U VIE SUR LES CONTINENTS. H
rÂmcrique du sud, pullule aujourd'hui dans les Pampas; de môme, ÏAnachargh sttiquoMtntm^ algue des rivières américaines, se développe avec une vigueur étoimante en Angleterre, où elle a dû être amenée, soit par des navires, soit dans des bols exotiques. Une même zone ne se montre donc homogène, au point de vue de la flore, que si elle n offre pas de solutions de continuité, infranchissables eu égard au mode habituel de propagation des végétaux. Partout où des semences ne peuvent être ni entraînées par les vents, ni flottées sans altération par les eaux, ni transportées par des oiseaux, il faut Tintervention de l'homme pour rétablir, dans les diverses parties d'une zone climatérique, l'identité de productions végétales que justifient les propriétés du milieu.
Biqpéces «ujoiirtes. — A Ce phénomène se rattache celui, si remarquable, des espèces disjointes. On donne ce nom à des espèces qui apparaissent comme cantonnées dans plusieurs districts actuellement dépourvus de toute communication directe; de telle sorte qu'en marquant sur une carte ce qu'on appelle leurs oiret de dispersion, on obtiendrait une série de taches discontinues, séparées les unes des autres par de larges espaces, où se trouvent généralement des bras de mer ou des chaînes de montagnes. Ainsi le palmier nain ou Chamœrops umilis existe dans le midi da Portugal et le sud-est de TEspagne, manque dans le Roussillon, le Languedoc, la Corse et la Sardaigne, mais reparait à Livoume. On le retrouve en Sicile et, quoique commim en Algérie, il n'existe pas en Egypte. Le Rhododendron ponticum, originaire du pied du Caucase et inconnu dans toute la région qui s'étend entre l'Archipel grec et l'Algérie, forme une colonie dans la Sierra de Honchique en Espagne et dans les Algarves en Portugal.
Ce phénomène ne peut s'expliquer que de deux manières ; ou bien chacime de ces espèces a apparu dans plusieurs centres de création indépendants, à partir desquels elle s'est propagée en élargissant peu à peu son domaine ; ou bien ces aires de dispersion, aujourd'hui disjointes, ont fait autrefois partie d'un même ensemble, qu'une série de phénomènes géologiques a successivement morcelé en parties discontinues. Cette dernière solution concorde, beaucoup mieux que la précédente, avec ce que nous enseigne l'observation et, en particulier, elle trouve une justification immédiate dans la facilité avec laquelle elle explique l'une des circonstances les plus remarquables de la géographie botanique, à savoir l'uniformité de la flore des hautes régions.
AflteKéM polaires de la ▼é^tatiom des haotos cimes. — On a constaté depuis longtemps que la végétation des hautes cimes de la Suisse, non seulement ressemble à la flore polaire par son aspect général, mais encore comprend des espèces identiques avec celles du Spitzberg et du Groenland. Sur le cône terminal du Faulhorn, Ch. Martins a recueilli 152 phanérogames, dont 40 se retrouvent en Laponie et 8 au Spitzberg. Le Jardin du glacier du Talèfre renferme 128 plantes dont 87 phanérogames; de ces dernières, il en est 24 de la Laponie et 5 du Spitzberg. Les Montagnes Blanches du New-Hampshire et celles du La-
116 PUYSIOGRAPUIK.
brador renferment des espèces européennes et on en retrouve aussi dans TAtlas, en Abyssinie, au Brésil et dans les Andes elles-mêmes : or des distances de 1000 à 10000 kilomètres séparent ces aires disjointes et il est impossible d^admettre que la propagation ait eu lieu par les vents ou par Tintermédiaire des oiseaux. Mais cette identité s'explique à merveille si Ton se reporte par la pensée à l'époque, relativement bien rapprochée de la nôtre, où les glaciers atteignaient ce développement exceptionnel dont nous aurons plus tard Toccasion de fournir des preuves. Alors on se représente aisément la marche progressive de la flore polaire vers le sud, au fur et à mesure des progrès du refroidissement des cimes, jusqu'au moment où les intervalles susceptibles d'exister entre les régions couvertes de glaces devenaient assez petits pour qu'il fût permis aux végétaux arctiques de les franchir sans difficulté. Vienne la fonte des glaces et, peu à peu, les aires de dispersion des plantes polaires, qui en étaient venues à se confondre en un même ensemble, ne formeront plus autour des massifs glaciaii'es que des auréoles destinées à se resserrer de plus en plus, pendant que la masse principale de la flore reprendra vers le nord le chemin de sa première patrie.
Ce que les vicissitudes des glaces ont produit, d'autres phénomènes physiques sont capables de l'accomplir. Ici c'est une chaîne de montagnes qui sera venue séparer en deux une zone végétale homogène, introduisant, dans l'intervalle, des conditions climatériques tout à fait nouvelles. Ailleurs une dépression maritime aura opéré la même séparation et. dans un cas comme dans l'autre, une des aires ainsi disjointes se trouvera placée dans des circonstances physiques telles que ses caractères originels ne puissent pas se maintenir. Elle perdra donc peu à peu les espèces qui servaient à la définir, et cela d'autant plus vite qu'il s'agira de végétaux offrant un moins grand pouvoir de résistance
Espèces isolées. — Une autre pailicularité de la botanique actuelle est l'existence d'espèces qu'aucun lien ne rattache à l'ensemble des familles aujourd'hui vivantes. Il semble qu'il y ait un abime entre l'organisation de ces formes isolées et celle de tous les végétaux qui les entourent. Or quand ce fait se produit, on constate toujours qu'il s'agit d'espèces dont les analogues se retrouvent en grand nombre dans les formations géologiques. De la sorte, c'est à l'aide des flores éteintes que l'on peut reconstituer la chaîne par laquelle les types d'exception se relient aux autres, comme si la nature actuelle ne nous offrait qu'un tableau très incomplet des combinaisons dont le monde végétal est susceptible.
