce môme outil, et ramenée dans l'ouverture béante que cet outil avait creusée précédemment dans le flanc du continent américain. Bref, les conséquences qu'on peut tirer de ce simple fait géographique sont immenses. J'ajoute que cette grande chaîne, en se recourbant au nord, je veux dire au-dessus de l'Amérique du Sud, et en longeant son rivage sur un parcours très long, forme aussi sa bordure du côté du nord. C'est le dôme supérieur du cirque sudaméricain, car, comme nous le verrons tout à l'heure, l'Amérique méridionale peut être assimilée à un cirque, et à un cirque aussi régulier que le cirque de l'Amérique du Nord, mais seulement un peu plus démantelé et un peu plus aplati ; et l'une des commissures de ce cirque se trouve au point de soudure de la Cordillère de Mérida avec la Cordillère des Andes, dans l'entre-bàillement de ces deux Cordillères. Cela résulte évidemment de ce qui vient d'être dit du mode de soudure de ces deux Cordillères. En se séparant l'une de l'autre sous l'action d'un ciseau aigu, elles ont laissé entre elles une encoignure d'abord aiguë puis plus largement dilatée et enfin obtuse, qui constitue ce que nous avons appelé une commissure. C'est comme un coin de bouche humaine qui bâille jusqu'à se déchirer presque. Alors les deux lèvres se prolongent et arrivent presque à n'en former plus qu'une ; mais, en réalité, leurs fibres, les longs fils résistants qui constituent la trame de leur tissu musculaire ne se prolongent point. Ils restent toujours accolés dans l'un et l'autre coin de la bouche, et il y a toujours des commissures. 11 en est de même ici :
Si l'on se reporte à ce qui se passe dans l'Amérique du Nord,
à cette même place, c'est-à-dire à la place correspondante, on voit que les apparences y sont tout autres. Aucune grande chaîne ne se détache du flanc des Rocheuses dans le Grand-Nord américain. On n'y trouve que des collines basses, des plateaux alignés du sud-ouest au nord-est et qui s'allongent vers l'archipel actique, dessinant faiblement de ce côté l'arc de la lèvre supérieure du cirque nord-américain, lèvre qui, au contraire, prend dans le Groenland et dans la Terre de Baffin un relief et une puissance exceptionnels. Ainsi les deux continents nord et sudaméricains se complètent, en quelque sorte, l'un l'autre et les traits orographiques qui manquent dans l'un ou sont indiqués faiblement se trouvent plus accentués dans Torographie de l'autre, nous révélant ce qui s'est passé aussi bien dans l'un que dans l'autre : la symétrie est parfois altérée, l'analogie jamais.
On ne trouve pas dans l'Amérique du Sud ces grandes chaînes et ces grandes terres détachées qui bordent le côté nord-est de l'Amérique du Nord. Et, en efl'ct, la Cordillère de Mérida, au lieu de recouvrir ce côté, se recourbe dans les Antilles et revient sur elle-même dans l'intervalle des deux Amériques. Et il s'ensuit qu'on ne trouve, entre la pointe de Paria et le saillant du Brésil,, aucune chaîne de premier ordre, formant bordure le long du rivage, ni aucune avant-chaîne plus ou moins détachée de ce rivage. Cette chaîne bordière a existé, mais elle a été reployée et maintenant elle est ailleurs. Par contre, l'instrument qui a opéré ce reploiement et ce rejet de l'ancienne chaîne bordière, l'a remplacée par une autre barrière, chose qui arrive fréquemment, ou pour mieux dire invariablement, en pareil cas. Ou trouve dans l'intervalle de la sierra de Mérida et du Brésil des chaînes de peu de relief, les chaînes de la Guyane, qui ferment l'ouverture du bassin de l'Amazone et de l'Orénoque. Des rameaux et des blocs détachés du massif brésilien constituent ces chaînes de Guyane et obturent l'entrée du bassin. Le tout, amalgamé avec des sédiments, forme à l'entrée de cette cavité immense un long appendice rocheux comparable à l'angle supérieur du Labrador,, à cette masse de terre rapportée qui isole la baie d'Hudson du détroit de Dawis et de l'Atlantique. Cette barrière est percée par deux portes qui laissent échapper les eaux de l'Amazone et de l'Orénoque. L'autre n'est percée que par une porte qui fait communiquer la baie d'Hudson avec l'Océan ; mais on trouve dans le Labrador une autre porte déjà amorcée, la crevasse dite Hamilton Inlet, qui se propage ou paraît se propager au loin dans l'intérieur
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par une suite de rivières et de dépressions lacustres qui la relient à la baie James : de sorte que Tanalogie persiste et qu'ainsi ces deux régions, le Labrador et la Guyane, toutes deux assez mal connues intérieurement par des raisons diverses et môme contraires, Tune parce qu elle est trop froide et inhabitable, l'autre parce qu'elle est trop chaude, trop couverte de forêts et trop malsaine, se complètent et s'éclairent l'une l'autre. Toutes deux ont une orographie très complexe, car les outils qui les ont faites, en poussant devant eux des masses de matériaux meubles et les amalgamant avec des chaînes reployécs et détachées des massifs labradorien et brésilien, ont produit un très grand désordre, comparable à celui de l'AUéghany du Nord. L'une de ces régions, la Guyane, est riche en or; il est donc très probable que l'autre l'est aussi, et je ne désespère pas, pour ce motif, de vx)ir un jour le Labrador aussi peuplé que la Californie ou l'Australie du Sud, ou le Cap africain. Cette terre, appelée, par dérision sans doute, la Terre du Laboureur, deviendra un jour celle du mineur, qui là du moins n'aura pas à redouter les fièvres paludéennes ou sylvaines, comme ceux qui vont dans les marais et les forêts de la Guyane à la recherche de l'Eldoradoj et qui n'y trouvent le plus souvent que la mort.
Enfin, l'angle oriental de l'Amérique du Sud est rempli tout entier par des rides montagneuses qui constituent un massif comparable à celui du Labrador. Un grand fleuve, le Rio San- Francisco, divise le massif du Brésil dans le sens de sa longueur, àpeuprès comme le Saint-Laurent divise le massif correspondant de l'Amérique du Nord. Deux faisceaux très distincts, comparables à l'AUéghany et aux Laurentides, s'allongent parallèlement au Rio San-Francisco et ensuite se dirigent l'un au sud-ouest le long de la côle, vers Tesluaire du Rio-de-la-Plata, l'autre vers Tintérieur du continent. Celui-ci se reploie peu à peu vers le nord et en même temps s'efface, comme le faisceau des Laurentides s'efface dans l'intervalle de la baie d'Hudson et des grands Lacs. Une vaste échancmre s'ouvre entre les deux faisceaux du côté de l'occident, et, à défaut de lacs comme les lacs Supérieur, Michigan, Huron et Érié, on y trouve des lagunes immenses et des plaines inondées pendant une grande partie de l'année. Le Paraguay sort de ces marais et coule vers le sud. C'est le Missouri de l'Amérique méridionale. Le Paranaen est le Mississipi. Ces deux fleuves unis viennent se jeter par un vaste estuaire au fond de l'échancrure ouverte entre les Andes et les derniers rameaux de la sierra do Mar, qui est
l'Alléghany de rAmérique du Sud. Un long seuil sous-marin, qui se détache de la côte, vers le point où rAUéghany se termine, correspond à la Floride. Bref, l'analogie se continue jusqu'au bout entre les deux continents nord et sud-américains.
Mon lecteur voit en outre que, malgré quelques lacunes dans le circuit de ses chaînes enveloppantes, l'Amérique du Sud est un cirque comme celle du Nord. La flèche même de ce cirque se conforme à la loi que nous avons déjà vérifiée dans tous les autres cirques, continentaux ou autres. C'est l'arc de grand cercle mené du dôme formé par la sierra de Mérida au ventre formé par la Terre de Feu, l'arc mené de Caracas au cap Horn. Cet arc est une méridienne. Le cirque sud-américain est, il est vrai, déformé et aplati. Son massif oriental est refoulé contre la paroi occidentale et la touche presque. Son saillant oriental jadis aigu est émoussé. Son saillant ^ méridional est refoulé et a cédé aux poussées perpendiculaires de l'éperon africain ; celui-ci a du reste fait de môme. Tous deux s'alignent parallèlement au méridien et refusent la lutte. C'est que tous deux, étant placés à Tavant-garde des deux armées auxquelles nous avons assimilé les continents, ont beaucoup plus soufl'ert que les autres parties de ces continents, les corps du centre et de l'arrière. Bref, l'Amérique du Sud est un continent ruiné, démantelé, et pour ainsi dire hors de service, absolument comme l'Afrique. Mais il n'en est, pour ce motif, que plus digne d'intérêt, et le géographe doit le regarder du môme œil qu'un général en chef regarde celui de ses corps qui a le plus souITert dans une bataille et qui a le plus fait pour le gain de la bataille. Nous allons donc l'étudier avec autant et plus de soin môme que l'autre continent américain. Du reste, l'étude que nous avons faite de ce dernier nous permettra d'abréger celle-ci.
in. - MASSIFS
Le massif occidental est constitué par les Andes colombiennes, équatoriales, péruviennes et boliviennes. La Cordillère des Andes n'est pas rien qu'une chaîne. C'est un agrégat de chaînes resserrées à l'extrême. Le plateau supérieur que surmonte cet agrégat ^st presque horizontal, du moins dans le voisinage de Téquateur,
et il est dominé à droite et à gauche par deux lignes de montagnes superbes, qui sont aussi des volcans, et même les plus fameux volcans de la terre le Chimborazo, le Gotopaxi, le Pichincha, etc. Il est évident que cette longue arête martelée à Textrême et désagrégée, érodée par des ciseaux puissants, ne lient pour ainsi dire plus, et que ses crevasses internes sont en communication permanente avec le feu central de la terre. Ce plateau porte en outre de grandes villes, Quito, Cuença et autres cités souvent bouleversées par des tremblements de terre. Il n'est pas commun de voir des villes ainsi juchées au sommet d'une chaîne de montagnes. C'est que celle-là n'est pas une chaîne comme toutes les autres. C'est un massif réduit à sa plus simple expression, élimé et usé par les coups de ciseau et de lime qu'il a reçus sur ses deux faces. Le massif du cirque nord-américain, qui correspond à celui-ci, c'est-à-dire le massif des Rocheuses, est déjà fort allongé et fort étroit. Le massif andin l'est encore plus. Cela n'est pas surprenant. De toutes les parties du monde, l'Amérique du Sud est la plus éprouvée, la plus usée par les actions mécaniques. Du reste, on trouve également en Afrique, et pour la même raison, un massif réduit, lui aussi, sinon à sa plus simple expression, du moins à une bien faible épaisseur. C'est le massif abyssin. Les deux nodosités de TAbyssinie et du Kaffa et les chaînes de liaison du Choa se superposent dans le sens nord-sud et forment une nodosité étroite et longue. Ici la môme réduction s'observe, mais encore exagérée. On peut ajouter que les rides du massif abyssin qui regardent le Sahara ont été relevées et rebroussées vers le nord par un outil très puissant, par l'éperon bcésilien, qui a, lorsqu'il était plus long et plus puissant qu'aujourd'hui, parcouru la cavité saharienne, absolument comme la Cordillère de Mérida a été relevée et reployée vers le nord par l'outil qui a creusé le bassin de l'Amazone, par l'éperon sénégambien.
A ses extrémités, qu'on peut mettre à peu près aux nœuds de Pasto et de Pasco, par 1° de latitude nord et W de latitude sud, la nodosité centrale du massif s'élargit et ses chaînes composantes divergent légèrement, formant des éventails peu ouverts. L'un est cet éventail de chaînes dont nous avous déjà parlé cidessus et dont le principal rayon, la Cordillère de Mérida, forme, en se recourbant, la chaîne des Antilles. J'insiste encore sur ce point que cette Cordillère de Mérida se soude aux Andes équatoriales par une boucle reployée qui enveloppe le cours de la
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Magdaléna et dont les deux côtés se touchent presque. Ainsi cette Cordillère forme, à elle seule, un double rameau et la chaîne qui sépare la Magdaléna de son affluent, la Cauca, est le prolongement de la Cordillère de Mérida. Cette chaîne s'allonge vers le golfe de Darien en se ramifiant à son extrémité supérieure, dans le voisinage de la mer des Antilles et incurvant ses rameaux vers Test, suivant la tendance commune à tous les chaînons de cette région littorale. On l'appelle Cordillère centrale. Une troisième chaîne, qui, elle, prolonge réellement et directement les Andcs^ s'allonge entre la Cauca et TAtrato ou le rivage du Pacifique. Elle porte le nom de Cordillère occidentale, et elle est très voisine de la précédente. Ce couloir, où coule la Cauca, n'est qu'un long boyau. Cette chaîne s'allonge, comme la précédente,, vers le golfe de Darien, et se ramifie comme elle en approchant du golfe. Enfin la Cordillère de Panama s'allonge sur la rive gauche de l'Atrato et étend sa pointe jusqu'à la Bahia del Choco, à l'opposite des chaînes dont il vient d'être question. Celte Cordillère termine l'autre continent, l'Amérique du Nord.
Si l'on compare le relief de la Cordillère occidentale qui prolonge directement les Andes équatoriales à celui de ces dernières, on constate qu'il y a une diCFérence énorme à l'avantage de celles-ci, et par conséquent Ton doit se demander ce qu'est devenue leur masse, puisqu'elle n'est nullement passée dans la Cordillère de Mérida ni dans celle du centre. La carte répond à cette question en nous montrant des rides rabattues vers le sud tout le long de la côte, depuis le golfe d'Ancon, à hauteur du nœud de Pasto, jusqu'au golfe de Guayaquil. Et ce fait, joint à l'indépendance de la Cordillère de Panama, révèle de suite ce qui s'est passé sur ce théâtre : les deux extrémités des continents américains, leurs deux pointes terminales qui se touchent en Colombie, ont eu un jeu et des glissements relatifs, elles ont lutté l'une contre l'autre, et passé à plusieurs reprises tantôt au-dessus, tantôt au-dessous de l'autre, se façonnant et s'élimant. Et c'est ainsi qu'elles se sont façonnées et séparées, et qu'une trouée sépare les chaînes de l'Amérique du Nord de celles de l'Amérique du Sud. Cette trouée, où coule l'Atrato, est. fort étroite, il est vrai, mais elle est plane ou presque plane. Et c'est là, non ailleurs, qu'est la véritable séparation des deux Amériques.
La pointe du nord a donc passé tantôt sur le rivage colombien du nord que baigne la mer des Antilles, tantôt sur le rivage
colombien de l'ouest, que baigne le Pacifique. Et inversement la pointe du sud, c'est-à-dire la Cordillère des Andes, a passé sur les deux versants de l'isthme de Panama.
Nous n'avons pas signalé ce fait dans la leçon sur Y Amérique du Nord, et pourtant ses effets sur l'isthme de Darien et les côtes du Nicaragua, du Guatemala, sont assez notables. Ces effets s'étendent même peut-être aux rivages du Mexique et de la Californie. Mais d'autres instruments ont parcouru ces rivages et les effets de toutes ces causes se confondent. Quoi qu'il en soit, les caps de cette côte sont tous rebroussés dans le môme sens, sauf les derniers appendices soulevés dans les derniers chocs et qui accidentent la pointe extrême de l'isthme. Ces derniers appendices sont le cap Blanco, le cap Matapalo, le cap Malo, etc., qui tous regardent l'outil qui les a détachés de l'isthme. Cela indique des oscillations très douces, très ralenties, succédant aux grands chocs d'autrefois.
