‹ Traité de géologie (volume 2)Chapitre 426 sur 483 · COHSIDÉRATIOHS SUR LA DURÉE DE L'ÉPOQUE QUATERHAIRB · texte numérisé non relu

COHSIDÉRATIOHS SUR LA DURÉE DE L'ÉPOQUE QUATERHAIRB

■Tpotliéses eosmtiimes. — Bien des opinions ont été émises relativement à la durée des temps quaternaires. Plusieurs ont même essayé de la traduire en chiffres, en attribuant le refroidissement glaciaire à un phénomène astronomique. Les uns ont admis que la précession des équinoxes, en faisant coïncider tour à tour, pour chaque hémisphère, le solstice d'hiver avec le périhélie ou avec l'aphélie, devait amener, à des intervalles d'environ dix ou onze mille ans, des alternatives de périodes chaudes et de périodes froides. D'autres, trouvant, non sans raison, cette cause de froid insuffisante, ont fait intervenir les variations de l'excentricité terrestre, attribuant les grands froids glaciaires à la coïncidence d'un hiver en aphélie avec le maximum d'excentricité de l'orbite. Nous examinerons plus loin les conséquences possibles d'une telle combinaison. Disons seulement que, dans ce cas, suivant les auteurs, l'époque de la grande extension des glaces aurait eu lieu de 225 000 à 550 000 ans avant notre ère, et que sa durée aurait été, pour les uns de 160, pour les autres de plus de 2000 siècles.

Tous ces calculs ont à nos yeux le tort de reposer sur une hypothèse gi^atuite, à savoir que l'extension des glaces réclame une cause de froid, alors que, au moins pour ce qui concerne les massifs alpins et pyrénéens, celte extension a

eu lieu sous un régime surtout humide et par une température qui permettait, dans nos vallées, Texistence des grands herbivores et celle de végétaux sensibles comme le fîguier. Si, comme c*est notre opinion, de simples changements géographiques, tels qu^une modification dans le régime des vents ou dans le parcours des courants dérivés du Gulf-Stream^ suffisent pour expliquer les circonstances de Tépoque quaternaire, l'astronomie n*a plus rien à voir dans cette question et sa précision ne peut profiter en rien à l'évaluation de la durée des temps glaciaires.

Argument» tirés de la fomiatioB éem dép4^ta. — Peut-on, du moins, se faire une idée de la valeur relative de cette durée d'après les dépôts étalés dans nos plaines et nos vallées, ou encore d'après les variations de la faune? Plus d'un auteur l'a pensé, et il en est beaucoup aux yeux de qui des milliers de siècles ont été nécessaires à l'accomplissement de tant de choses. Mais la plupart du temps cette appréciation se fonde sur l'idée, tout à fait erronée selon nous, que le creusement des vallées est l'œuvre de l'époque quaternaire. C'est ainsi qu'après avoir constaté qu'entre la grotte du Moustier et celle de la Hadelaine. dans la vallée de la Vézère, il y a une différence de niveau de 27», H. Broca écrivait : « Ce creusement de 27 mètres, dû à l'action des eaux, s'est effectué sous les yeux de nos troglodytes et depuis lors, pendant toute la durée de l'époque moderne, c'est-à-dire pendant des centaines de siècles, il n'a fait que très peu de progrès. Jugez d'après cela combien de générations humaines ont dû s'écouler entre l'époque du Moustier et celle de la Madelaine! (i) » Or, d'une part, il y a eu seulement déblaiement de la vallée occupée par des dépôts meubles; et, d'autre part, s'il ne s'est rien fait depuis, c'est que la rivière avait conquis sa pente d'équilibre.