Nous sommes donc conduits à cette importante conclusion, que la flore actuelle du globe ne se compose pas de groupes organiques homogènes, ayant apparu au même moment et également bien adaptés aux conditions physiques du milieu. Cette flore est, au moins pour un grand nombre des éléments qui la composent, un legs du passé. Chacun des groupes organiques qu'on y peut distinguer doit avoir son histoire, souvent très ancienne et il en est qui sont aujourd'hui dans toute la puissance de leur développement comme il en est d'autres, réduits à ne plus offrir qu'un petit nombre de types, derniers sunivants d'un ensemble dont
LA VIE SUR LES CONTINENTS. ii7
la prospérité réclamait d'autres conditions. Les phénomènes qui ont déterminé ces modifications sont ceux-mémes auxquels les continents doivent les contours et le relief qui les caractérisent aujourd'hui. Ainsi, une fois de plus, il nous faut reconnaître que Tétat actuel du globe ne peut se justifier que par la connaissance de ses états antérieurs, de telle sorte que, dans tout ce qui touche aux formes visibles de notre planète, qu'il s'agisse du régne minéral ou du règne oi^anique, nous sommes invariablement amenés par l'évidence à reconnaître la part que la Géologie devra réclamer dans leur explication.
JLBiaui«x terrestres. Provlaees malaeoloffiqnes. — Létude des animaux terrestres nous conduirait à des résultats identiques avec ceux que nous a fournis l'examen du monde végétal. Nous nous bornerons donc ici à en mentionner les faits principaux.
Parmi les divers embranchements du règne animal, celui qu'il importe le plus de considérer, au point de vue des enseignements que peut en tirer la (léologîe, est l'embranchement des mollusques. D'une part ces animaux S3 déplacent 1res peu et reflètent, par suite, d'une manière assez exacte les circonstances du milieu et de l'autre, c'est à cette catégorie qu'appartiennent la plupart des restes fossiles les mieux conservés.
Les zoologistes ont coutume de distinguer, à la surface du globe, des provinces malacologiquesy définies par la condition que, dans chacune d'elles, la moitié au moins des espèces appartienne en propre à la province. On est ainsi arrivé à reconnaître l'existence de vingt-sept provinces distinctes. Celle qui comprend la France embrasse aussi là Grande Bretagne, la Scandinavie, la Russie et l'Allemagne. On lui a donné le nom de province Germanique, Toutes les péninsules méditerranéennes et le littoral africain forment, par leur réunion, la province lusitanienne.
Particidttrités de Im répartItloB des amlnuiax. — Or les différences que présentent entre elles les diverses régions malacologiques ne trouvent pas, en irénéral, une justification suffisante dans les conditions physiques du milieu. Homme pour les végétaux, il y a des espèces disjointes^ que le hasard ou la volonté de l'homme parviennent à naturaliser dans les régions d'où elles étaient absentes. Ainsi la Dreyssensia polymorpha^ coquille d'eau douce originaire du Ikanube, se multiplie aujourd'hui dans les canaux de l'Angleterre, soit que, depuis la jonction des canaux tributaires de la mer Noire avec ceux qui dépendent du bassin de la mer du Nord, elle ait pu arriver jusqu'à la coque des navires anglais qui fréquentent les ports de la Hollande, soit qu'elle ait été directement hitroduite dans la Grande Bretagne avec des bois de provenance autricliienne. Fji dehors des mollusques, qui ne connaît la merveilleuse rapidité avec laquelle les chevaux, revenus en Amérique avec la conquête espagnole, se sont multipliés dans les Pampas ou bien encore le prodigieux développement des bœufs et des moutons amenés par l'homme en Australie?
In remarquable exemple de la dissemblance des faunes, malgré la similitude
118 PHYSIOGRÂPHIE.
des conditions géographiques, nous est offert par le groupe formé de rArchipel de la Sonde, des Moluques et des iles voisines de TAustralie. A Touest du canal étroit qui sépare les deux îles de Bornéo et de Célébes, on voit se développer sur Java, Bornéo, Sumatra, le Cambodge, une faune entièrement asiatique, tandis «ïue celle de Sumbava, de Florès, de Timor, des Moluques, de la Nouvelle-Guinée, offre un type australien bien tranché ; même les oiseaux diffèrent nettement dans les deux groupes d'îles (1).
L'île de Ceyian, presque entièrement réunie à THindoustan, en diffère grandement par la physionomie générale de ses animaux. Haïti et la Jamaïque n'offrent, dans leur faime, aucune ressemblance avec le continent américain, dont elles sont si voisines et la Nouvelle-Zélande forme un monde à part, aussi séparé de TAustralie que de TAmérique du sud, comme si elle n'était plus que le reste d'un ancien continent peu à peu détruit.
n a remarqué que les îles un peu étendues, telles que Cuba, la Jamaïque, Haïti et Madagascar, ont une faune malacologique spéciale. De plus, celles qui sont les mieux caractérisées sous ce rapport sont les iles que des mers profondes séparent des terres voisines. Au contraire, la Grande Bretagne, qu'un exhaussement de moins de 70 mètres suffirait pour réunir à la France, ne possède, (à l'exception d'une limnée recueillie dans ime seule localité de l'Irlande), aucun mollusque terrestre ou fluviatile qui lui soit propre (2). Or comme il y a, en général, un rapport assez intime entre la profondeur d'un détroit et son ancienneté, on peut en inférer que les iles à faunes distinctes sont celles dont la séparation d'avec les autres terres remonte à la date la plus éloignée.