Du côté de l'autre pointe, les effets se font sentir jusqu'au-delà du golfe de Guayaquil, jusqu'à la Pointa-Parina, au milieu de l'arrondissement occidental de l'Amérique. Là effectivement le continent forme une bosse ou saillie ronde, au-delà de laquelle l'outil percuteur n'a pu agir. En conséquence, jusque-là, toute la côte américaine est érodée, et tous les contreforts des Andes se sont rabattus vers le sud-ouest ; le golfe de Guayaquil, qui se creuse entre deux de ces contreforts indique fort bien le sens dans lequel sont couchées les rides. A mesure qu'elle se rapproche de la pointe percutante, la côte change peu à peu sa disposition et les dernières aspérités se redressent. La dernière entaille est vers Iscuande, et l'on trouve dedans une petite île, l'île de la Gorgone, abandonnée par l'outil nord-américain.
On remarque, au large des côtes équatoriales, un groupe d'îles, les îles Gallapagos, orientées dans le sens est-ouest, et portées par un banc allongé dans le même sens. Ces îles sont vraisemblablement des débris enlevés à la côte sud-américaine par l'outil percuteur et entraînées au large dans son mouvement oscillatoire de retour.
Un autre banc plus faible et plus allongé encore, qui porte les îles Malpélo et Coco, et qui se trouve dans le golfe de Panama, accuse une oscillation plus faible.
De l'autre côté, sur l'autre face de l'angle, sur celle qui regarde la mer des Antilles, les effets du passage de cet outil se confondent avec ceux d'un autre, dont nous avons parlé dans la leçon
précédente, la pointe européenne. Donc je ne les énumère pas à nouveau.
Tels sont les phénomènes à Textrémité supérieure du massif andin. A son extrémité inférieure, c'est-à-dire au nœud de Pasco, le même massif se dilate et forme un éventail étroit, ou plutôt une longue fourche dont les deux branches sont très rapprochées d'abord, mais qui vont en s'écarlant de plus en plus jusqu'en Bolivie, où elles enserrent un plateau d'une grande largeur. Ce ronflement est comparable à celui que les montagnes Rocheuses forment en Californie, car il est entouré de toutes parts par des chaînes qui font saillie sur l'intérieur du plateau, et il renferme dans son intérieur un grand lac, le Titicaca, homologue du grand lac Salé, et plusieurs autres nappes lacustres. Ce plateau bolivien se prolonge du côté du midi par le plateau chilien, avec lequel il ne fait qu'un, et l'ensemble du renflement a une forme triangulaire allongée qui rappelle celle de l'Amérique du Sud elle-même. L'angle que ce triangle rocheux tourne vers l'intérieur de l'Amérique s'est enfoncé dans le massif brésilien, lequel est venu prendre appui sur lui à chaque poussée reçue par l'Amérique. U s'est encastré dans lui, comme le saillant du plateau californien s'est encastré dans le massif canadien. Cet angle est désagrégé et entr'ouvert, et plusieurs fleuves s'en échappent portant une partie des eaux du plateau, les uns à l'Amazone, les autres au Parana. Les fameuses mines d'argent de Potosi se trouvent dans ce saillant. Le reste des eaux du plateau est condensé par le lac Titicaca.
Chose singulière, ce lac est alimenté par une rivière qui coule, non vers la périphérie du massif andin, comme la Magdaléna, la Cauca, l'Atrato, mais vers sa nodosité centrale, et il en est de môme des fleuves, le Maranon, l'Apurimac, etc., qui coulent dans les Andes péruviennes, entre les deux parois de leurs murailles extrêmes. Cependant, dans tous les massifs, les eaux s'écoulent du centre vers la périphérie. 11 faut attribuer cette anomalie aux chocs portés et reçus parle plateau bolivien, dans sa lutte contre le massif brésilien, chocs qui ont surélevé ce plateau et renversé le sens des pentes, ou peut-être à rafl*aiblissement de la nodosité centrale du massif qui tend à s'entr'ouvrir vers le golfe de Guyaquil.
Voilà ce qui concerne le massif occidental. Le massif oriental, ou massif brésilien, est formé par un entassement de rides parallèles, ou à peu près parallèles, qui remplit tout l'angle oriental
droit de rAmérique. On lui donne le nom de plateau, mais, en réalité, son orographie est forlcomplexe. Mais, comme elle est fort bien figurée sur nos cartes, ou du moins sur les plus récentes, la difficulté de la discussion n'est pas fort grande. Les rides sont divisées en deux groupes ou faisceaux par les vallées du Parana et du Rio San- Francisco. Le faisceau de droite forme la bordure montagneuse de la côte, et ses rides, la sierra de Mar, la sierra dos Aimores, la sierra do Espinhaco, etc., sont en général parallèles au rivage. C'est un faisceau comparable à celui de TAlléfçhany, quoique moins régulier ; et la côte elle-même est disposée dans son ensemble, comme celle des États-Unis. On y distingue des baies peu profondes, mais très amples, qui ont été creusées apparemment par un outil frappant du nord-est au sud-ouest, et cela à plusieurs reprises, car les caps de cette côte sont rabattus en général vers le sud, ainsi que les contreforts des chaînes. Mais quand on s'avance vers le sud, le sens des inflexions des caps et des contreforts devient indécis d'abord, puis inverse, ce qui indique qu'un autre instrument, la pointe sud-africaine, a passé là. Mais, dans toute la moitié septentrionale de cette côte, les caps inclinent tous vers le sud. Le Rio San-Francisco fait de même dans la partie inférieure de son cours.
L'autre faisceau, le faisceau de gauche, a pour rides maîtresses la sierra Cayapo, le plateau d'Estreito, la sierra do Paranan et la sierra dois Irmaos. Celle-ci, en approchant de l'Atlantique, s'incurve vers le nord-ouest*, dans le sens des passages de la pointe sénégambienne, et toutes les autres rides voisines font de môme. Il s'ensuit que l'angle saillant, le promontoire obtus qui termine le Brésil, tend à s'entr'ouyrir suivant le thalweg d'une petite rivière qu'on appelle l'Uaguaribe, et que tout le saillant compris entre cette rivière et le Rio San-Francisco tend à se détacher et à former un bloc comparable à Terre-Neuve. Les rides, qui remplissent ce bloc, sont orientées exactement comme celles del'Alléghany brésilien, c'est-à-dire du nord-est au sud-ouest, et ainsi sa constitution est la môme que celle de Terre-Neuve. Toutefois, aucun banc ne prolonge ce bloc dans la mer, et les profondeurs s'accroissent très vite, surtout à partir de la face est. On ne remarque au large qu'une petite île ou récif, l'île Fernando- Noronha.
Du côté du midi, le faisceau se comporte comme celui des Laurentides, c'est-à-dire qu'il s'incurve et remonte au nord-ouest entre le cirque de l'Amazone et celui du Paraguay. Il enveloppe
ainsi le cours du Tapajoz, du Tocantin et du Xingu, affluents de droite de TAmazone, et il allonge ses rides parallèlement aux Andes. En môme temps il s'efface et son mode de soudure avec la chaîne des Andes ne peut qu'être deviné. C'est par des boucles deux fois reployées qu'il doit s'unir à elles. Des contreforts très courts et reployés se détachent en effet des Andes et se rabattent sur elles. Le reste a disparu, ou du moins ne figure pas sur nos cartes.
Par suite de cette disposition, une vaste échancrure se creuse entre les deux faisceaux du massif brésilien. Cette échancrure renferme les hautes vallées du Parana et du Paraguay, et elle renferme en outre des marécages immenses (marais de Xarayos, lac Ubéraba, lac Rabéca, etc.). Ainsi il y a analogie, et analogie frappante, entre le massif brésilien et le massif labradorien. La principale différence est qu'ils sont divisés dans le sens de leur longueur l'un par un seul thalweg, par un seul fleuve, le Saint- Laurent, tandis que l'autre est divisé par deux fleuves qui coulent en sens inverse. De plus, l'angle saillant, qui tient lieu d'éperon, est compact dans l'un et détaché dans l'autre. Enfin la commissure qui s'y creuse est moins aiguë et moins nette, dans l'un des massifs que dans l'autre, et elle ne recèle que des lagunes au lieu de lacs. Mais ces différences ne portent que sur des détails peu importants et elles accusent simplementnonpasunedislocation moindre dans le massif du Brésil que dans l'autre, mais au contraire un tassement plus grand, un martelage plus fort et une lutte plus ardente. C'est ainsi que, dans une bataille, il se produit parfois dans un corps violemment engagé un tassement des rangs et une bousculade sur le front, qui se répercute dans l'intérieur et sur les derrières. Le massif brésilien est venu prendre appui sur le renflement bolivien, qui lui-môme a été créé par les poussées violentes parties de l'avant.
Voilà ce qui concerne le massif brésilien.
Il est à peine besoin d'ajouter que la commissure qui s'ouvre dans la face postérieure de ce massif, entre les deux faisceaux de chaînes qui le composent, constitue la commissure droite ou orientale du cirque sud-américain. La commissure gauche ou occidentale de ce cirque est située, nous l'avons dit déjà, au nœud de Pasto, entre la Cordillère de Mérida et celle des Andes.
La lèvre supérieure du cirque sud-américain est formée : V par la Cordillère de Mérida ; 2"* par les chaînes de la Guyane.
La première partie de cette lèvre, la Cordillère de Mérida, a déjà été décrite dans la leçon précédente. Je n'y reviens pas.
L'origine des chaînes de la Guyane est déjà connue de mon lecteur. Nous avons vu déjà, dans cette leçon môme, que la même pelle sénégambienne, qui avait d'abord, en agissant par sa poiute et son tranchant à la manière d'une pelle ordinaire, creusé le bassin de l'Amazone et de TOrénoque, a ensuite, en agissant par son dos, refermé ce bassin, en poussant à l'entrée des masses de sédiments qu'elle a tassés et disposés par rangées successives, formant ainsi un ourlet littoral. Des rameaux détachés par la même pelle du saillant terminal du massif brésilien et ramenés par elle dans l'ouverture du même bassin ont complété sa fermeture. Ces rameaux ont été renforcés, eux aussi, par des couches sédimentaires truellées contre eux ; de sorte que le tout a pu former jadis une barrière régulière et continue ; mais le même outil qui Tavait faite l'a ensuite, en la retouchant, dérangée et fissurée en deux places, ou bien les eaux de l'intérieur du bassin ont trouvé deux points faibles dont elles ont profité pour s'échapper. Quoiqu'il en soit, aujourd'hui cette barrière s'entr'ouvre en deux endroits et livre passage à deux grands fleuves^ l'Amazone et rOrénoque, qui drainent les eaux du bassin.
Mon lecteur remarquera que ce bassin de l'Amazone, avant d'être sillonné par la pelle sénégambienne, avait été excavé d'abord par la pioche européenne, laquelle, frappant ses coups de haut en bas, à la manière d'une pioche ordinaire, avait déjà fait le gros œuvre. Cette pioche avait attiré en dehors de l'excavation et répandu dans l'Atlantique les débris provenant de cette excavation. La pelle africaine a accru la masse de ces débris, en continuant et achevant le curage. Puis, l'Amérique du Sud s'éloignant et fuyant devant les coups de l'Afrique, la pelle sénégambienne a cessé d'y pénétrer, et ses balancements n'ont porté qu'à l'entrée. Et alors les débris répandus sur les fonds océaniques ont été retrouvés et repris par cette pelle et ont servi à former l'ourlet
littoral de la Guyane. Ainsi l'amas confus des chaînes de la Guyane représente le résidu, si je puis m'exprimer ainsi, ou une partie du résidu des chaînes andines, ou brésiliennes, ou vénézuéliennes, et les débris de toutes sortes enlevés aux flancs de ces chaînes et à Tintérieur du bassin qu'elles circonscrivent. Si vous voulez savoir ce que sont devenues les chaînes enlevées à ce massif élimé que constituent les Andes équatoriales, regardez les chaînes de Guyane et regardez aussi celles du Venezuela, la Cordillère de Mérida. Toutes proviennent du môme lieu, et représentent des blocs extraits de la môme carrière; seulement Tune de ces chaînes, la chaîne de Mérida, est restée compacte, tandis que les autres, les chaînes de la Guyane, sont désagrégées et réduites en boue ou en poussière.
Il est inutile de dire leurs noms, et chimérique de suivre leurs replis fantastiques. Tout ce qu'on peut dire c'est qu'elles forment un pâté circonscrit par TOrénoque et par l'Amazone. Tout le monde sait que ces deux fleuves communiquent ensemble par un bras commun, qu'on appelle le Cassiquiare.
Mais grâce au mécanisme qui a produit cette accumulation de chaînes, leurs rameaux s'allongent, d'une part, vers les bouches de rOréjioque, comme pour se souder à la Cordillère de Mérida, de l'autre vers les bouches de l'Amazone, point de soudure de ces chaînes avec le massif du Brésil.
Déplus, il convient de dire que Tarôte dorsale du système, qui a pu être rectiligne dans le début ou légèrement concave vers l'intérieur du cirque, a été ensuite reployée par les passages de l'outil sénégambien sur le littoral, ou par les compressions latérales qui ont resserré toute l'Amérique. Elle forme aujourd'hui un long serpent et toutefois son ancienne courbure se reconnaît encore. C'est la chaîne des Tumuc-Hamac, la sierra Pacaraïma, la sierra Parima, etc.
J'ai déjà dit que cette région est la terre de Tor par excellence. J'ajoute qu'elle est d'une fertilité, mais aussi d'une insalubrité merveilleuse, ce qui n'a rien d'étonnant, étant donnée son origine.
Voilà ce qui concerne la lèvre supérieure.
La lèvre inférieure comprend : le Chili, la Patagonie, la Terre de Feu, les Malouines, enfin les chaînes du Brésil méridional et oriental. La Patagonie et le Chili forment un long appendice aigu qui termine l'Amérique du Sud au midi, comme l'Amérique centrale termine l'Amérique du Nord. Cet appendice a pour arête résistante la chaîne des Andes méridionales. C'est une chaîne
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très puissante et très large au début, à son point d'attache avec le plateau bolivien, et qui va en s'amincissant de plus en plus et se ramifiant. Elle borde la côte du Pacifique, en s*allongeant du nord au sud, se recourbe dans la Terre de Feu et se prolonge sous la mer par un long seuil, dirigé de Touest à Test, qui porte les îles Malouines, la Géorgie du Sud et les Sandwich. Les premières, c'est-à-dire les îles Malouines, s'élèvent non pas à l'est, mais au nord-est du cap Horn, ce qui indique que la ligne de faite du seuil se relève d'abord vers le nord. Cette remarque a une importance capitale. Au-delà des tles Sandwich, le seuil se recourbe vers le nord, et Ton ne sait pas au juste ce qu'il devient.