Nous l'avons déjà dit, l'époque quaternaire a trouvé presque partout les détails de l'orographie et de l'hydrographie constitués comme ils sont aigourd'hui. Les gorges destinées à l'encaissement des glaciers étaient déjà creusées, comme aussi les vallées où les grands cours d'eau avaient, dès le miocène ou tout au moins dès le pliocène, commencé à étaler leurs alluvions. D'ailleurs, juger par ce qui se passe sous nos yeux du temps qui a été nécessaire, soit pour déblayer certaines vallées encombrées de dépôts meubles, soit pour amener jusqu'à Lyon les blocs erratiques du centre de la Suisse, serait oublier, d'abord que les précipitations atmosphériques étaient alors au moins dix ou vingt fois plus abondantes que de nos jours, ensuite que des mouvements du sol ont dû, à plus d'une reprise, restituer aux rivières une pente torrentielle. En somme, la période quaternaire a été caractérisée par une activité tout à fait exceptionnelle des agents extérieurs, et rien, dans ce qui se passe sous nos yeux, n'en peut donner une idée juste, si ce n'est ces énormes éboulements «pie, de temps à autre, de grandes pluies occasionnent dans les montagnes, ou ces entassements

(1) Aê9oc. française. Congrès de Bordeaux, 1872, p. 1212.

d^alluvions que la rectification d*un cours d'eau comme la Kander amoncelé en quelques années sur un même point (i).

i^arlatloBs oryaBl^pMs. — Les variations de la faune se réduisent à la disparition de quelques grands pachydermes, que la main de Thomme aurait suffi à éliminer de TEurope, lors môme que notre sol eût continué à leur fournir une nourriture abondante. Quant à la flore, elle est restée la même : seule, la dislribution de quelques espèces a changé par voie de migration. Dans la faune marine, aucune modification ne s^est fait sentir, si ce n'est dans la distribution géographique des coquilles littorales arctiques. De la sorte, si les dépôts terrestres de Tépoque quaternaire ne nous étaient pas connus, il ne viendrait à l'idée d'aucun géologue de faire pour cette phase de Thistoire du globe non pas un système, ni un étage, ni un sous-étage, mais même une simple assise, puisque, jusqu'au sommet du pliocène, inclusivement, le principe de la distinction des assises est fondé sur les variations de la faune malacologique.

Ajoutons que c'est faire peu d'honneur à l'intelligence humaine que de laisser dans le même état de barbarie, pendant des centaines ou même des dizaines de raille années, l'homme qui avait déjà su tailler les silex de Saint-Acheul et du Moustier. Mais, cette raison mise à part, nous ne voyons, dans les faits géologiques de l'époque quaternaire, absolument rien qui motive les évaluations considérables devant lesquelles certains auteurs n'ont pas reculé.

Incertitiide des appréelatloiis cfarononiétrlqaes. — Nous n'irons pas plus loin et nous ne chercherons pas, à l'exemple de quelques autres, à trouver, dans l'épaisseur des alluvions de nos principales vallées, les éléments d'une chronologie réduite de l'époque quaternaire. Telle succession régulière de dépôts alternativement graveleux, limoneux et charbonneux, où l'on s'est plu à voir les produits successifs des saisons d'une même année, ne représente, en réalité, que la suite normale des apports des crues; car chaque inondation commence par une phase violente, avec entraînement de graviers, et se poursuit par une phase limoneuse, à laquelle succède le dépôt des matières végétales arrachées aux rives par le flot. Mais rien n'indique à quels intervalles les crues se sont succédé, et d'ailleurs les dépôts d'alluvion sont partout interrompus par des phases d'émersion dont aucun signe ne révèle la durée. La science n'en est pas encore à ce point, d*avoir conquis un chronomètre qui lui permette de mesurer le temps écoulé, même dans la période qui a inmiédiatement précédé la nôtre. Il est sage de n'attendre cette conquête que de l'avenir et, pour nous, il nous suffit d'avoir établi à quel point sont dépourvus de base rigoureuse tous ces calculs qui distribuent généreusement les centaines et les milliers de siècles entre les diverses phases de l'époque quaternaire.

(1) V. a?ttè, p. 215.

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