Les espèces isolées abondent aussi parmi les animaux terrestres et la classification du règne animal, quand on se borne aux types vivants, offre des lacunes que la paléontologie seule donne le moyen de combler. Aussi voit-on se justifier tous les jours l'assertion, émise pour la première fois par Forbes, que les diverses provinces zoologiques sont des groupes organiques d'âges différents, dont les relations mutuelles, dans l'espace, n'ont pas toujours été ce qu'elles sont aujourd'hui.
En résumé, de même que les continents et les océans se sont révélés à nous, à la suite d'un examen attentif, comme des assemblages, plus ou moins hétérogènes, de compartiments distincts, dont on devine que chacun doit avoir son histoire, de même la population animale et végétale actuelle des continents est le résultat des influences multiples que les changements successifs de la terre et des mers ont introduits dans des groupements organiques antérieurs. L'homogénéité n'est pas plus apparente dans les faunes et dans les flores qui nous entourent que dans les formes inertes du globe et, si l'on veut se convaincre de sa réalité, c'est dans la combinaison du présent et du passé qu'il en faut chercher la démonstration.
(1) E. Reclus : La Terre, II, p. 24Î.
(2) P. Fisdier: Manuel de Conchyliologie, p. 191.
LA ¥IB DASft LES MERS
CoMposHKMi de i'e«« de mer. — L*eau de mer offre aux organismes mi milieu remarquable par runiformité de sa composition. Si l'on excepte les contrées polaires, où Teau douce résultant de la fusion des glaces vient surnager à la surface et abaisse un peu la salure des nappes sous-jacentes, ou bien encore certaines mers intérieures, comme la mer Noire et la Baltique, où rapport en eau douce des grands fleuves est supérieur à ce qu'enlève l'évaporation, la composition de Feau de mer est partout à peu près la même. Elle comporte, sur 1000 parties d*eau, de 34,5 à 37,5 de sels dissous, parmi lesquels le chlorure de sodium entre à lui seul pour 27 parties. Le reste se compose de chlorures de magnésium et de potassium, de sulfates de magnésie et de chaux (ce dernier entrant à peu près pour 1,5 dans le résidu salin total), de carbonate de chaux, de bromure de magnésium, enfin d'iode avec quelques traces d'argent et môme de cuivre.
La densité moyenne de l'eau de mer varie depuis 1,029 pour la Méditerranée jusqu'à 1,014 pour la mer Noire ; elle est en moyenne del,028àréquateur et de 1,026 dans le voisinage du pôle arctique. La congélation de l'eau salée a lieu habituellement à — 2<',55; mais à la faveur d'un calme absolu, on peut abaisser à — 3^,9 le point de solidification. Comme le maximum de densité de l'eau de mer est à — 3*,67, on voit que le fond de la mer doit toujours être plus froid que la surface.
SépartHioB des or|f««lnMes llCtora«x. Zone* deForbes. — La distribution
des organismes dans les mers en raison de la profondeur a commencé à être bien connue à la suite des belles recherches d'Ed. Forbes sur la faune de la Méditerranée. Ces recherches, combinées avec celles de MM. Sars, Audouin et Mllne-Edwards ont permis de diviser le lit de la mer, dans le voisinage des côtes, en quatre zones principales :
i* La wne lUlarale ou interci^idale, comprenant la portion du rivage soumise au jeu de la marée.
2* La zonedeê Laminaires, s'étendant du niveau de la basse-mer jusqu'à environ 27 mètres.
y La zone des CoraUines, de 27» à 92".
4<» La wne des Coraux de mer profonde, s'étendant de 92* à 183*" (190 brasses et au delà).
Mac Andrew, dans ses sondages sur les côtes de Norwège, n'avait pas obtenu de coquilles au delà de 365™ de profondeur. Dans la mer Egée, Forbes indique 420" comme la limite d'existence des animaux vivants et 455" [conune celle au delà de laquelle on ne rencontre même plus les coquilles des animaux morts.
120 PHYSI06RAPHIE.
Acceptant pour un moment ce résultat, voyons quels sont les caractèœs principaux des quatre lones qui viennent d'être énumérées.
La 3ime Uitonûe a une amplitude variable avec le jeu des marées. Elle dépend aussi de la forme de la côte et peut faire défaut si cette dernière est tout à fait abrupte, n offrant aucune surface horizontale sur laquelle les animaux puissent s*altacber. Le contour de la côte et la nature des dépôts qui s*y produisent exercent aussi une sérieuse influence. Cette zone est soumise à des circonstances spéciales, car ses habitants sont périodiquement exposés à Tair, aux rayons diivcts du soleil et à toutes les variations de la température. Les espèces ani- UMles n*y sont pas nombreuses; mais les individus y abondent (1).
D après MM. P. Fischer (2) et Vaillant, on peut diviser la zone littorale en trois niions.
!• Région 8ubterrestre, située au niveau des hautes mers d'équinoxe, et caractérisée par LUtorina rudU, L. neritoîdes et les végétaux du genre Lichina.