L'intérieur de la Patagonie est rempli par des rameaux issus des Andes, et qui séparent d'innombrables rivières, qui vont se jeter dans l'Atlantique. Le cours de ces rivières se relève vers le nord dans le voisinage de l'Océan. Ainsi il est certain qu'un outil très puissant a creusé ce versant des Andes de bas en haut, éparpillant ses rameaux dans le sens sud-nord. La côte est crevassée par d'immenses baies et ses promontoires sont reployés dans le sens des passages de l'outil percuteur.
Tous ces traits sont les mêmes que ceux qu'on a constatés dans l'appendice inférieur de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire dans l'Amérique centrale. Nous l'avons vu dans la VIII" leçon.
L'autre versant des Andes a été arasé, lui aussi, par le même outil, car il est désagrégé fortement, et une avant-chaîne des Andes en est détachée. Cette avant-chaîne forme un cordon d'îles (îles Santa-Inès, Hanovre, Wellington, Chiloé), ou de presqu'îles presque détachées. La trace des coups peut être suivie jusqu'à la pointe 4'Aguja, près de la Pointa-Parina, c'est-à-dire jusqu'à la bosse occidentale de l'Amérique. Jusque-là, en effet, tous les caps de la côte sans exception sont rebroussés vers le nord. Au-delà, au contraire, ils inclinent tous vers le sud, à cause des passages d'un autre outil, de la pointe terminale de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire de la pointe aiguë de Panama, qui se termine au cap Charambira, sur la Bahia del Choco.
Ainsi, il est certain que l'Amérique australe a été ciselée sur l'une et l'autre face par un outil très puissant. Cet outil est, nous l'avons dit déjà et démontré, ou du moins fait comprendre, la corne australe de l'Afrique.
Cette corne australe africaine a lutté contre la corne américaine, alors que toutes deux s'allongeaient de l'est è l'ouest, ou de l'ouest
à Test, opposant leurs pointes respectives au continent adverse ; et nous avons ajouté que jadis ces deux pointes ont dû n'en faire qu'une, mais que, en s'entrecroisant et se choquant, elles se sont séparées, puis façonnées et usées, et enfin refoulées et rejetées Tune l'autre de côté. Toutes deux finalement ont refusé la lutte, et elles s'allongent maintenant parallèlement Tune à l'autre, et en retrait, comme deux corps d'armée qui, après s'être abordés vigoureusement et s'être à moitié détruits, hésitent, reculent et n'en veulent plus.
Comme mon lecteur le pense bien, non seulement la corne africaine a arasé les rivages de l'Amérique méridionale, mais elle a pénétré dedans. Les grandes plaines de la République Argentine, les Pampas, le Gran-Chaco, ont été sillonnés par elle. Et pour ce motif le cirque sud-américain est entr'ouvert à cette place. La paroi orientale du cirque manque ou, si l'on préfère, est interrompue entre la Terre de Feu et les chaînes du Brésil méridional. C'est ainsi que, dans l'Amérique du Nord, le circuit montagneux s'interrompt entre le Yucatan et la Floride, ou, pour mieux dire, entre l'isthme de Panama et l'Alléghany. Et en effet la pointe sénégambienne a joué sur ce théâtre le même rôle que la corne australe du Cap a joué sur l'autre. Les grandes plaines des Pampas sont l'équivalent des plaines du Texas, et le bassin du Paraguay, du Parana et de l'Uruguay correspond au bassin du Missouri, du Mississipi et de TOhio.
Nous avons vu qu'une grande chaîne reployée, la Cordillère des Andes, qui devient ensuite celle des Antilles, referme la trouée ouverte dans la paroi du cirque nord-américain. Dans l'Amérique du Sud, le seuil recourbé des Malouines, de la Géorgie du Sud et des Sandwich paraît remplir le même office. Le tracé de ce seuil à partir des îles Sandwich est indistinct sur nos cartes. Mais on peut être bien certain qu'il se recourbe comme celui des Antilles et qu'il revient vers l'Amérique du Sud en décrivant une courbe immense. Les îles de Tristan d'Acunha et de Diego-Aivarez, avec le piédestal allongé qui les porte, et qui s'étend en pointe vers l'Amérique représente la fin de ce seuil, son éperon terminal, homologue de Tile de Cuba.
Un autre seuil enfin répond à la Floride. C'est un éperon sousmarin recourbé vers le nord-est, puis vers l'est, et qui se détache de l'Amérique au nord de l'estuaire de la Plata, au point même où devrait se trouver cette Floride. La direction de se seuil indique un coup ascendant de la corne sud-africaine et s'éloignant vers le
large. Il est évident qu'il a été disposé par la corne sud-africaine, dans son Irajet ou ses trajets de retour. C'est donc l'accident homologue de la Floride.
Arrêtons-nous ici un moment pour admirer la précision avec laquelle ont pu être dressées nos cartes hydrographiques; malgré l'énorme profondeur de ces mers australes, tout ou presque tout ce qui est utile y figure. Rien, comme vous le voyez, n'est impossible à Thomme. Qui donc s'étonnerait ou trouverait trop hardi qu'on puisse chercher et trouver l'explication de ces grandes choses, infiniment plus difficiles à observer qu'à comprendre? J'ajoute que la récompense de ces travaux très longs et très difficiles des observateurs, des hydrographes, des géographes, des topographes, se trouve dans la satisfaction que donne l'intelligence des choses qu'ils ont constatées, observées et figurées sur les cartes. Une inscription ancienne qu'on a trouvée n'a de prix que quand elle est lue et traduite.
La dernière partie de la lèvre qui nous occupe est formée par les chaînes du Brésil méridional et oriental. Ces chaînes commencent au cap San-Roque et se terminent vers l'estuaire du Rio de la Plata. J'ai déjà dit qu'elles sont, en général, parallèles au rivage de l'Atlantique. Mais ce parallélisme est dérangé souvent par les mêmes causes que le parallélisme des chaînes de la Guyane ou de l'Alléghany est dérangé. Elles ont, comme TAUéghany, été faites par une pointe ou truelle qui a passé sur cette côte de haut on bas et qui, dans le principe, a truelle contre cette côte des couches de sédiments divers et les a disposées en ourlet régulier à peu près droit. Mais ensuite cette truelle a défait son ouvrage, ou l'a fort altéré en le remaniant. Elle a creusé dans la côte brésilienne deux baies très amples comparables à celles qu'on trouve dans la côte des États-Unis. L'une de ces baies s'étend de Pernambouc au cap San-Thomé. Elle a son fond à Bahia.
Une autre empreinte, pareille et même beaucoup plus nette, s'étend du cap Frio au cap Santa-Martha. Le port célèbre de Riode-Janeiro se trouve sur son parcours. Ce port n'est, comme tous les ports, qu'une crevasse ouverte dans la côte par le passage de Toalil qui a arasé cette côte, c'est-à-dire de la pointe sénégambienne.* Mais déjà, dans cette partie de la côte, Tiniluence de l'autre outil, de la corne sud-africaine, qui a passé tout près en soulevant le seuil floridien, se fait sentir. Les caps inclinent déjà dans l'autre sens, du moins ceux qui sont les plus voisins de la zone parcourue par cet outil puissant. Malgré leur solidité, ces appendices rocheux
se couchent docilement, comme des roseaux sous un vent impétueux. Toute la partie inférieure de TAlléghany sud-américain est dérangée par la même influence et son extrémité inférieure est tranchée net un peu au nord de Testuaire de la Plata. Voilà ce qui concerne les lèvres du cirque sud-américain.
y. - CUVETTE INTÉRIEURE
Deux grands bassins fluviaux, le bassin de TÂmazone et le bassin du Parana occupent Tintérieur du cirque sud-américain. Dans le premier, coulent TAmazone et TOrénoque. Dans le second, coulent le Parana et ses affluents, le Paraguay et TUruguay. L'immense plaine des Pampas et la vallée du Rio-Salado ressortissent aussi à ce bassin. Elles sont les équivalents des plaines nord-américaines du Texas et de la vallée du Rio-Grande.
De même que j'ai passé rapidement sur l'hydrographie du cirque nord-américain, de même ici je supprime les développements faciles auxquels s'abandonnent les géographes sur l'Amazone, sur l'Orénoque, sur le Parana, sur le Cassiquiare, sur les solitudes des Llanos ou des Pampas, sur les forêts vierges de TAmazone, etc. Qu'importe à mon lecteur le volume d'eau que roule le fleuve des Amazones ou la longueur de son cours, ou la largeur de son thalweg ? C'est une rivière comme les autres et voilà tout. Mais ce qui est curieux, ce qui importe, c'est Tintelligence des formes du bassin de celte rivière, c'est son origine, et mon lecteur la connaît. Il sait aussi pourquoi les pentes de ce bassin, comme de tous les bassins, inclinent vers Tocéan. Et il mesure de l'œil la différence de ce bassin fluvial et de celui qu'on trouve dans l'Amérique du Nord à la même place. Pourquoi n'y a-t-il pas dans l'Amérique du Sud une mer intérieure comme la baie d'Hudson? Pourquoi pas de grands lacs comme les lacs Michigan, Huron, Erié, Ontario et cent autres ? Pourquoi la mer, le golfe du Mexique, qui occupe le centre de l'autre cirque ne se retrouve-t-elle pas dans la région des Pampas ? Est-ce parce que le continent sud-américain n'a pas été excavé aussi profondément que le continent du Nord. Au contraire il l'a été plus. Mais les poussées subséquentes plus violentes et plus répétées, que ce continent a subies, ont fait disparaître ces mers et ces lacs inté-
rieurs. On ne trouve plus à leurs places que des plaines inondées et des marais immenses. Voiià ce qu'il y a à dire d'abord sur la cuvette intérieure de l'Amérique méridionale. On peut ajouter que cette cuvette a, par suite de son écrasement, pris une forme bien singulière : au lieu de s*évaser en son milieu, elle se resserre et s'étrangle. Les bassins de TAmazone et du Paraguay sont presque séparés par cet étranglement, qui est dû, mon lecteur le voit, à ce que le massif oriental, le point d'appui de droite du cirque, est venu s'écraser contre la Bolivie, sous les poussées violentes parties de l'Est. Il s'en est ensuite écarté il est vrai, mais fort peu, et le long couloir intermédiaire par où communiquent les deux bassins du cirque est fort étroit. Mais cela n^empêcbe pas le cirque d'exister et d'avoir sa flèche orientée comme celles de tous les autres cirques, c'est-à-dire dirigée du nord au sud. Cette flèche est l'arc de grand cercle menée de Caracas au cap Horn. Cette méridienne, prolongée vers le nord, passe par le milieu de la terre de Grant, la plus septentrionale des terres polaires de l'Amérique du Nord, et qui marque à peu près le sommet de son dôme. On voit donc que le point le plus haut et le point le plus bas du continent américain tout entier sont sur la même méridienne.
C'est ainsi que le cap Tcheljouskine (Sibérie) et la pointe de Malacca, Singapour sont sur la même méridienne, que la pointe nord du Spitzberg (dépendance de l'Europe) et le cap des Aiguilles (Afrique australe) sont sur la même méridienne, etc.
Ces méridiennes, qui s'étendent d'une extrémité à l'autre des continents, de leurs têtes à leurs pieds, sont leurs axes principaux. D'autres axes les recoupent à peu près à hauteur de ceinture, à mi-hauteur. Les deux Méditerranées de l'ancien et du nouveau monde et le cirque Mongol, l'ancienne Méditerranée d'Asie, marquent ces axes. Ainsi s'affirme encore la parité de figure des divers continents et l'unité du plan sur lequel ils sont tous construits. .
Les deux grands cirques américains forment en définitive un seul et même ensemble, un seul et mr»me cirque, exactement comme l'Europe et l'Afrique. La merdes Antilles, la Méditerranée du nouveau monde est leur fossé, séparatif, comme notre Méditerranée est le fossé qui sépare les deux cirques européen et africain. Cet ensemble, dérivé d'un seul cirque immense, en forme encore un aujourd'hui, très déformé et aplati il est vrai dans sa lutte contre l'ancien monde. — Celui-ci a eu l'avantage,
îl a refoulé et divisé Tautre, et lui-même, bien que percé d'abord en son centre, a réussi à combler cette brèche et à reprendre un ordre de bataille compact. On croirait vraiment, je le répète, assister à la lutte de deux armées. L'une a une réserve, la masse asiatique, qui Ta soutenue par derrière, lui a envoyé ses renforts et assuré son succès final, tandis que l'autre, manquant de réserve, a succombé et devait succomber fatalement.
Mais j'ai dit tout à l'heure Une chose qui n'est peut-être pas tout à fait exacte, à savoir que la terre de Grant est la plus haute des terres Arctiques américaines. Le Groenland s'avance, en effet, un peu plus loin vers le nord par certains de ses caps extrêmes. On on connaît déjà plusieurs qui ont une latitude plus haute que le rivage de la terre de Grant. Ce petit fait contient un grand enseignement, et ajouté à d'autres indices ou d'autres preuves, il indique que le Groenland, ce bloc que nous avons jusqu'ici considéré comme faisant partie intégrante de l'Amérique est, en réalité, un bloc étranger à l'Amérique, qui a été poussé et abandonné au-dessus d'elle au cours de la lutte des continents par l'éperon rocheux qui a passé par là, c'est-à-dire par l'éperon européen.
De fait, nous ignorons ce que c'est que le Groenland, etla carapace de glaces qui dérobe son orographie interne nous réduit à des conjectures. Mais, d'une part, son volume le met à part des autres terres polaires américaines, d'autre part, il paraît absurde de supposer que toute la masse des chaînes européennes ait pu se condenser et se réduire dans le seul éperon ibérique et mauritanien. 11 est naturel de penser que les chaînes de la France et de la Grande-Bretagne qui prolongent (on l'a vu) les Alpes Scandinaves et, après s'être abaissées juques auprès des Pyrénées, dans le massif central de la France, se relèvent au nord-ouest, au nord du golfe de Gascogne, il est naturel de penser, dis-je, que ces chaînes du nord de l'Europe se prolongent dans le Groenland, et qu'ainsi ce bloc groenlandais a été autrefois un éperon puissant qui armait l'Europe occidentale. La liaison sous-marine qui existe entre le Groenland la France et la Grande-Bretagne, et qu'on appelle seuil islandais, s'explique alors. Ce seuil sousmarin marque l'ancienne continuité dos chaînes ; il indique le chemin suivi par le Groenland. Enfin si l'on observe de près la disposition des terres Arctiques américaines, on voit qu'elles forment une voûte fort régulière, le Groenland mis à part. L'extrados de cette voûte est formé par les îles Parry, se continue
par le North-Devon et là, se séparant des voussoirs inférieurs, remonte au nord directement par les terres de Lincoln, d'EUesmère et de Grant : de sorte qu'une encoignure énorme se creuse entre cet alignement de terres décollées de la voûte et relevées, et la terre de Baffin qui continue la voûte au sud-est. Or, dans cette encoignure, le bloc groenlandais engage sa pointe, et il est manifeste que c'est lui qui a ouvert cette encoignure et décollé l'extrados. Dire que le mince cordon de terres qui constitue cet extrados prolonge l'énorme masse du Groenland serait par trop invraisemblable. On voit donc que le Groenland est réellement un bloc à part, un étranger dans l'Amérique. C'est, on peut le (lire, le premier des immigrants anglo-saxons en Amérique. 11 y est bien entré, car il a creusé la baie d'Hudson. Mais il était si gros, si encombrant, qu'il s'est fait mettre à la porte et s'est fait reléguer dans les solitudes réfrigérantes du pôle Arctique. Tant il est vrai que les choses se passent exactement dans le monde minéral comme dans celui où nous vivons. Remarquez que ce bloc, avant que de passer au nord du Labrador, a passé au dessous et caressé les côtes sud-orientales de TAmérique. C'est lui qui a fait l'Alléghany et sculpté les rivages des États-Unis. C'est lui qui a creusé les lacs Ontario et Erié, c'est lui enfin qui, dans ses coups les plus amples, a parcouru le bassin de l'Amazone. Sa longueur, sa puissance sont en rapport avec ces besognes. Mais enfin sa puissance a eu un terme et il s'est laissé briser et évincer. L'Europe elle-même n'en a plus voulu et Ta chassé définitivement loin d'elle. Tel est le sort qui attend les militaires trop impétueux, dont leur patrie se sert pendant un temps, mais qu'ensuite elle éprouve le besoin d'écarter, et qu'elle exile pour avoir la paix. De fait, si le Groenland était encore uni à l'Europe, la lutte se poursuivrait encore bien certainement et les balancements lents auxquels nos continents sont encore aujourd'hui soumis, comme l'indique l'aiguille aimantée par ses oscillations, produiraient dans le dôme de l'Europe et de l'Amérique des craquements formidables. Dieu ne l'a pas voulu, et nous devons Ten bénir.