2^ Région littorale, comprenant, au sommet, le niveau des Balanes, au milieu,
la hauteur des hautes mers de syzygies, le niveau de Mytilus edulis avec les genres Littorina et Patella, à la base Thorizon de Murex erinacem.
3® Région mblittorak, au niveau des basses mers d'équinoxe, caractérisée par les genres Haliotis et Pecten et touchant immédiatement aux régions marines proprement dites.
La nature des espèces dominantes varie, dans la zone littorale, avec celle des plages. Ainsi, tandis que les genres Littorina, PateUa, Fisêurella, Haliotis, Siphonaria, Purpura, caractérisent surtout les côtes rocheuses, les plages sablonneuses voient dominer les genres Cardium, Tellina, Solen et les plages vaseuses offrent les genres Lutraria et Pullastra.
Certains gastropodes, tels que les Cerithium, Terebra, Natica, Pyramidella, appartiennent à la zone littorale, mais s'enfoncent sous le sable quand la mer baisse. Les végétaux abondent en Europe dans cette zone, où ils sont représentés par les genres Lichina, Fucus, Enteromorpha, Polysiphonia, Laurencia.
La zone des Laminaires est ainsi nommée à cause des algues du genre Laminaria, (L. digitata), qui s'y rencontrent en abondance sur les côtes rocheuses et forment des forêts en miniature où se réfugient, avec les seiches et les calmars, les mollusques herbivores, Lacuna, Rissoa, Nacella, Trochus, Aplysia, etc. Quand le sol sous-marin est mou, les bivalves abondent et fournissent une proie facile aux Buccinum, Nassa, Natica. Sur les côtes sablonneuses ou vaseuses, les Laminaires sont remplacées par les varechs du genre Zostera,
C'est à la zone des Laminaires qu'appartiennent les bancs d'huîtres (0. fididis), de nos côtes ainsi que les huîtres perlières. Cette région est la plus riche sous le rapport de la vie animale et celle dont les coquilles offrent les colorations les plus vives. Les belles algues écarlates (Florideœ), se rencontrent à la partie
"le-Thomson : Z># abîmes de la mer, traduct. Lortet, 1875, p. 12. / de Conchyliologie, 1881, p. 182.
supérieure de'la zone qui nous occupe. Dans les régions tropicales, les coraux constructeurs prennent souvent la place des algues et servent de pâture à des mollusques carnivores, dont quelques-uns, tels que Purpura et Ovulum^ broutent les flexibles Gorgones.
r La zone des CoraUhies doit son nom à une autre famille d'algues, à Tabri desquelles habitent, avec les genres herbivores Fw«ire//a, Emarginula, PUeopsù^ Ckemmlziay les genres carnivores, Buccinum^, Fusus, Pleurotoma, Natica, Apporrhaïê. Les grands bancs de Pecten appartiennent à l'horizon supérieur de cette zone, où Ton trouve aussi beaucoup de genres bivalves tels que Lma, Arca, Nuada, Astarie, Venus, Artemis, Corbula. Dans la mer du Nord, la zone des Corallines, où abondent les Zoophytes cornés et les bryozoaires, a pour principale production végétale les Nullipores , qui couvrent les rochers et les coquilles de leurs incrustations à laspect pierreux. En France, où la zone des Gorallines ne s'étend pas au delà de 92 mètres, on y observe surtout de grands Buccins (i).
Cette zone comprend les grandes régions de pèche que fréquentent la Morue, la Merluche, la Plie, le Turbot et la Sole.
La zone des Coraux de mer profonde renferme aussi beaucoup de NuUipores, ainsi que de petits coraux rameux auxquels adhèrent les individus de Terebratula. Dans les mers du Nord, c*est cette zone qui fournit les plus grands coraux, Oadina et Primnoa. Les coquilles y sont relativement plus abondantes à cause de l'uniformité de la température, qui ne se ressent plus que très faiblement des variations extérieures. Les individus sont petits et ont des couleurs peu brillantes. On remarque de plus que cette zone est celle où il y a le plus grand nombre de genres anciens, c'est-à-dire déjà représentés dans les formations géologiques antérieures à l'époque actuelle. C'est là que se rencontrent les Crania, Thetis, Keœra, Cryptodon, Yoldia, Dentalium, Scissurella.
La zone des Coraux est aussi caractérisée par les brachiopodes des genres Terebratula, Terebratulina , Megerlia, Argiope , Waldheimiaj Rhynchonella, Crania, qui s'attachent sur les polypiers, sur les alcyonaires et sur les colonies de bryozoaires {Cellepora).M. Fischer (2) étend cette zone des brachiopodes jusqu'à 500 mètres et y distingue deux parties, dont l'inférieure, ou sous-zone des Brissopsis, va de 185 à 500 mètres. Le mollusque le plus remarquable de cet horizon est Nassa semistriata.
Polypiers constmcteurs. — Parmi les organismes maiîns vivant dans le voisinage de la surface, il en est qui offrent une grande importance à cause de leur sensibilité physiologique. Ne pouvant s'accommoder que de conditions exté- Heures très étroitement déOnies, ils deviennent des indices beaucoup plus précis «pie les autres relativement au milieu dans lequel ils se sont développés. De ce nombre sont surtout les polypiers constructeurs ou coralliyènes. Nous aurons plus tard à faire ressortir la part qu'ils prennent à la formation de l'édifice ter-
M) Fischer : Manuel de Conchyliologie, p. 184. (2) Ibid,, p. 186.
iti PHY8I0GRAPHIE.
restre. Pour Tinstant, bornons-nous à noter qu'on ne les rencontre que dans les mers où la température de la surface ne s'abaisse jamais, pendant le mois le plus froid, au-dessous de — 20«. Ainsi, tandis qu'à la faveur du Gulf Stream, on en observe aux Bermudes, par 54® de latitude nord, ils font défaut sous Téquateur même, aux îles Galapagos, à cause du courant froid antarctique qui longe la côte de l'Amérique méridionale. De plus, les polypiers coralligènes ne se développent jamais au delà de 40 métrés de profondeur et il est même rare qu'ils atteignent celte limite. Ce n'est pas à la température que ce résultat peut être attribué, car, entre Tahiti et les îles Sandwich, où les coraux n'existent pas au-dessous de vingt brasses, la surface isotherme de — 20» est comprise entre 100 et 200 mètres de profondeur. Quoi qu'il en soit, la limitation des coraux constructeurs à une zone dépassant à peine celle des Laminaires est un fait bien établi et si, comme tout porte à le croire, il en a été de même dans tous les temps, on pourra, dans l'étude du passé, affirmer le caractère superficiel des dépôts coralliens en place.
Blatomée*. — Partout où la densité de l'eau de mer est abaissée par Tintroductionde l'eau douce, que cette dernière provienne des fleuves ou de la fonte des glaces côtiéres, on voit les diatomées, c'est-à-dire des algues simples, à enveloppe siliceuse, abonder dans les eaux de la surface. On peut les recueillir avec un filet, sur les mailles duquel elles adhérent sous la forme d'une boue jaunâtre. La mer Glaciale, prés du Groenland, du Spitzberg et de la Nouvelle-Zemble, est couverte de ces organismes; une bande s'étend du Cap Nord à l'embouchure de la Tana ; une autre longe la péninsule des Samoyèdes.
M. Nordenskjoeld a reconnu que, près du Spitzberg, ces bandes de diatomées produisent, sur l'océan, des contrastes de coloration très tranchés, l'eau étant ici d'un bleu indigo, là, brune ou d'un gris verdâtre. L'eau bleue est dépourvue de diatomées : aussi est-elle beaucoup moins fréquentée par les crustacés qui se nourrissent de ces algues et sont, à leur tour, mangés par les baleines.
Les diatomées ne sont aucunement spéciales aux régions froides et on les rencontre en abondance à la surface sur les côtes du Japon, de la Nouvelle- Guinée, de l'Amérique du nord, dans la mer d'Arafura, dans les baies fermées et les deltas, partout, en un mot, où la densité de l'eau de mer est amoindrie par l'eau douce. Avec elles sont associés des noctiluques, des péridinies, des larves d'annélides, des mollusques et des méduses.
Ori^anismeii péia^qnes. — Tout ce qui vient d'être dit est relatif à la population animale ou végétale des mers dans le voisinage des côtes. Mais on sait aujourd'hui que la haute mer, indépendamment des poissons qui la parcourent, peut être habitée à la surface par de nombreux organismes, auxquels on donne la qualification de p^^'ft^s ou thalassiques. Tout d'abord, mentionnons cette mer d'herbes, située en plein Atlantique et qui causa autant d'étonnement que de frayeur aux compagnons de Christophe Colomb. C'est entre le 16« et le 38* degré de latitude N., d'une part, entre le 50* et le 80* de longitude 0., d'autre part, c'est-à-dire dans le gi*and remous formé par les courants marins, que se rencontre
cette immense accumulation de varechs, constituant ce qu*on a nommé la mer de Sargas9e$ ; chaque tige se termine par une cicatrice et est soutenue à la surface par des vésicules pleines d'air. Les poissons se jouent par centaines au-dessous des frondes entrelacées, qui servent en outre d'asile à des myriades de crabes, de crevettes, de serpules et de coquillages. L'étendue de cette mer de varech n'est pas inférieure à 4 millions de kilomètres carrés et il en existe de semblables dans l'Atlantique méridional ainsi que dans le Pacifique.
Hais en outre les grandes nappes océaniques servent d'asile, à la surface, à de nombreux organismes microscopiques appartenant, les uns au règne animal, les autres au règne végétal. Les premiers sont des ForaminifèreSf c'est-à-dire des protozoaires, tantôt calcaires, tantôt siliceux.
Les foraminifères calcaires, notamment ceux des genres Globigerina, OrbulinUf Pulmmdina, existent dans toutes les eaux de surface de l'océan, excepté dans les mers, relativement fermées, d'Ârafùra et du Japon. C'est dans la région tropicale qu'ils abondent et ils sont plus fréquents en pleine mer que près des côtes. Souvent leur nombre est assez grand pour qu'on puisse les recueillir à l'aide d'une bouteille tenue au bord d'un canot. Les foraminifères siliceux ou Radiolaires (Aeanthometra, Polycystina) ne sont pas moins répandus que leurs congénères calcaires dans les eaux superficielles.
Aux foraminifères dits pélagiques sont associées des algues et notamment des diatomées. Les petites formes des diatomées de la zone glaciale et des régions littorales sont rares dans les régions chaudes pélagiques de l'océan. En revanche, on y observe quelques espèces sensiblement plus grandes et qui jouissent de la phosphorescence au même degré que les noctiluques, avec lesquelles on les rencontre; aussi les naturalistes du Challenger ont-ils proposé le nom de Pyroeystis pour ces espèces, auxquelles ils attribuent la phosphorescence diffuse des eaux tropicales.
C'est aussi à la famille des algues que semblent appartenir des organismes très élémentaires, à carapaces calcaires, désignés sous les noms de Cocœsphères et Bhabdoephères, et partout répandus dans les eaux de surface de l'Océan, excepté au sud de la latitude de Kerguelen.