Autre remarque : le reploiement des terres de Lincoln d'EUesmère et de Grant au-dessus du dôme arctique rappelle à s'y méprendre le reploiement des Antilles vers l'île de la Trinité, à leur point de raccord avec la Cordillère de Mérida, qui représente l'extrados de la voûte sud-américaine. Ainsi, mêmes phénomènes au-dessus de l'une et l'autre Amérique, et Ton peut
croira que Tanalogie se poursuit plus encore que nous ne le voyons, que, à Touest de la terre de Grant, on trouvera un jour d'autres terres représentant l'archipel des grandes Antilles. Mais cette partie de TOcéan glacial est, jusqu'ici, restée inabordable.
Je disais, dans cette leçon même, que les deux Amériques se ressemblent l'une l'autre et se complètent. Vous en voyez de nouveau la preuve. Ce qui manque dans Tune d'elles pour prouver tout à fait l'origine de ces chaînes enlevées à leur dôme et reployées se trouve dans l'autre. L'outil qui a détaché et reployé la chaîne antillienne est absent de la région antillienne. On voit bien le copeaii détaché par le rabot, mais le rabot est loin. Au contraire, sur l'autre théâtre, on voit à la fois le copeau et le rabot Tun en face de l'autre, la lame de l'un détachant et. poussant l'autre : de sorte qu'il ne peut y avoir doute. Le Groenland est un rabot laissé par l'ouvrier sur la planche qu'il rabotait, au moment où la cloche annonçant la fermeture de l'atelier a sonné.
J'ai terminé la description de l'Amérique du Sud, et par conséquent aussi celle du nouveau continent tout entier.
SL-GÉNËRALITÉS
Ainsi que nous Tavons vu dans la IP leçon, consacrée à la mappemonde, rAtlanlique est une brèche ouverte entre Tancien et le nouveau continent. Ce fait, ou pour mieux dire ce premier aperçu a été confirmé dans les leçons suivantes, consacrées à l'Europe, à TAfrique, aux deux Amériques, c'est-à-dire aux parties du monde qui enserrent entre elles cette brèche et constituent ses versants. Mais, en même temps, les vues qu'un premier examen nous avait suggérées sur son origine et son mode de formation se sont peu à peu modifiées. Il est donc nécessaire de revenir sur ce sujet et de Je traiter mieux que nous n'avons pu faire en commençant. Ce sera Tobjet de cette leçon-ci.
Précisons d'abord la forme et les limites de la brèche. Nos géographes terminent l'océan Atlantique du côté du nord au cap Farewel (Groenland) et au seuil islandais, et du côté du sud aux caps Horn et de Bonne-Espérance ; mais ces limites sont fictives, car la nappe ainsi définie communique largement, d'une part, au nord, avec l'océan Glacial Arctique, d'autre part, au sud, avec l'océan Glacial Antarctique, et l'on sent assez l'embarras dans les raisons que donnent nos géographes les plus autorisés pour séparer ainsi des bassins maritimes qui communiquent largement entre eux et dont les eaux chassées par des courants immenses passent continuellement d'un bassin dans l'autre, sans s'inquiéter beaucoup des limites que la science humaine leur a assignées.
Nous ferons comme les eaux et, laissant de côté les divisions artificielles des savants, nous irons d'un bout à l'autre de l'océan.
Cet océan embrasse Focéan Glacial Arctique et il embrasse aussi Focéan Glacial Antarctique. Toute brèche, nous lavons vu dès la première leçon, et vous pouvez le vérifier d'un seul coup d'œil sur la carte, toute brèche se termine par deux panses arrondies. Ces deux panses arrondies qui forment ses bassins extrêmes sont arrondies parce que les chaînes extrêmes du faisceau dans lequel la brèch.e s'est ouverte ont, en refluant vers le haut et vers le bas, formé des boucles qui circonscrivent et qui limitent la brèche soit en haut, soit en bas, autrement dit qui forment : en haut, sa voûte, en bas, son ventre. Jetez les yeux sur une carte de l'Archipel grec, vous verrez cette disposition. Vous la retrouvez dans la Caspienne, dans la mer du Nord, dans la Méditerranée américaine qui est aussi une brèche, et, j'ajoute, une brèche semblable à celle que nous étudions.
Or, la brèche Atlantique présente aussi deux panses terminales arrondies. L'une de ces panses est l'océan Glacial Arctique. Elle enveloppe le pôle nord dans sa courbe. Elle est elle-même enveloppée par la grande arête faîtière des continents, arête qui s'interrompt un instant au détroit de Behring, mais qui n'en est pas moins nette et bien tracée.
Et du côté du Sud il en est exactement de même, à cette différence près que le circuit terrestre qui enveloppe la panse méridionale est morcelé et discontinu, mais sa forme n'en est pas moins nette. Mais, pour la voir, il faut prendre la carte de l'hémisphère austral. Vous voyez sur cette carte, sous les deux pointes de l'Amérique et de l'Afrique australe, au-delà du pôle Antarctique, s'incurver une grande terre qui a la forme d'une boucle ou plutôt du fond d'une boucle rompue, et qui allonge ses pointes ou cornes terminales vers les pointes terminales des continents africain et américain. Cette terre, c'est l'Australie. De longs et larges seuils prolongent ses extrémités sous la mer et rétrécissent l'intervalle qui existe entre elles et l'Afrique ou l'Amérique méridionale. L'un de ces seuils part du cap Leuwin et se dirige vers l'Afrique australe ; il porte les îles Mac-Donald, Kerguélen, Crozet, Amsterdam, Saint- Paul, etc. L'autre seuil part du cap Sud et se dirige vers l'Amérique ; il porte la Tasmanie et l'île de la Compagnie Royale. Il est doublé à quelque distance par un seuil plus important encore qui porte la Nouvelle-Zélande, les îles Aukland, Campbell, Macquarie, la grande terre Victoria et qui se dirige aussi vers l'Amérique, comme le premier, mais qui , comme lui, disparaît sous les banquises
australes et ne peut plus être suivi qu'à- sa sortie des banquises; et alors on le retrouve directement au sud du cap Horn ; là il porte la terre Louis-Philippe et un grand nombre d'îles ou d'îlots, et il s'unit largement à l'appendice terminal de l'Amérique.
D'après cela l'Australie, avec la grande terre voisine que nous appelons Nouvelle-Zélande, constituerait le fond d'une panse très allongée, mais régulièrement incurvée, dont les parois latérales seraient représentées par de longs seuils sous-marins, et cette panse formerait la cavité terminale de l'Atlantique du côté du midi. Mais nos géographes admettent qu'il existe dans la zone antarctique un continent d'une vaste étendue, qui recouvre le pôle et ses abords. Vous voyez combien cette manière de voir dififfere de celle que nous présentons. Aussi devons-nous étayer la nôtre de preuves certaines. Nous trouverons ces preuves dans l'examen des formes de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Amérique et de l'Afrique australe et dans l'exposition du mécanisme de la séparation de ces terres, puisque nous ne pouvons les trouver ailleurs, la carte de la zone antarctique n'étant pas encore faite, ou pas assez bien faite, pour que l'on puisse tabler sur ses indications. Ces preuves seront exposées tout à l'heure et feront, je l'espère, évanouir tous les doutes dans l'esprit de mes lecteurs.
Pour le moment, admettons comme un postulatum l'existence réelle du circuit que nous avons indiqué ci-dessus approximativement. Ce circuit continue la .grande arête faîtière qui circonscrit les continents, et il ferme, au midi, la brèche qui nous occupe, c'est-à-dire qu'il isole l'Atlantique des mers voisines. Ces mers sont le Pacifique, d'une part, et, d'autre part, l'océan Indien. Les limites de ces mers apparaissent alors clairement, ainsi que celles de l'Atlantique lui-môme. Celui-ci se présente sous la forme d'uDe longue crevasse zigzagante, dans sa partie médiane, entre les parois latérales des continents, et présentant là divers saillants et divers rentrants, mais en somme dirigée du nord au sud, et arrondie en ses extrémités, qui dépassent et enveloppent les pôles de la terre ; et les autres, c'est-à-dire l'océan Pacifique et l'océan Indien se présentent chacun sous la forme d'une cuvette régulièrement ovale et présentant tous les caractères d'un cirque longitudinal allongé dans le sens nord-sud ou, si Ton préfère, resserré dans le sens est-ouest. Ainsi donc nous pourrons conduire avec méthode l'étude de cette brèche Atlantique d'abord et ensuite de ces cirques Pacifique el Indien.
Dans la leçon suivante, nous nous occuperons de ces deux cirques Pacifique et Indien. Occupons-nous d'abord de TAlIantique.
Pour conduire avec ordre Tétude d'une brèche, il faut considérer successivement ses diverses cavités constitutives, qui s'échelonnent et se superposent dans la brèche, et qui sont foutes des cirques longitudinaux. Ainsi, dans la merde l'Archipel grec, on discerne un grand cirque compris entre les Cyclades et la Crète, un autre entre la côte de Turquie et les îles d'Imbros, Lemnos, la presqu'île de Gallipoli et la Chalcidique, etc. L'Atlantique présente trois cirques seulement. Le premier est formé par Pocéan Glacial Arctique. Il s'étend entre les rivages supérieurs des continents, et il a pour limite du côté du midi le seuil islandais, c'est-à-dire le lieu sous-marin qui s'étend entre le Groenland et l'Europe. Ce seuil porte l'Islande et les îles Féroë ; mais il est, comme nous l'avons dit déjà, extrêmement large, et il s'étend au sud jusqu'auprès de Terre-Neuve et, de l'autre côté, jusqu'à l'Irlande et jusqu'à la Bretagne française. Ce cirque a une forme ovalC, allongée dans le sens nord-sud, et sa flèche est marquée par notre méridien de 20*, qui traverse l'Islande et coupe, de l'autre côté, la Sibérie orientale non loin du détroit de Behring. Cette méridienne est à peu près celle de l'île de Fer, la méridienne zéro des Allemands.
Un autre cirque à peu près semblable est constitué par l'Atlantique méridional et par la partie des mers antarctiques enveloppée par cette boucle dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui se termine à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande. Ce cirque a pour dôme le Brésil, la Guinée, le Congo, pour ventre l'Australie, et sa flèche est aussi l'arc méridien de 20*, ou le méridien de l'île de Fer. Chose singulière, cet arc prolongé au-delà du pôle ne traverse pas l'Australie par le milieu, mais passe entre celleci et la Nouvelle-Zélande, traversant la fosse maritime qui sépare ces deux grandes terres.
Qu'est-ce à dire? *
Cela infirme-t-il ce qui vient d'être dit sur la fonction et l'origine du continent australien ? Car s'il forme vraiment le fond d'une boucle allongée dépendante des continents américain et africain, et les unissant, la flèche de cette longue boucle doit diviser l'Australie en deux, par le milieu, et aboutir au fond de la grande baie australienne. Il n'en est rien. Et, en réalité, il n'en doit être rien, car la Nouvelle-Zélande appartient, elle
CUVETTE INTÉRIBURB 77
aussi, à celte boucle rompue ; elle fait partie du groupe de terres qui la constituent, et qui sont des débris de l'ancienne arête continue des continents ; et en conséquence la mer qui sépare la Nouvelle-Zélande de TAustralie fait aussi partie de rÂtlanlique. C'est sa dernière partie, son dernier enfoncement. Aussi la méridienne de lÔO** la traverse exactement par le milieu.
La troisième cavité constitutive de l'Atlantique s'étend entre l'Afrique et les deux Amériques. C'est une cavité rentrante, de forme assez difficile à définir, constituée par ce que nous avons appelé l'anfractuosité américaine, et par les mers voisines de l'Europe et de l'Afrique saharienne. Mais cette partie immergée n'est pas, à beaucoup près, la seule qu'il faille considérer. Nous étudions une brèche, non pas seulement une nappe d'eau, un océan. Mon lecteur aperçoit de suite la partie qu'il faut ajouter à l'anfractuosité américaine pour reconstituer la cavité qui forme cette portion de la brèche : c'est tout le Sahara, avec la Méditerranée de l'ancien monde. Jadis le Sahara a été recouvert par l'océan Atlantique ; aujourd'hui, il est vrai, les eaux marines s'en sont retirées, elles n'occupent plus qu'une étroite rigole, sous la voûte de l'enfoncement saharien, la rigole méditerranéenne, mais l'enfoncement saharien n'en prolonge pas moins l'autre enfoncement qui lui fait face, et qui, lui, est resté maritime, c'est-à-dire l'anfractuosité américaine. Cette restitution faite, on voit nettement la forme de la partie de la brèche qui nous occupe. C'est un cirque de forme ovale, dont la flèche est marquée par la méridienne de 20% la même que celle qui divise symétriquement les deux autres cirques, c'est-à-dire par la méridienne de'l'île de Fer; et, chose curieuse, l'autre axe du cirque, son grand axe, est marqué par le parallèle de la même île de Fer.
Il y a, comme vous le voyez, une singulière symétrie entre les diverses parties de cette brèche atlantique, et son architecture est d'une simplicité surprenante. Et, par une conséquence inévitable, les mêmes caractères de symétrie et de simplicité se retrouvent dans les causes qui l'ont faite. Comme dans toute brèche, ces causes sont les chocs et les pénétrations des saillants de chaque versant dans le versant opposé. Chaque saillant a façonné le saillant adverse et a pénétré non pas dans un seul rentrant, mais dans les deux rentrants qui avoisinentce saillant adverse, et les a successivement parcourus. C'est ainsi que chaque cavité a été sillonnée par deux outils distincts qui l'ont
creusée, et que chaque éperon a été ciselé sur ses deux faces par l'éperon placé vis-à-vis.
Ainsi le dernier cirque dont nous venons de parler, le cirque central, est délimité au nord par les saillants terre-neuvien et ibérique, au sud par les saillants brésilien et sénégambicn. L'anfractuosité américaine a été, en conséquence, visitée par les deux éperons ibérique et sénégambien, et Tanfractuosité saharienne a été visitée par les deux éperons terre-neuvien et brésilien. J'ai déjà dît dans une autre leçon que les pénétrations de ces deux pointes mousses, dans une cavité aussi profonde que celle du Sahara, paraissent de prime abord incroyables et paradoxales. Mais, ai-je ajouté, c'est précisément parce qu'elles sont usées et mises hors de service que le Sahara n'existe plus en tant que cavité maritime. Au contraire, l'anfractuosité américaine est large, profonde, recouverte par la mer parce que les éperons qui s'allongent à côté et en face, l'éperon africain et l'éperon européen sont encore aigus et puissants. Le dernier, malgré la troncature qu'il a subie, et qui l'a privé de son extrême pointe, le Groenland, est encore fort redoutable, les chaînes qui le ccmstituent, à savoir les chaînes de l'Europe méridionale, s'allongent encore droit à l'est vers TAmérique. Au contraire, l'AUéghany, les Laurentides et les chaînes du Brésil se sont inclinées, aplaties devant l'ennemi vainqueur, et depuis de longs siècles elles refusent le combat. De là le sort divers des deux moitiés adverses de la brèche. Le. continent vainqueur s'est engraissé, enrichi des dépouilles de l'autre, qui lui ont été apportées sous la forme de limons et de sables océaniques ; il a gagné comme masse, comme surface et comme poids. La guerre lui a été profitable. L'autre, l'Amérique, a subi la loi du vainqueur et payé les frais de la guerre.
Pour achever l'étude de l'Atlantique, il ne nous reste plus qu'à envisager successivement ses trois cirques constitutif^ et à donner quelques détails sur chacun d'eux.
Le bassin de l'Atlantique septentrional, ou, si Ton préfère, de l'océan Glacial Arctique, a été creusé par quatre instruments qui sont :
1* L'éperon européen, ou groenlandais ;
2' L'éperon terre- neuvien;
3* L'éperon de TAIaska ;
4° L'éperon de la Sibérie orientale.
Ces deux derniers ont agi dans la partie de l'océan Glacial qui confijie à la brèche de Behring. Les deux premiers ont exercé leur action dans la partie du même océan qui confine à l'Atlantique proprement dit.
En conséquence, les rivages de l'océan Glacial offrent des indentations infléchies en sens divers. L'action de l'éperon terreneuvien se fait sentir sur la côte d'Asie jusqu'au cap Tcheljouskine, point le plus septentrional de cette côte. Au-delà de ce point, la côte a é\^ travaillée par l'éperon américain de l'Alaska, et, en conséquence, ses caps sont inversement disposés.
Quant à l'action de l'éperon groenlandais, ^lle s'exerce jusqu'au pointoù il est arrêté présentement, jusqu'à la terre de Grant, et de plus la poussée de ce bloc groenlandais a produit, dans tout l'archipel arctique américain, une bousculade, un désordre extrême.
La côte supérieure de l'Alaska a seule échappé à ces actions et accuse au contraire celles de l'éperon sibérien. Les thalwegs des fleuves tributaires de l'océan Glacial Arctique sont bien entendu infléchis par les mêmes causes, à leur approche de cet océan. Les courbures de l'estuaire de l'Ob et de celui de la Lena, par exemple, sont dues aux actions inverses des éperons terreneuvien et alaskien.
L'ordre dans lequel les pénétrations des pointes européenne et américaine se sont effectuées dans le bassin arctique paraît être :
l" Pénétration de la pointe ter re-neu vienne.
2* Pénétration de la pointe groenlandaise.
En effet, cette dernière est unie à l'Europe par un seuil, le seuil islandais qui exclut l'autre hypothèse. Et du reste le bloc groenlandais est encore engagé dans l'océan Glacial Arctique.
Bien que l'océan Glacial Arctique soit ouvert largement du côté du sud, la flèche de son bassin peut néanmoins être tracée, à cause de la forme ovale et allongée de ce bassin. Cette flèche est à fort peu près la méridienne de Paris, la ligne 0,180, car cette méridienne passe près du détroit de Behring, et elle coupe normalement l'archipel aléontien; et, d'autre part, elle divise par le milieu la mer du Nord et recoupe normalement le feston montueux de l'Artois et des Ardennes qui forme la limite méridionale extrême du bassin de cette mer. Cette méridienne
marque donc, du moins aussi bien que possible, la flèche du cirque arctique.
Je n'énumère pas les archipels qu'on trouve dans Tintérieur de ce cirque. Je me borne à dire qu'ils sont tous des débris enlevés aux continents par les éperons qui Tont creusé. Ainsi l'archipel dispersé, que nous appelons Nouvelle-Sibérie et qui s'élève au nord et à faible distance de la péninsule sibérienne, est formé de débris enlevés à la côte sibérienne par Téperon américain de l'Alaska dans ses passages contre cette côte, et éparpillés en traînée sur le trajet de l'éperon percuteur. L'ile de Wrangel fait aussi partie de cette traînée. Elle jalonne le trajet de retour de l'éperon alaskien.
Le Spitzberg est un bloc ou plutôt un groupe de blocs enlevés à la Scandinavie par la pointe terre-neuvienne, alors beaucoup plus longue et plus puissante qu'aujourd'hui. Le Spitzberg se rattache au dôme Scandinave par un long seuil sous-marin portant l'île des Ours. Les terres du Spitzberg se rattachent elles-mêmes aux terres François-Joseph situées beaucoup plus à l'ouest par une chaîne incurvée d'îlots, de sorte que l'on peut croire que ces terres François-Joseph sont aussi des débris enlevés aux côtes Scandinaves par le môme ciseau, dans un coup très étendu. L'Islande enfin est un bloc enlevé à la Grande-Bretagne par le môme outil, ou bien au Groenland par le ciseau européen, ou bien enfin un bloc isolé par ces deux causes successives. Cette hypothèse est la plus probable.
On a cru longtemps sur des idées préconçues, ou des données fausses, que l'océan Arclique est peu profond. Les sondages effectués récemment ont détruit cette erreur. Il existe de grands abîmes, 5.000 mètres et plus entre le Spitzberg et le Groenland, là où a passé la pointe américaine, et il est fort probable qu'il existe aussi des sillons très profonds au nord de la Sibérie et de l'Alaska, pour la même raison.
Enfin, il est fort possible que le bloc groenlandais ait pénétré beaucoup plus avant dans l'intérieur de la cavité arctique qu'il ne le fait actuellement et, dans ce cas, un profond sillon s'étendrait vers le pôle dans le prolongement du Groenland.
Il est vrai que Ton peut dire qu'au contraire ce bloc Groenlandais prouve, par son arrêt même, qu'il existe au-dessus de lui quelque obstacle considérable, car la faible barrière du Devon septentrional des terres Lincoln, Grinnel, Ellesmère et Grant a été incapable à elle seule d'arrêter une telle masse dans sa course
ascendante. Cela est vrai. Attendons que les explorateurs aient résolu la question.
En 1894, des baleiniers américains, ayant franchi le détroit de Behring et trouvant Tocéan Glacial libre de glaces, sont parvenus jusqu'au 84* parallèle. Ils n'étaient plus qu'à 6** du pôle, vingtquatre heures de navigation à vapeur quand la banquise les arrêta.
Celte latitude de 84° est la plus haute qu'on ait encore atteinte dans la mer polaire K
Voilà ce qui concerne l'océan Glacial Arctique.
§ m. - ATLANTIQUE CENTRAL
L'Atlantique central s'étend du Groenland et de l'Irlande jusqu^à la Sénégambie et au Brésil, ou plus exactement des caps Farewel et Clear aux caps San-Roque et Palmas. Au nord, il communique largement avec l'océan Glacial Arctique, au sud, il communique non moins largement avec l'Atlantique méridional, de sorte qu'au nord comme au sud ses limites sont assez indécises. Des seuils sous-marins en tiennent lieu. Au nord, le seuil islandais, seuil très large et puissant, s'étend de la Grande- Bretagne au Groenland et envoie ses derniers étages jusque dans le voisinage de Terre-Neuve. Au sud, un long barrage dirigé à peu près de l'ouest à l'est s'étend du Brésil vers la Guinée. Ce seuil porte les îles de Fernando Noronha, de Saint-Paul et de l'Ascension; puis il s'inQéchit vers le sud sous le nom de seuil du Challenger et divise par le milieu l'Atlantique méridional. On ignore encore ce qu'il devient du côté opposé, c'est-à-dire à l'occident, et s'il se raccorde ou non de ce côté avec le seuil du Dolphin qui, comme nous l'avons dit dans la IP leçon (livre I*' Mappeînonde)^ divise par le milieu l'Atlantique septentrional, s'étendant à peu près à égale distance de ses rivages, depuis l'archipel des Açores jusque dans le voisinage des Antilles. Mais ce qu'on sait déjà sur l'origine de ces seuils permet, sans risque d'erreur, de trancher la question par l'affirmative. Oui, le seuil de jonction entre le dos du Dolphin et le dos du Challenger existe certainement, car ces dos du Dolphin et du Challenger, qui, eux,
^ Au moment où j'écris ces lignes, Fridtjof Nansen rentre en Er.rope. Les résultats de son voyage paraissentconsidérabies, maisia relation n'en estpas encore publique. J'adresse, avec tout le monde civilisé, mon salut enthousiaste au vaillant explorateur.
certainement existent car leur carte est faite, ont été soulevés indubitablement parles continents eux-mêmes dans les oscillations affaiblies, qui ont suivi les grands chocs, les abordages directs et les pénétrations d^autrefois. Ces oscillations moins amples, mais encore assez fortespourles rapprocher à mi-distance, ont créé, au milieu de Tintervalle qui les séparé, un long dos sous-marin qui reproduit à peu près la forme et les contours des versants, c'està-dire qu'il se brise deux fois. Et c'est ainsi qu'on trouve au milieu même de la brèche Atlantique, en remplacement du thalweg qu'on s'attend à y trouver un long renflement. J'ai déjà dît tout cela dans la IV leçon, consacrée à la Mappemonde^ car cet accident sous-marin est un des traits les plus curieux et des plus significatifs du relief du globe et j'ai ajouté qu'il révèle le secret de la formation de toutes les chaînes de montagnes sans exception, lesquelles commencent d'abord par être, au fond des mers, des amas de limons ou des renflements rocheux que de nouveaux chocs des continents feront plus tard surgir des flots et ajouteront aux chaînes déjà existantes qui bordent les rivages des continents. Mais revenons au sujet.
L'Atlantique central a une forme fort irrégulière à cause de la bosse africaine qui s'avance au loin dans ce bassin ; mais si l'on' ajoute au bassin proprement dit les deux Méditerranécs, et en outre les cavités saharienne et libyenue, ce qu'on doit faire, puisque ces cavités sont des annexes de l'Atlantique, creusées par les mêmes causes et ensuite obturées par les mênies causes également, alors on s'aperçoit, comme je l'ai déjà dit, que ce bassin a une forme ovale d'une régularité parfaite. Une ceinture continue de chaînes enveloppe partout ses rivages, sauf entre l'Irlande etTerre-Neuve et entreleBrésiletlaGuinée, mais le seuil islandais et le seuil de jonction referment ces deux vides et recomplètent le circuit. L'un de ces seuils forme la voûte du cirque et l'autre constitue son ventre. Les commissures du cirque sont dans les encoignures des deux Méditerranécs; l'une et Tautre sont arrondies et il n'est ni possible ni utile de leur assigner une place précise. La flèche du cirque ne peut pas non plus être tracée d'une manière certaine parce que la voûte du cirque et son ventre font défaut ou sont remplacés par des seuils profondément enfoncés sous la mer. Mais la forme d'ovale aplati que l'ensemble du bassin présente, et la direction du grand axe de cet ovale qui est exactement est-ouest, indique assez que le petit axe est dirigé du nord au sud. On peut lui assigner pour grand
axe le parallèle de Tilede Fer, qui divise par le milieu ou à peb près la cavité saharienne et méditerranéenne ainsi que Tanfrac^ tuosilé du nouveau monde. La flèche sera le méridien delà même lie de Fer.
Considéré ainsi dans son intégralité, le cirque qui nous occupe est formé de deux cavités à peu près symétriques, dont Tune est encore entièrement maritime, tandis que Tautre ne Test plus, mais Ta été. Elle n'est plus que partiellement maritime. La plus grande partie est exondée. La grande crevasse américaine qui sépare les deux moitiés de TAmérique, cet accident que nous avons étudié dans les trois leçons précédentes, a donc son terme homologue dans l'autre continent, et il serait aussi absurde de négliger Tun de ces termes lorsqu'on étudie la brèche Atlantique qu'il Test d'en retrancher l'océan Glacial Arctique ou l'océan Glacial Antarctique qui terminent l'Atlantique au nord et au midi. De retranchement en retranchement on arrive ainsi à réduire ce malheureux océan à sa plus simple expression, mais ce qu'on ne réduit pas c'est la difficulté de sa description, au contraire.
En dehors de Terre-Neuve et des Antilles, on ne trouve dans tout ce bassin que quelques archipels sans importance, les Açores, les Canaries, Madère, les îles du cap Vert, les Bissagos, les Bermudes. Ce n'est qu'une poussière insulaire qui provient de l'usure des continents. Et pourtant cette poussière ne laissé pas d'être curieuse. Sa volcanicité est un trait à noter. Sa mobilité en est ua autre encore. Voici, au sujet des Açores, ce qu'écrit Elisée Reclus:
c< Dès le milieu du xiv" siècle, quatre-vingts ans avant la visite « des Portugais dans l'archipel, les Açores avaient été déjà M reconnues par les marins de la Méditerranée dans les parages « redoutés de la mer Ténébreuse. Le portulan médicéen de Flo- « rence, en date de 1351, nous offre l'ensemble des îles dessinées « avec précision, si ce n'est qu'elles sont orientées du nord au « sud et non pas comme elles devraient Fétre^ du sud-est au nord- « ouest. Même deux îles ont conservé leur nom italien légèrement « modifié : la plus éloignée de TEurope, après s'être appelée Insula « de Corvis Marinis, est devenue lia de Corvo ou île du Corbeau.
« San-Zorze, que l'appellation même dit avoir été découverte « par des Génois, a pris le nom espagnol de San-José » (E. Reclus, « t. XIl, p. 23).