ProYiMees marines. — Telle est, dans l'hypothèse où nous nous sommes placés, c'est-à-dire en admettante disparition de la vie animale àdesprofondeui^s voisines de 400 mètres, la distribution des organismes marins, réduite à ses traits les plus généraux. Mais cette distribution demeure-t-elle la môme;à toutes les latitudes ou varie-t-elle suivant les océans?
Tout d'abord on remarque que les mollusques marins peuvent être répartis, comme les mollusques terrestres, en provinces distinctes. Une première division, basée sur la latitude, est celle qui s'établit entre les régions arctiques, les régions suUropicaks et les régions tropicales. Ces grandes divisions se répartissent ensuite en 18 provinces malacologiques, dont chacune possède au moins la moitié de ses espèces en propre. L'Europe est ainsi côtoyée par quatre provinces, la p.
12i FUYSIOGRAPHIE.
arctique, sur le littoral de la Norvège, la p. boréale, de Tlslande aux lies Britanniques; la p. celtique, du nord de TEcosse au golfe de Gascogne; enfin la p. lusitanienne au sud.
Sur la côte américaine, la province boréale descend jusqu*à la latitude de New- York, c'est-à-dire qu'elle suit le cours des isothermes. Mais cette concordance est loin d'être générale, et il y a, entre les faunes sud- américaine, sud-africaine et sudaustralienne, par exemple, des différences extrêmement tranchées, qu'il est impossible d'attribuer à la seule influence du climat. Ces différences ne s'expliquent, comme celles que nous ont offertes les organismes terrestres, que par l'influence du passé et c'est ainsi que les provinces actuelles se présentent à nos yeux comme les restes de faunes plus anciennes et auxquelles les variations de la géographie terrestre ont imposé des vicissitudes diverses. Depuis longtemps, par exemple, on a remarqué que la mer Caspienne, aujourd'hui réduite à la condition de mer intérieure ayant sa surface à près de 25 mètres au-dessous du niveau de la mer Noire, offrait par sa faune des afQnités zoologiques à la fois avec le lac d'Aral, avec la mer Noire et avec l'océan Glacial. Il n'est donc pas douteux que la localisation actuelle de la mer Caspienne ne soit un fait relativement récent, produit de phénomènes géologiques successifs, et s'il est vrai, conune l'affirme M. 0. Grimm(l), que les affinités arctiques soient celles qui offrent les apparences les plus modernes, il sera permis d'en conclure que la mer Caspienne était déjà séparée de la mer Noire quand elle communiquait avec l'océan arctique par un chenal longeant le pied de l'Oural.
OrKMiUiiies des i^raMdes profondeurs. — Nous avons dit que les recherches poursuivies par Forbes dans la Méditerranée avaient accrédité l'opinion que la vie était impossible dans les mers au delà de 550 mètres de profondeur. L'excès de pression et l'absence de lumière paraissaient à beaucoup d'esprits offrir une justification suffisante de ce résultat.
Cependant, dès 1818, lors de l'expédition arctique de John Ross et de Sabine, on avait trouvé, dans la baie de Baffin, par 1830 mètres, une magnifique astérie (Asterias Caput-Medusœ) et de nombreux annélides (Lumbricus tubicola), logés dans une boue verdâtre. En 1860, la croisière du Bull-Dog amena la découverte, faite par le D' Waliich, de treize étoiles de mer, recueillies à 2500 mètres. En 1862, M. Torell découvrit des mollusques et des zoophytes à 2500 mèti*es, près du Spitzberg. Deux ans auparavant, lors de la réparation du câble reliant la Sardaigne à l'Afrique, M. Fleeming Jenkin avait trouvé, attachées à un fragment du cable immergé par plus de 2000 mètres, une ou deux espèces de polypiers, notamment Caryophyllia borealis; sur d'autres portions du câble adhéraient, de 150 à 2000 mètres de profondeur, des échantillons des genres Grantia, Plumularia, Gorgonia, Alcyonium, Cellepora, Retepora, Eschara, Salicomaria^ Àscidia, Lima et Serpula. De son côté, M. Alph. Milne-Edwards (2), en
(1) American Journal, [3], XI, p. 500.
(2) Annale* des tciencet naturelles, 4* série, 1861, \V, p. 149.
examinant les échantillons recueillis lors de la réparation du même câble, y reconnaissait une faune d'annélides, de gastropodes et de lamellibranches, d*autant plus intéressante que quelques-unes des espèces de cette faune n*éfaient encore connues qu*à Tétat fossile.
Tous ces faits conmiençaient à ébranler singulièrement Topinion reçue lorsque le dernier coup lui fut porté par les mémorables campagnes que firent, en 1868, 1869 et 1870, MM. Wyville-Thomson, Carpenter et Gwyn Jeffreys à bord des vaisseaux Lighining et Challenger, Ces campagnes furent suivies, en 1870, par Texploration sous-marine du littoral de la Floride, confiée à MM. Pierce et Pourtalés, puis par la grande expédition du Challenger, continuée de 1873 à 1876 à travers l'océan Atlantique et Tocéan Pacifique, sous la direction de M. Wyville- Thomson. Ensuite vinrent Texpédition anglaise du Valorous (1875), la campagne Scandinave du Vôringen (1876) et l'expédition américaine duBlake (1877-1878). Enfin en 1880 un navire français, le Travailleur y s'est livré à des recherches du même genre dans les fosses profondes du golfe de Biscaye et M. Alph. Milne- Edwards, chargé de présider à ces travaux, a déjà fait connaître quelques-uns des résultats obtenus avec la participation de MM. Vaillant, de Folin, Marion, Fischer et Périer.