Lorsque M. Elisée Reclus dit que les Açores devraient être sur le portulan médicéen de Florence^ orientées du nord-ouest au sudest comme aujourd'hui^ je suis bien sûr qu'il n'entend pas dire
que les auteurs du portulan ont tort, qu'ils ont pu se tromper de 45* dans Tobservation d'un azimut, car nul ne sait mieux que M. Elisée Reclus à quelles variations sont soumises les directions et les dimensions terrestres. Dès les premières pages de sa Géographie^ il signale ces variations continuelles, et souvent il compare la surface de la terre à celle des flots changeants et mobiles des océans. Non, les navigateurs portugais ne se sont certainement pas trompés, pas plus que les géographes plus anciens encore que les Portugais, les Latins, les Grecs, les Carthaginois, les Phéniciens ne se sont trompés. Mais le sol a changé et après quelques siècles, et quelques milliers d'années, il n'est plus du tout le même. De là îles différences que Ton constate. Et ces dilférences sont surtout sensibles dans l'intérieur des cavités maritimes ou océaniques, là où le sol a la moindre épaisseur, et où s'exerce le plus aisément, par conséquent, le jeu des tractions et des poussées qui écartent ou rapprochent sans cesse nos continents. L'inclinaison, plus grande au temps des Portugais, de l'archipel des Açores sur la méridienne, prouve qu'un grand changement, probablement une dilatation, un écartement des rivages de l'Atlantique s'est produit depuis leur époque.
Autre passage du môme auteur, celui-là relatif aux Canaries et spécialement à l'île de Fer. Vous savez que cette île a servi très longtemps à tous les géographes et sert encore aux Allemands de point d'origine pour les longitudes. Or, cette île bouge îjans cesse. Sans doute elle ne bouge que très peu à la fois, mais à la longue ce peu devient considérable; et pour les géodésiens d'aujourd'hui, qui observent les étoiles et mesurent les longitudes avec une extrême précision, un déplacement de quelques milles du point d'origine des longitudes devient une cause de trouble et d'embarras cruelle.
« Fouillée en 1724 et plus tard, Lacaille, Verdun, Borda, Pin- - « gué essayèrent de fixer exactement le méridien de l'île, mais « leurs calculs ne concordent point. On sait maintenant que « l'hypothèse primitive était fausse : l'île de Fer n'est pas située à « 20* à l'ouest de Paris et par conséquent le méridien qui porte « son nom ne la touche pas, il passe à plus de 20 kilomètres au « large du côté de l'ouest. Quoique les géographes allemands lui « soient restés fidèles jusque dans ces derniers temps, il n'est plus « employé pour le tracé des cartes (E. Reclus, t. Xil, p. 135).
Vous voyez ici une variation qui atteint 20 kilomètres. Maïs est-ce une variation ou une erreur d'observation ? Mon lecteur
répondra lui-même. Je passe à Texamen du troisième et dernier bassin constitutif de TAtlantique. C'est de beaucoup le plus intéressant des trois.
Ce bassin s'étend, comme je l'ai dit en commençant, non pas seulement jusqu'aux caps Horn et de Bonne-Espérance, jusqu'à hauteur des pointes inférieures de nos continents, mais jusqu'à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande, et il renferme dans son circuit terrestre ou sous-marin l'océan Glacial Antarctique avec toutes les banquises et les terres qui s'y trouvent, et, en outre, bien entendu, la partie de l'Atlantique comprise entre les appen-. dices méridionaux de l'Amérique et de l'Afrique.
Quelles causes ont pu creuser ce bassin et disloquer en même temps la muraille qui l'enveloppe, et qui présente deux énormes trouées. C'est ce qu'il importe de voir avec précision. Or, imaf^inoi que les deux pointes continentales africaine et américaine, c'est-à-dire le cap de Bonne-Espérance et le cap Horn, au lieu de s'abaisser, vers le sud, s'étendent l'une vers l'autre parallèlement àl'équateur. Vous concevrez que ces deux pointes aient pu lutter l'une contre l'autre, se façonner et se séparer comme tous les autres saillants adverses de la broche Atlantique, comme par exemple l'éperon européen et l'éperon terre-neuvien, ou comme l'éperon brésilien et le séuégambien. Donc chacune de ces pointes passera tantôt au dessus tantôt au dessous de la pointe adverse, en la sculptant et la façonnant et recevant elle-même son coup de lime réciproque. L'aspect, soit extérieur soit intérieur de ces deux pointes, prouve bien effectivement que cette lutte a eu lieu ; l'étude que nous avons faite de l'appendice sud-américain dans la leçon qui précède, et celle que nous avons faite dans l'autre livre de Tappendice sudafricain nous ont révélé les traces, très apparentes sur les deux faces de chaque éperon, du passage d'un outil puissant qui les a érodées et a couché toutes leurs indentations dans le môme sens, et en outre a détruit les chaînes bordières de leurs rivages et reployé dans un sens uniforme tous leurs rameaux. Voyez, par exemple, l'inflexion si curieuse du cap de Bonne-Espérance. Il se recourbe comme une faucille ou un énorme index qui montre le chemin suivi par Toutil percuteur. Et le banc des Aiguilles, qui
prolonge ce cap sous la mer, se recourbe dans lé même sens. Mêmes phénomènes sur la face sud de la Terre de Feu. Là c'est le cap Horn qui sort de Talignement et une multitude d'îlots ou de rochers pareils à celui qui constitue ce cap, et qui tous sont disposés en traînée fuyante vers l'ouest, puis le nord-ouest, puis le nord jusqu'à Ttle Willington et autres grands fragments qui les remplacent ou plutôt les continuent, indiquant que déjà la désagrégation est moins intense. Puis elle cesse, la côte devient lisse et unie tout le long du Chili et du Pérou, mais les caps à peine sensibles de cette côte sont tous rcployés vers le nord, je dis tous sans exception.
Donc il y a bien eu sur ces côtes passage d'un outil puissant qui est apparemment celui qui s'allonge en face. On comprend assez que les éperons, par l'effet même des poussées, ont fini par s'incliner et devenir parallèles.
Mais, s'il en est ainsi, on comprend aussitôt ce que c'est que Madagascar. Cette grande île allongée qui s'élève au dessous, c'està-dire à Test de la pointe africaine, à quelque distance dans Tocéan Indien, peut fort bien être un bloc laissé par l'autre pointe, c'est-à-dire par la corne américaine, sous et contre l'Afrique. Et en effet l'examen attentif, soit de la côte d'Afrique, soit de l'île même de Madagascar, soit dos fonds sous-marins qui l'enveloppent, confirme cette idée. Je n'y insiste pas pour l'instant. Cette étude sera faite, avec le soin qu'elle comporte, dans la leçon suivante, consacrée à l'océan Indien et au Pacifique. Nous verrons que les îles Comores, Amirantes, Scychellcs et les Mascareignes sont toutes portées par un long seuil recourbé qui enveloppe Madagascar de toutes parts, sauf au sud, que ce seuil est, par conséquent, l'œuvre de l'île, qu'un long chenal très profondse creuse sur le trajet qu'elle a dû parcourir pour se rendre à celte place, que sa structure intérieure et ses contours accusent très nettement le rôle de percuteur qu'elle a joué, qu'enfin sa géologie est la même que celle de la Patagonie. Cette dernière constatation achève de lever les doutes; il faut s'incliner: Madagascar est une autre Patagonie, détachée entièrement de l'Amérique du Sud. Du resle, un autre bloc, plus petit à la vérité, la Terre de Feu, en est déjà détaché partiellement.
Donc premier point établi, les deux extrémités des continents américain et africain ont joué et glissé l'une contre l'autre. Mais ont-elles jamais été jointes ? Nullement. Et ici intervient un autre facteur, je veux dire un autre bloc, TAustralie.
Celle-ci se termine en pointe mousëe du côté de rAmérique. Elle envoie un seuil de ce côté qui porte la Tasmanie et diverses îles. Elle est bordée sur sa côte par une chaîne à peu près pareille à celle du cap Africain, les Alpes australiennes; des deux rivages qui limitent cette pointe, Tun s'arrondit et se renfle ; ses caps sont rebroussés dans le sens du sud-nord, qu'il faut imaginer renversé et dire nord-sud, en se plaçant dans Thypothèse faite (voir par exemple la pointe de Tîle Double, Tîle Fraser, etc.). L'autre rivage se creuse vers Tinlérieur de l'Australie et s'arrondit en dedans, elle s'échancre même fortement en un certain point, et diverses entailles pénétrantes séparées par des langues de terre recourbées vers louest s'y dessinent. Toutes les autres aspérités si faibles qu'elles soient sont rebroussées dans le même sens. Donc il n'est pas douteux que cette pointe australienne a reçu les coups d'un puissant ciseau. Quel peut-il être ? 11 n'y en a pas d'autre que l'Amérique australe qui ait pu agir, mais comment? Nous allons le voir.
Sur le flanc oriental de l'Australie, à une assez grande distance, s'élève une grande terre montagneuse, la Nouvelle-Zélande, divisée en deux îles ou tronçons qui paraissent s'être séparés violemment, car on voit dans le tronçon supérieur l'empreinte curviligne de l'autre. Ce tronçon supérieur allonge vers le nordouest un long appendice, la presqu'île d'Aukland. Si l'on regarde dans cette direction, on voit des archipels disposés en traînées qui s'éparpillent à partir de la Nouvelle-Guinée jusque dans les parages de la Nouvelle-Zélande et surmontent ou entourent cette dernière, comme les Comores, les Amirautés, les Seychelles et les Mascareignes entourent Madagascar. La pensée vient que la Nouvelle-Zélande est un autre Madagascar, c'est-à-dire qu'elle est l'instrument des coups portés par l'Amérique au continent australien. L'examen plus serré, que nous ferons dans la leçon suivante de ce théâtre géographique, achèvera de lever les doutes.
Ainsi donc l'Australie a, comme l'Afriq^ue australe, lutté contre la pointe américaine. Cela suppose de toute évidence que l'Australie ait été soudée avec l'Afrique à l'époque de cette lutte. Et dès lors la série des phénomènes apparaît avec une clarté complète.
1* L'Afrique, unie en une seule masse avec 1*' Australie et formant une pointe plus longue de toute la longueur de cette dernière, s'est mesurée avec l'Amérique méridionale. Celle-ci a, dans
cette phase de la lutte, abandonné sous la pointe adverse, c'est-àdire sous TAustralie un fragment considérable d'elle-même, la Nouvelle-Zélande.
2* L'Australie a été retranchée de l'Afrique par un coup pénétrant de la pointe américaine et rejetée de côté. Et la lutte a continué entre l'Afrique tronquée et l'Amérique restée entière ou presque entière. Dans cette deuxième phase de la bataille, la pointe américaine a laissé sous l'Afrique un fragment d'ellemême, Madagascar.
Si maintenant vous jetez les yeux sur la côte australienne occidentale comprise entre le cap Leuwin et le cap Nord-Ouest, côte qui représente la section nette du bloc enlevé à l'Afrique entre les première et deuxième phases, vous constatez que cette côte est droite, bordée d'une falaise intérieure peu élevée, et que les quelques caps qu'elle présente sont rebroussés énergiquement vers le nord. Cest tout à fait ce qu'on peut attendre.
L'instrument de cette résection, c'est-à-direTile de Madagascar (qui alors tenait à TAmérique), présente bien, d'autre part, Taspect d'un vrai couteau ou coutelas énorme. Sa lame est droite, avec une légère courbe à la pointe, son tranchant poli ; une seule crevasse, la baie d'Antongil, s'y remarque et elle est bien disposée comme elle doit l'être ; enfin la pointe du couteau, qui est la partie qui a le plus travaillé, est délachée de l'île; c'est la presqu'île de Diégo-Suarez, qui se termine au cap d'Ambre. Les géologues vous diront que cette pointe est composée de porphyres, et que la terre a tiré de son sein les roches les plus dures pour la renforcer et la tremper comme il fallait.
Maintenant nous savons à peu près ce qui s'est passé dans l'Atlantique méridional. Il est à peine besoin de dire que les lacunes énormes qui existent entre les trois blocs australien, américain et africain ou, si l'on préfère, l'excessif écartement de ces blocs sont les résultats des coups très amples portés par ces grands éperons africain et américain, qui sont les éperons les plus puissants de la Terre. Ces coups ont été accompagnés d'oscillations formidables, el quand l'hydrographie des mers australes sera faite, on en pourra sans doute mieux suivre le trajet qu'on ne peut le faire jusqu'à présent sur nos cartes.
Cependant, telles qu'elles sont, elles révèlent déjà des choses assez curieuses, comme, par exemple, le long seuil sous-marin qui s'allonge depuis la Terre de Feu jusqu'aux Sandwich et qu'on n'a pu suivre au-delà. J'ai déjà dit, dans la leçon précédente, qu'il
doit se recourber vers le nord et que l'île de Tristan d'Âcunha est un de ses points culminants. C'est une ride reployée contre T Amérique méridionale, comme la Cordillère de Mérida et la chaîne des Antilles contre TAmérique septentrionale.
Un autre grand alignement de terres curviligne et presque continu suit presque exactement le cercle artique sur un parcours de plus de 100** depuis la Terre Adélie jusqu'à celle d'Enderby. Cet alignement presque continu a fait croire, et peut-être avec raison, à l'existence d'un continent Antarctique. En tous cas il s'incurve comme les rivages australiens, c'est-à-dire comme la boucle qui formait jadis le fond et la ceinture de l'Atlantique méridional. Cet alignement de terres est la répétition de cette boucle, mais dans une position intermédiaire entre l'Australie et les pointes des continents. Il est donc à croire qu'il représente la trajectoire d'un coup curviligne du balancier américain, moins ample que celui ou que ceux qui ont atteint l'Australie. Ce coup a été dirigé de droite à gauche. Au contraire la terre Victoria, dont le rivage s'incurve xlans un tout autre sens, et paraît même couper à angle aigu l'alignement précédent, révèle l'action du môme instrument, de la pointe sud-américaine, oscillant de gauche à droite comme pour frapper encore la côte orientale de l'Australie. Les terres Louis-Philippe, Graham, Alexandre et l'île Pierre indiquent une autre oscillation de même sens, mais d'amplitude beaucoup moindre.
Avouons-le, du reste, on ne peut faire que des hypothèses assez vaines dans l'état actuel de la carte sur la provenance et le rôle de tous ces alignements de terre. Mais on peut, en raisonnant par induction et comparant la cavité antarctique à d'autres cavités creusées comme elle par des pénétrations, se faire une idée assez juste de ce qui a dû s'y passer. Il ne peut y avoir au pôle ou autour du pôle Antarctique de continent proprement dit, c'est-à-dire de terre d'une grande compacité, car l'Australie a dû, pour se rendre à la place qu'elle occupe, passer sur le pôle même. Le vrai continent Antarctique c'est donc l'Australie. Mais il peut avoir été remplacé dans la région du pôle par un agrégat rocheux créé sur place par les instruments mêmes qui, précédemment, avaient creusé la cavité antarctique. On trouve de ces agrégats au centre des cuvettes arabique et salarienne. Ce sont d'immenses plateaux de forme triangulaire, et qui renferment des blocs cristallins d'une superficie considérable. Donc un plateau semblable existe aussi dans la cavité antarctique, et c'est ce
90 OCéAN ATLANTIQUE
qu'on appelle le continent Antarctique. Il recouvre le pôle, et s'étend tout autour de lui à une distance très grande, jusqu'au cercle antarctique, sur une de ses faces, moins grande sur les autres faces. Par un de ses angles, par son angle supérieur, ce plateau se relie peut-être au seuil du Challenger qui traverse, du sud au nord par le milieu, la partie supérieure de la cuvette qui nous occupe, c'est-à-dire Tocéan compris entre l'Afrique et TAmérique australe.
Toutes les terres antarctiques qui composent ce plateau central sont formées de débris rocheux provenant des parties détruites de l'ancienne muraille du cirque. Et comme ces parties détruites sont considérables, le produit des ablations a été considérable également et plusieurs des blocs tassés et refoulés au centre de la cuvette ont un très grand volume. La terre Victoria à elle seule atteint les dimensions de la Nouvelle-Zélande ou de Madagascar. Ainsi les explorateurs qui s'efforcent d'atteindre le pôle Sud peuvent être sans crainte. Us y trouveront assez de terrain ferme pour y planter leur drapeau, la môme remarque s'applique au pôle Nord pour les mômes raisons.
Toutes ces terres sont glacées, montagneuses, volcaniques, déchiquetées, noirâtres et de l'aspect le plus lugubre. La terre Victoria a des volcans en activité d'une hauteur de trois à quatre mille mètres (monts Erébus et Terror). Voilà ce qui concerne la troisième et dernière partie de la brèche Atlantique. J'ai donc fini l'étude de la brèche tout entière ; j'ajouterai quelques mots sur son histoire.
Nous avons, sur l'histoire de la brèche Atlantique, un document écrit qui offre un grand intérêt et un caractère d'authenticité indiscutable. C'est un passage du Timée de Platon. Le voici en entier. Mon lecteur préférera sans doute l'avoir sous les yeux in extenso que d'en lire une paraphase.
« Arrivé chez les Égyptiens, Solon y fut honoré ; et bientôt il « s'aperçut, en conversant avec les plus savants de leurs prêtres, « que ni lui, ni aucun des Grecs ne connaissaient l'antiquité. « Un jour, voulant les faire parler sur leurs anciennes traditions, « il se mit à rappeler lui-même nos temps les plus reculés, « Phoronée, qu'on dit le premier homme, Niobé, puis, après le
w déluge, Pyrrhà, Deiicalion, tous les descendants de ces favoris « des dieux; il essayait d'en fixer les époques, il supputait les « siècles. Mais un vieux prêtre l'interrompit.
« O Solon, Solon, vos Grecs sont toujours enfants ! Pas un
« de vous n'a vieilli. — Gomment? dit Solon. — Oui, votre esprit
« est jeune et vous n*avez aucun souvenir qui remonte aux
« anciens jours du monde, aucune science blanchie par le temps.
« Vous êtes jeunes, parce que d'innombrables fléaux ont renou-
M vêlé sans cesse vos contrées et les menacent encore... Le déluge,
u dis-tu ; mais tu ignores combien de déluges ont affligé le monde.
« Tu parles de Taucienne Grèce ; mais tu ignores quels exploits
a mirent au premier rang des peuples ces Athéniens, vos aïeux,
« dont il resta san^ doute si peu de postérité... Entre les belles
« actions de vos ancêtres, il en est une dont nos livres nous font
« admirer surtout la grandeur et le courage ; ils nous apprennent
« de quelle terreur votre république délivra l'Europe et l'Asie,
« où triomphait avec orgueil une nation formidable, partie de
« la mer Atlantique. Dans cette mer alors navigable, vis-à-vis le
« détroit que vous appelez les colonnes d'Hercule, s'élevait une
« île plus grande que l'Asie et l'Afrique ensemble, et d'autres
» îles semées alentour exposaient notre continent aux invasions
« de ces peuples à qui elles ofl'raienl un facile passage à travers
« l'océan. Je nomme ainsi la vaste mer qui s'étend au-delà du
« détroit, car je ne vois en deçà qu'un port, un havre pour les
« vaisseaux: Cet océan véritable et cette immense terre, vraiment
« digne aussi du nom de continent, étaient soumis à des nionar-
« ques puissants et superbes, qui, non contents de régner sur
« l'Atlantide, les îles voisines et une partie de la terre ferme,
« venaient de conquérir la Lybie jusqu'à l'Egypte, et l'Europe
« jusqu'à la Tyrrhénie. Ils avaient rassemblé leurs armées : et
« peut-être vos pères et les nôtres, tous les peuples en deçà du
« détroit allaient être leurs esclaves. Mais on vit alors briller
« entre tous les hommes, ô Solon, la force et la valeur de ta
« patrie : Athènes, qui dut le commandement à son égalité d'âme
« et à ses talents militaires, mena d'abord les Grecs au combat,
« mais délaissée par ses alliées, seule elle affronta le péril, ter-
« rassa les conquérants, éleva des trophées, garantit de Tescla-
w vage les nations encore libres, et, jusqu'aux colonnes d'Hercule,
« rendit aux autres l'indépendance et la paix. Les siècles amenè-
« rent ensuite le jour inévitable, la nuit désastreuse, où, dans
« un tremblement de terre, au milieu des inondations, tous vos
« guerriers furent entraînés sous les abîmes, et Tile Atlantide « recouverte à jamais par les flots. Aujourd'hui cette mer est « inaccessible et la fange du continent englouti arrête les navi- « gateurs qui veulent visiter ses ruines. »
Telle est cette célèbre tradition, Tune des plus précieuses assurément que nous ait léguées l'antiquité et Tune des plus fécondes aussi en discussions et en controverses. Elle a donné lieu, en effet, à quantité de suppositions et d'interprétations. Ainsi d'ailleurs que tout le Tintée de Platon, car ce dialogue renferme, comme on sait, outre ce récit relatif à l'Atlantide, un exposé complet des idées cosmogoniques des anciens et de leurs théories sur la formation de l'univers. De nos savants, les uns ont cru que l'Atlantide était l'Amérique elle-môme, d'autres que c'était simplement une partie de l'Amérique, une île américaine, probablement Saint - Domingue, d'autres qu'elle s'élevait entre l'Amérique et l'Europe ou l'Afrique, que les Açores ou les Canaries en sont lès derniers restes. Bailly la place dans l'océan Glacial, et Moreau de Jonnès dans la mer Noire, car pour lui les colonnes d'Hercule sont le détroit de lénikalé. Cuvier, avec le ton tranchant qu'il prend souvent, nie purement et simplement la valeur de la tradition et rejette l'Atlantide et les Atlantes dans le domaine de la fable ; d'Anville fait à peu près de môme.
Mais mon lecteur sait maintenant à quoi s'en tenir sur la valeur de cette tradition, car il a lu et compris la carte de l'océan où se sont passés les faits dont il vient de lire le récit. 11 sait que l'Amérique était jadis unie à l'Europe et à l'Afrique, qu'elle s'est séparée d'elles violemment par une série de chocs suivis d'autant de tractions, et qu'elle s'est ainsi peu à peu éloignée de l'ancien continent, tout en changeant beaucoup de structure et déforme. On ne peut donc dire aujourd'hui quelle était au juste la terre que les anciens ont plus particulièrement connue et désignée sous le nom d'Atlantide, mais il est certain que cette terre était une terre américaine ou dépendante de l'Amérique. Elle s'est, soit abimée complètement sous les flots, soit seulement éloignée. Qu'importe? Il suffit de savoir que l'Atlantide a existé, qu'elle n'est point une chimère. Et les cartes le prouvent, ou du moins rendent le fait infiniment probable. Leur langage confirme de tous points celui des premiers hommes, qui ont va et senti les événements.
Nous dirons donc, pour abroger, que l'Atlantide c'est l'Amérique.
Séparée de Fancien continent par une série de chocs, de tractions et de cataclysmes dont un au moins, le dernier, a été postérieur à la venue de Thomme sur la terre, TAllantide a été retrouvée il y a quatre cents ans seulement par le marin génois Christophe Colomb. Platon nous a appris comment elle avait été perdue. Le célèbre historien de la Géographie, Vivien de Saint- Martin, va nous apprendre comment elle a été retrouvée. Son récit doit être cité, même après celui de Platon, du grand philosophe athénien, vu Tintérêt qu'il offre et les enseignements qui s'en dégagent.
« Enfin, il (Christophe Colomb) arrive à Madrid (en 1486), où de puissantes interventions le conduisent jusqu'à Ferdinand et à la reine Isabelle. Tous deux sont Trappes du ton de dignité simple, et en même temps de l'accent sincère et convaincu de cet étranger, qui vient leur offrir, si l'on veut mettre un seul navire à sa disposition, d'ouvrir à l'Espagne une route vers les riches contrées de l'Inde, infiniment plus facile et plus courte que celle que cherchait le Portugal, depuis soixante-dix ans. Le roi croit reconnaître la- possibilité pratique de l'entreprise; néanmoins, il veut s'entourer des lumières de ceux qu'il regarde comme les plus aptes à juger une pareille question.
« Une junte est formée (une commission, comme on dirait aujourd'hui), dans laquelle on appelle les hommes que l'on regardait comme les lumières de l'Espagne. C'étaient des mathématiciens, des professeurs, des astronomes, pour la plupart appartenant à des communautés religieuses — car la science alors, surtout en Espagne, n'était pas encore laïque — et avec eux plusieurs dignitaires de l'I^lglise. C'est devant cet aréopage, qui se tint à Salamanque, au couvent de San-Stephano, que Colomb dut exposer et défendre ses propositions.
« Là, commence pour lui une épreuve plus rude, peut-être que celles qu'il a déjà traversées. Tout ce que douze siècles de déchéance intellectuelle et scientifique, tout ce que les arguties scolastiques et monacales, tout ce que l'interprétation étroite des textes de l'Ecriture ont accumulé d'ignorance, de préjugés, de dogmatisme intolérant et d'objections puériles contre les vérités physiques que la science ancienne avait déjà comprises, Colomb doit l'entendre et le subir. Il lui faut reprendre vingt fois des démonstrations vingt fois établies, et qui viennent s'émousser contre ces dures intelligences, rétrécies par l'éducation scolastique. Qui dira jamais tout ce que ce grand esprit dut soufiFrir
M OCÉAN ATLANTIQUK
dans une pareille lutte? Deux ou trois de ses juges seulement furent entraînés et prirent sa défense; et, comme on n'ose pas tout à fait, devant une raison si ferme et si logique, le rejeter parmi les simples visionnaires, on lui oppose la force d'inertie, dernière ressource d'une autorité sans arguments. Des mois se passent et la jiïnte n'a pas fait connaître sa décision. Les circonstances se prôtaientd'ailleurs à ces longs ajournements. Les Maures tenaient encore dans Grenade, dernier rempart de leur puissance abattue; et le roi Ferdinand, secondé par la virile énergie de sa femme, Isabelle de Castille, rassemblait toutes ses forces pour achever raffranchissement de l'Espagne. Enfin, le 4 janvier 1492, les couleurs réunies de Castille et d^Aragon flottèrent sur les tours de TAlhambra. Depuis quelques semaines seulement, la junte de Salamanque avait fait connaître sa décision. Par l'organe de son président, Fernando de Talavera, qui fut, un peu plus tard, archevêque de Grenade, la junte estimait « que le projet soumise son examen était vain et impossible, et qu'il ne convenait pas à de grands princes de s'engager dans une semblable entreprise sur des fondements aussi faibles que ceux qu'on avait produits. »
« Colomb, l'âme brisée, avait quitté le camp et se disposait à quitter l'Espagne ; une dernière démarche tentée près de la reine par un des fidèles protecteurs du pauvre marin changea tout à coup la face des choses. Le jugement droit d'Isabelle avait apprécié, mieux que le roi lui-même, l'homme et le projet. « Je me charge de l'entreprise pour ma propre couronne de Castille, avaitelle dit dans un de ces moments où l'âme obéit à un entraînement subit ; je fournirai l'argent nécessaire, dussé-je mettre mes diamants en gage. » Un courrier est expédié et ramène Colomb ; les conditions de l'entreprise sont immédiatement stipulées dans les termes les plus honorables. Colomb aura, pour lui et ses héritiers à perpétuité, le titre d'amiral dans toutes les terres qu'il pourra découvrir; il en sera vice-roi et gouverneur général. L'ordre est envoyé à Palos, port de la côte d'Andalousie, au nordouest de Cadix, d'équiper deux caravelles dans le délai de dix jours, avec la faculté donnée à l'amiral d'y joindre un troisième bâtiment. »
Tel est le beau récit que nous fait l'historien des tribulations de Colomb et de son triomphe final.
Remarquez le point de départ de Colomb et son point d'arrivée. Il part de Palos, du saillant extrême de l'ancien monde, et il
arrive aux îles Lucayes au fond du rentrant du nouveau monde qui lui fait face, et qui a jadis été creusé par ce saillant. Ainsi Colomb a suivi exactement le même chemin que la pointe ibérique elle-même avait suivi des milliers d'années auparavant, et il a retrouvé lui, pauvre marin, à travers les abîmes océaniques, le sillon tracé par une pointe aveugle.
Au fond de cette anfractuosité oii a été poussé' son vaisseau se creuse un port immense aux rivages duquel aboutissent la plu-> part des grandes avenues naturelles de rAmériquc, comme nos routes et nos chemins de fer viennent aboutir aux quais de nos ports. Colomb mouille dans ce port et reconnaît lui-môme l'entrée de ces avenues. Ses successeurs font le reste et bientôt le nouveau monde est pénétré de toutes parts, envahi, conquis par le colon européen, Thomme blanc, auquel vient bientôt s'ajouter le colon africain, Thomme noir, celui-ci, il est vrai, amené de force, car jamais il n'aurait eu, à lui tout seul, Tidée de faire le voyage. Or, il fallait qu'il le fit !
Tous Tépée à la main, ou la pioche sur l'épaule, outils microscopiques et vivants, fourmis blanches et fourmis noires mêlées à des fourmis rouges autochthones, viennent remuer ce sol- déjà fouillé d'avance par des épées rocheuses et des pioches gigantesques. Et quelles épées ? Quelles pioches ? Celles mêmes qui arment et terminent les continents d'où ils sont partis.
Pendant quatre siècles, l'ancien monde envoie ainsi au nouveau, à pleins navires et à pleines flottes, ses cargaisons humaines. L'Espagne surtout, placée au saillant extrême de l'ancien monde, avec ses chaînes divergentes et ses vallées qui s'inclinent vers l'Atlantique, se vide littéralement, au point d'en devenir presque exsangue. C'est comme un tromblon, l'arme nationale des Espagnols, qui tire et se décharge sans interruption ni relâche, jusqu'à ce que poudre et balles manquent absolument. Ainsi se croisent les races et se fécondent les mondes. Ainsi naissent de nouvelles nations et de nouvelles races d'hommes. Et dans sa marche fatale, cette humanité qui se dit intelligente et libre suit invariablement les voies tracées à la surface de la terre par les chocs et les pénétrations de la matière. Elle même, hélas ! est une matière, ni plus ni moins libre que l'autre dans sa m£i.rche, ni plus ni moins aveugle et sourde dans ses chocs et ses d&structions.
Maïs ces oscillations des peuples cesseront-elles, comme celles i^ la. matière ont cessé, si tant est que celles-ci aient cessé ?