RésvltAts de» recherchefl les pla« récentes. — Le premier fait mis en lumière par ces diverses expéditions est l'abondance et la variété de la vie organique dans les profondeurs des océans, si longtemps regardées comme inhabitables. Ainsi, à 4450 mètres au-dessous de la surface, au large de la baie de Biscaye, on a recueilli avec la drague des spécimens vivants et bien nets de toutes les grandes divisions des invertébrés. Quant aux poissons, il n'y a pas de limite à leurs pérégrinations et on en a capturé jusque par des fonds de 5500 mètres. Les ophidiens et les genres Coccia, Sternoptyx, Stomias sont ceux qui paraissent s'aventurer le plus bas.
La pression n'est donc pas un obstacle à la vie, ce qui se conçoit si Ton réfléchit «jue les animaux marins étant organisés pour être entièrement pénétrés par le liquide ambiant, il n'y a pas, entre l'intérieur et l'extérieur de leurs organes, ce défaut d'équilibre qui affecte les animaux terrestres lorsqu'on les plonge dans l'eau. La seule chose à craindre pour les êtres marins serait donc l'écrasement possible de leurs tissus; mais ces tissus possèdent une telle élasticité que ce résultat ne se produit ni sur les os des poissons, ni sur les parties molles des divers animaux. Seules les carapaces calcaires paraissent quelquefois attaquées, au delà de 4500 mètres. Du moins, à partir de cette limite, voit-on' disparaître les foraminifères à enveloppe calcaire; la disparition semble progressive et s'annonce par la ténuité et la fragilité de plus en plus grandes de ces petites coquilles.
Il reste cependant une difficulté à résoudre. On sait que la plupart des réactions physiologiques ont besoin, pour s'accomplir, de l'intervention de la lumière. Or comment imaginer que les radiations lumineuses puissent pénétrer à de telles profondeurs? Et pourtant, les animaux recueillis dans les grands fonds sont loin
125 PHYSIOGRAnUE.
d*ôtre tous aveugles et dépourvus de couleurs. Il en est, au contraire, dont le système visuel est parfaitement développé et dont les teintes sont assez riches.
Sans prétendre que la question soit complètement résolue, on peut dire que la difficulté (qui d'ailleurs ne portait que sur l'explication d*un fait, incontestable en lui-même) est devenue beaucoup moindre depuis qu'on a reconnu la phosphorescence de certaines espèces recueillies dans ces parages. La première constatation en estdueà M. Wyville-Thomson (1). Quelques-uns des dragages du Porcupine ayant été faits la nuit, par 1000 mètres de profondeur, dans un point de TAtlantique riche en étoiles de merde l'espèce OphiacarUhaspinulosa, on s'aperçut que les houppes de la drague remontaient illuminées par des lueurs du vert le plus éclatant, produites par les mouvements de cet échinoderme, et Ton put même constater que les lueurs étaient d'autant plus vives que les individus étaient plus jeunes. Dans la même campagne, cette propriété de la phosphorescence fut retrouvée dans la Plume de mer rose dite Pavonaria quadrangularis; cette espèce développe une lueur d'un lilas-pâle, semblable à la flamme du cyanogène et assez vive pour éclairer parfaitement toutes les parties d'une tige accrochée à la drague. Enfin le fait a été entièrement confirmé, en 1880, par les recherches du Travailleur. La drague ayant ramené, vers minuit, de grands Gorgoniens du genre Isis, on put constater que toute la partie du sarcosome située entre les zooîdes émettait une lumière intense. En agitant ces animaux, on produisait comme une pluie de feu, permettant, par une nuit obscure, de lire des caractères très fins (2). Plusieurs crustacés aux yeux phosphorescents ont été recueillis, dans ces mêmes grands fonds du golfe de Gascogne, entre 1000 et 2000 mètres.
Ainsi il n'est peut-être pas téméraire de penser que les astéries, d'une part, les pliunes de mer et les gorgones, d'autre part, qui forment sur les grands fonds de véritables forêts en miniature, peuvent produire, par leurs mouvements, la quantité de lumière nécessaire à l'accomplissement des actes physiologiques. Du reste, il est à remarquer que les protozoaires, qui dominent dans les profondeurs, où ils peuvent servir de nourriture à des animaux plus élevés, absorbent les aliments par toute la surface de leur corps gélatineux et de même qu'ils tirent directement de l'eau de mer la silice ou le calcaire nécessaires à leurs carapaces, de même ils y peuvent puiser la matière organique par laquelle leur corps s'entretient, sans avoir besoin d'une intervention spéciale de la lumière. Quoi qu'il en soit, la facilité avec laquelle les actes physiologiques s'accomplissent au fond des mers ne peut faire l'objet d'aucim doute et chaque coup de drague donné dans les grandes profondeurs atteste l'étonnante richesse de la vie organique dans ces abîmes encore à peine explorés. Quelques exemples suffiront pour en donner une idée.