Verra-t-on un jour les peuples confinés chez eux, dans des places et dans des limites déterminées, contents de leur lot, sans ambition et sans expansion, jouissant chacun chez soi des bienfaits d'une paix perpétuelle ? Certains idéologues le croient, et c'est la perspective qu'ils font briller à nos yeux. Mais elle est éloignée, et, j'ose le dire, peu séduisante « Vita in motu » disaient les anciens. Le mouvement, c'est la vie ; l'immobilité, c'est la mort. Donc, après la 'fluctuation qui a porté les hommes de l'ancieD monde vers le nouveau, commencera sans doute une fluctuation contraire ; et la période de stagnation et d'arrêt momentané que notre siècle traverse, après l'agitation terrible des derniers siècles, n'est que le temps très court pendant lequel le balancier humain, parvenu au sommet de sa course, s'arrête avant de redescendre. Les jeunes peuples de l'Amérique sont l'espoir de l'avenir. Les uns, encore au berceau, s'y agitent d'une façon terrible, brisent leurs lisières, mordent leurs nourrices, et, par leur vacarme et leurs cris, apprennent au monde entier qu'ils existent. Les autres, déjà adolescents, grandissent, embellissent, étudient et s'apprêtent à remplacer leurs aines, c'est-à-dire nous. Un jour ils viendront nous faire visite, reprenant, sur de bons steamers cuirassés, le chemin que les guerriers Atlantes suivaient, il y a quarante siècles, sur des pirogues ou des canots d'écorce. Mais ceci regarde nos neveux. J'ai terminé la leçon sur l'Atlantique.
A Toppositc de la brèche Atlantique, sur Tautre hémisphère de la Terre, s'étend un océan immense qui recouvre cet hémisphère presque tout entier. C'est Tocéan Pacifique. Comme l'Atlantique, il baigne à la fois l'ancien et le nouveau continent, mais il les baigne sur leur autre face, sur leur face dorsale, face qui est renforcée par la grande arête rocheuse qui fait le tour des continents et constitue en quelque sorte leur épine dorsale. Il s'ensuit que cette grande arête forme les rivages du Pacifique et r.enveloppe entièrement.
Je' dis entièrement. En effet, du côté du nord, de l'est et de l'ouest, ses limites sont précises. Ce sont les bords des continents asiatique, africain et américain, bords qui sont renforcés par la grande arête faîtière de ces continents. Mais, du côté du sud, ses limites sont ou paraissent moins précises. ,
La même difficulté nous a arrêtés lorsque nous avons fait l'étude de l'Atlantique. Nous avons cherché ses limites méridionales et nous ne les avons trouvées qu'en reconstituant par la pensée la portion rompue et manquante du circuit continental. Cette portion, constituée par la boucle australienne, a été rejetée lie l'autre côté du pôle, et elle a élé remplacée, autant du moins qu'un continent peut l'être, par un disque continental de formation relativement récente qui recouvre le pôle et ses abords.
Devons-nous prendre pour limites des océans Atlantique et Pacifique les débris de la boucle australienne ou le continent
nouveau qui les remplace ? On peut faire le choix qu'on veut. Pour nous, nous prendrons pour limite le nouveau continent qui s'est formé au pôle Antarctique.
Nous avons fait pourtant l'autre choix dans la leçon précédente, parce qu'en somme ce choix était permis, parce qu'il importait de pousser aussi loin que possible la discussion, et de suivre aussi loin que possible le sort de ces fragments- enlevés au circuit des continents, enfin parce que nous ne pouvions pas savoir qu'on en pouvait faire un autre.
Mais, maintenant que nous le savons, il n'y a pas à hésiter. La boucle australienne n'est plus ; ses débris gisent épars dans un hémisphère autre que celui dont ils proviennent. Enfin un jeune continent a surgi à la place que jadis occupait l'Australie. C'est donc ce continent, cette barrière nouvellement créée entre les deux hémisphères que nous devons prendre pour limites des océans qui se creusent dans ces hémisphères. Place aux jeunes ! Cette grande loi régit aussi bien le monde minéral que les autres mondes supérieurs.
Nous dirons donc que le Pacifique s'étend du côté du sud jusqu'aux rivages du continent Antarctique ; la ligne de ces rivages est jalonnée par une ligne de terres presque continues et reconnues, qui s'étend au sud du Pacifique, vis-à-vis Madagascar, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Le reste du circuit nous manque, nous nous en passerons. Vu le resserrement des méri- .diens dans cette zone antarctique, cette lacune est négligeable sur l'ensemble des contours de locéan Pacifique. Et sa forme apparaît très nettement. C'est un cirque longitudinal régulier et parfaitement caractérisé. Sa forme est ovale ou plutôt trapézoïdale. C'est celle d'une bouche humaine ouverte largement, forme que nous avons déjà observée dans une foule de cirques (mer Noire, Méditerranée occidentale, etc.) et qui caractérise les cirques longitudinaux. La lèvre supérieure est formée par les rivages des continents africain, asiatique et américain, elle se recourbe fortement sur elle-mômc, et s'entr'ouvre en son dôme au point qui correspond à la gouttière nasale d'une lèvre humaine.
Sa lèvre inférieure est formée par les rivages du continent Antarctique, depuis le méridien du cap Horn jusqu'à celui du cap de Bonne-Esjiérance. Sa forme paraît être droite^ car les terres qui la jalonnent et qu'on connaît sont situées pour la plupart sur le cercle antarctique ou dans son voisinage. Et toutefois cette lèvre parait se creuser profondément sur la méridienne 0** — 180°
qui passe près du détroit de Behring; car James Ross a trouvé à cette place un vaste enfoncement qui s'étend jusqu'au 78* degré de latitude, et au fond duquel s'élèvent les célèbres volcans Erebus et Terror dont nous avons parlé dans la précédente leçon. Cette cavité est donc le ventre du cirque Pacifique, et la méridienne du détroit de Behring indique sa flèche. Cette méridienne coïncide à quelques degrés près avec celle de Paris.
Enfin les commissures du cirque sont situées, Tune entre l'Afrique australe et le continent Antarctique, l'autre entre l'Amérique australe et le môme continent (terres Louis-Philippe, Graham et Alexandre). Toutes deux sont ouvertes, et la première est plus ouverte que la seconde ; par ces deux commissures les deux grandes nappes océaniques de la planète, le Pacifique et rAtlantique, sont unies et communiquent largement.
Un grand seuil sous-marin, très puissant et très large, s'étend en travers du Pacifique, unissant les deux moitiés de la lèvre supérieure en leurs milieux. C'est comme la ligne menée dans un triangle parallèlement à sa base et à égale distance de sa base et de son sommet. Ce seuil est chargé d'iles de grandeurs très diverses, mais qui vont en général en diminuant à mesure qu'on s'éloigne des côtes d'Asie pour se rapprocher de celles de l'Amérique qui se réduisent à une simple poussière insulaire vers le milieu du bassin, poussière qui devient de plus en plus rare à mesure qu'on approche de l'Amérique et qui même disparaît dans son voisinage immédiat. Ce barrage naturel divise le bassin du Pacifique en deux bassins de superficie inégale. Le bassin supérieur équivaut à un peu plus de la moitié du bassin inférieur.
Le compartiment supérieur reproduit identiquement la forme du Pacifique tout entier, par la raison qu'une parallèle menée à la base d'un triangle isole de ce triangle un triangle semblable au premier.
Le compartiment inférieur a une forme trapézoïdale allongée.
Ce compartiment est à son tour divisé dans le sens perpendiculaire à sa longueur par un triple seuil qui part des extrémités inférieures de l'Australie orientale, de l'Australie occidentale et de la Nouvelle-Zélande, et qui s'allonge vers le sud, c'està-dire dans la direction du continent Antarctique, dans la masse duquel il va se fondre. Les trois branches de ce seuil étant très rapprochées, car la largeur de chacun d'eux est grande et ne
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laisse entre lui et son voisin qu'un intervalle étroit, on peut les supposer confondus en un seul et dire qu'un grand seuil part de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande et va s'unir au continent Antarctique.
Ce seuil divise le Pacifique méridional en deux compartiments dont chacun est un cirque longitudinal.
En effet, les seuils dont il vient d'être question divergent légèrement l'un au sud-ouest, l'autre au sud-est pour aller rejoindre l'Afrique australe et l'Amérique australe. Ils touchent tangentiellement le continent Antarctique qu'ils enveloppent, et le système de rides qui les constitue se raccorde régulièrement à ses rivages.
Il suit de là que ces cirques sont des cirques longitudinaux comme les autres ; du reste il suffit de regarder la carte pour s'en convaincre. L'un de ces cirques est occupé par l'océan Indien; l'autre par un océan sans nom géographique. Nous lui donnerons le nom de Pacifique sud-oriental. Et nous donnerions à l'autre le nom de Pacifique sud-occidental, s'il n'avait déjà un autre nom usuel, celui d'océan Indien, qui lui suffit.
Telle est la disposition du bassin de l'océan Pacifique. Maintenant quelle est son origine ?
Ce sont des pénétrations sans doute. Mais lesquelles ? 11 y en a plusieurs que nous avons déjà constatées :
1* Les pointes supérieures des continents asiatique et américain, c'est-à-dire la Sibérie orientale et l'Alaska, ont joué l'une contre l'autre et sillonné la zone océanique voisine. Ces pointes ont parcouru tout le triangle septentrional, tout le bassin supé- ' rieur du Pacifique. L'aspect des côtes asiatiques et nord-américaines le prouve indubitablement. Donc on peut attribuer au jeu de ces deux pointes la production du bassin supérieur, et la création du seuil qui le sépare du reste de la cavité Pacifique.
2° La pointe sud-américaine a lutté contre la pointe africaine et porté ses coups dans l'océan Indien. Il y a même laissé, comme nous l'avons dit, un témoin, l'île de Madagascar. Ses pénétrations ont été très amples et ne se sont point arrêtées à la position qu'occupe cette île, mais se sont étendues jusqu'au bloc australien. En effet, ce bloc a été amputé de TAfrique par la pointe américaine et transporté du même coup par cette pointe à la place où aujourd'hui il se trouve. Donc l'océan Indien a été tout entier sillonné par la pointe américaine. On peut donc attribuer la production de ce cirque aux pénétrations de cette pointe.
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y La pointe de l'Afrique australe a pénétré dans le cirque sud-oriental du Pacifique. Ces pénétrations ont été très amples, puisque toute la côte américaine est arasée jusqu'à l'équateur. Donc on peut attribuer la production de ce troisième cirque aux pénétrations de la pointe africaine.
Il ne faut pas oublier que celte pointe africaine a été jadis prolongée par le bloc australien; mais qu'elle ait agi seule, ou qu elle ait été renforcée par ce bloc complémentaire, le phénomène ne change pas. 11 présente seulement deux phases : dans la première les pénétrations sont plus amples que dans la seconde, voilà tout. Nous verrons que le plus simple examen de la carte hydrographique confirme ces inductions. On voit parfaitement sur cette carte les traces des coups portés d'abord par la pointe africaine entière, puis par la pointe raccourcie. Ces traces sont les grands seuils qui bossellent la cuvette de l'océan Pacifique.
En premier lieu, le grand seuil du milieu, qui sépare le cirque sud-oriental du cirque supérieur. Ce seuil, que nous avons dit avoir été soulevé par le jeu des pointes sibériennes et alaskiennes, du moins sur sa face nord, a reçu sur son autre face, sur sa face sud, les coups de la pointe africaine, qui ont contribué aussi à le modeler de ce côté.
En second lieu, un seuil qui s attache à la Patagonie se recourbe dans Tintérieur du bassin qui nous occupe, accusant avec une netteté admirable la trajectoire de la pointe africaine raccourcie, tronquée du bloc australien.
Ainsi la considération seule des phénomènes déjà connus et signalés précédemment suffirait parfaitement pour expliquer le «reusement de Timmense bassin qui nous occupe. Mais bien d'autres causes plus grandes l'avaient déjà façonné auparavant, et celles que nous venons de signaler ne sont que des causes secondes, bien certainement.
Déjà nous avons vu dans une des leçons précédentes que l'Amérique méridionale a, par son angle nord-occidental, lutté •contre l'Amérique septentrionale, et qu'elle a porté ses coups dans le bassin du Pacifique. Voilà déjà une nouvelle cause qui intervient. Cela a dû se passer à l'époque où les Andes, les montagnes Rocheuses et toutes les grandes chaînes de la planète s'allongeaient parallèlement à Téquateur, ou à peu près, formant un anneau plus ou moins large dont les divers tronçons, qui sont devenus plus tard nos continents actuels, se choquaient et se pénétraient les uns les autres, passant tantôt au-dessous des
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tronçons voisins, et tantôt s'enfonçant directement dans leur masse. Or, dans cette situation, les divers continents ont pu avoir des jeux et des pénétrations illimitées en quelque sorte. Tout le bloc, par exemple, qui constitue l'ancien continent a pu passer sous Tautre bloc qui est devenu le nouveau, et inversement. Ce n'est donc pas seulement l'Afrique australe, ni l'Amérique australe, ni les pointes supérieures de l'Amérique ou de l'Asie qui ont fait le Pacifique, ce sont les continents tout entiers. Ils se sont façonnés sur leur face dorsale, comme ils se sont façonnés sur l'autre face, et ils ont enfoncé toute leur masse, et non pas seulement une partie, une pointe de longueur limitée, dans l'immense bassin qui nous occupe.
Ce résultat peut surprendre mon lecteur. Mais raisonnons par analogie. Considérons TAnatolie et la péninsule balkanique. Leurs chocs ont engendré la brèche de TArchipel grec, de même que les chocs de nos continents ont engendré l'Atlantique. Mais, avant de se frapper de front, les péninsules anatolienne et balkanique ont lutté Tune contre l'autre, passant tantôt audessus, tantôt au-dessous de l'autre. Ainsi l'Anatolie, passant audessous de la Grèce, a creusé l'Adriatique, peut-être même pénétré dans la Méditerranée occidentale, dans la mer Tyrrhénienne et dans celle de Sardaigne.
Ainsi nous expliquons un peut-être par un autre peut-être. Cela indique qu'il faut nous arrêter. Nous devons nous borner à ce qui est certain, c'est-à-dire aux effets des causes secondes, aux événements les plus proches de nous. Les phénomènes plus grands et d'ailleurs similaires, ne différant des autres que par l'échelle plus vaste sur laquelle ils se sont produits, ne doivent qu'être indiqués très légèrement. C'est comme rhorîzon d'un tableau, les derniers lointains d'un paysage. Le peintre doit les traiter largement, il doit avoir la touche extrêmement légère, s'il veut que sa toile plaise et qu'elle soit regardée. Je termine donc ici ces considérations sur Torigine du Pacifique. Il nous resterait maintenant à décrire chaque bassin particulier. Mais je n en ferai rien, que mon lecteur se rassure. Moi-même j'ai la nausée à la seule pensée d'avaler les Sandwich et autres îles aussi incomestibles. Que serait-ce de mon lecteur ? Mais peut-être me permettra-t-il de lui dire quelques mots des gros blocs étrangers à l'océan dans lequel ils se trouvent présentement enfermés, blocs qui faisaient jadis partie intégrante du circuit des continents, qui ont passé la plus grande partie de leur existence de blocs dans
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la société et la fréquentation des continents civilisés de l'autre hémisphère, et qui par suite de violences impardonnables, de crimes attentatoires à la sécurité et au bon ordre de la société où ils vivaient, en ont été exclus, transportés vivement dans l'autre hémisphère et relégués chez les anthropophages, dans les solitudes réfrigérantes du Pacifique. Je veux parler de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de Madagascar et de quelques autres îles, déportées comme elles et traitées en simples convicles qu'elles sont.