Dans la mer des Antilles et le golfe du Mexique, de 1877 à 1879, il a été recueilli, jusque par 3500 mètres, 214 espèces de crustacés, dont 155 nouvelles
(1) The deptha of the sea,
(2) Alph. Milne-Edwards : Association scient, de France, août 1S80.
pour la science. Ceiiains groupes que ron avait crus étrangers aux mei*s américaines sont au contraire extraordinairement abondants à ces grandes profondeurs (1). La variété des formes zoologiques est si grande, qu'elle rend presque impossible Tapplication des classifications jusqu'ici les mieux établies. Les types de transition abondent et on trouve des intermédiaires entre des groupes jusqu'ici considérés comme tout à fait distincts. Dans TAtlantique, la drague ramène jusqu'à vingt échantillons à la fois d'échinodermes, étoiles de mer ou holothuries, ainsi que des oursins, des crinoïdes et de très beaux types d'épongés sili» ceuses, dont les spicules ressemblent à du verre filé. Sur les plateaux sousmarins de la Floride, à 1400 mètres de profondeur, on trouve une faune très riche d'invertébrés, parmi lesquels les huîtres, les mollusques et les annélides ont des yeux bien développés. Quand on songe que ces recherches sont encore à leur début, il est permis d'en attendre une ample moisson de découvertes nouvelles. Hais celles qui sont déjà enregistrées suffisent pour montrer à quel point l'on s'était trompé en croyant que la vie, dans les mers, était concentrée au voisinage immédiat de la surface.
Il y a cependant certaines profondeurs exceptionnelles d'où la drague n'a pas encore rapporté d'organismes vivants, si ce n'est peut-être quelques annélides et des foraminifères, le plus souvent à enveloppe siliceuse. Les foraminifères arénacés de ces grands fonds sont intéressants par le fait que leur coquille est composée d'ime agglutination de petits fragments minéraux d'origine volcanique, empruntés au fond sur lequel ils vivent. Aucun polypier (à l'exception de Fungia symmetrica, trouvé jusqu'à 5400 mètres), ne dépasse 3000 mètres. Le Challenger n'a jamais recueilli de ptéropodes, d'hetéropodes ni de gastropodes pélagiques au-delà de 4000 mètres, tandis qu'ils abondent dans les profondeurs inférieures à 3000 mètres, Quant aux foraminifères calcaires des genres Globigerina et Pidvintdina, qu'on avait crus d'abord confinés dans les eaux de surface, les observations de M. Brady (2) ont établi qu'il en existait certainement des espèces vivantes dans les grands fonds.
Lorequ'on promène la drague par des fonds de 5500 mètres et plus, comme la fait le Challenger dans le Pacifique, on ne recueille guère que des dents de squales et des caisses tympaniques de baleines, c'est-à-dire les débris de vertébrés qui n'habitaient pas à ces profondeurs et les conditions dans lesquelles se présentent ces accumulations de dents et d'ossements peiiuettent de croire qu'elles sont le produit d'un très long espace de temps. En effet, parmi ces échantillons, il en est d'absolument intacts, tandis que d'autres sont recouverts par une incrustation d'oxyde de fer et de manganèse, dont l'épaisseur peut varier depuis celle d'une feuille de papier jusqu'à plusieurs centimètres. Cei^ines de ces dents paraissent d'ailleurs appartenir à des espèces éteintes. Chose remarquable ; il en est qui portent, à leur surface, des incisions rectilignes tout à fait sérail) Âlph. Mîlne-Edwards : Comptes rendus, XGII, n* 8. (2) Joum, of microtcopical science, XIX, p. 84.
128 PHYSIOGRAPHIE.
blables à celles qu'on y pourrait tracer avec un outil tranchant. C*esl évidemment Tœuvre de la dent d*un poisson camivore et le fait est bon à retenir, des incisions de ce genre ayant souvent été présentées comme la marque d*un travail exécuté de main d'honune.
Zone abyssale. — Les grandes profondeurs océaniques forment, au point de vue organique, ce que les zoologistes sont convenus d*appeler la zone abysMole. Les mollusques y sont encore abondants entre 500 et 2000 mètres; mais, dans les eaux plus profondes, le nombre des espèces parait très restreint (1). En général, les coquilles de la zone abyssale sont de petite taille, peu colorées, à lest blanc, translucide et mince. Les organes visuels sont très rarement dépourvus de pigment, bien que la cécité ait été constatée chez quelques espèces. Les formes dominantes, en fait de mollusques, sont les Scaphopodes, les Gastropodes Tectibranches, des Rhipidoglosses, des Lamellibranches, enfin des Brachiopodes, parmi lesquels Terebraiula Wyvillei descend jusqu'à 5300 mètres.
On peut distinguer, dans la zone abyssale, deux sous-zones (2), la p/.'^mière, s'étendant de 500 mètres à 1500 ou 1800 mètres, c'est-à-dire jusqu'à la profondeur où s'établit à peu près partout la température de -|-4* et la seconde, comprise entre 1500 ou 1800 mètres et 5000 mètres. Cette dernière est la zone benthaïe de M. Gwyn Jeffreys.
Dans les dragages profonds, on rencontre souvent des coquilles vides, qui proviennent sans aucun doute des zones supérieures et même de la zone littorale. Ces coquilles ont pu être entraînées et dispersées sur le fond par les courants. Mais il est plus probable que les poissons qui se nourrissent de mollusques ont été les agents de cette dissémination.
Uniformité de la faune abyssale. Son earaetére polaire. -^ L abondance de la vie dans les profondeurs de TOcéan, au moins jusqu'à 4000 ou 4500 mètres, n*est pas, à beaucoup près, le seul résultat que les récents dragages aient mis en évidence. Il en est d'autres, encore plus importants pour la Géologie et sur lesquels il convient d'arrêter notre attention. Le premier est la frappante uniformité de la faune profonde en quelque lieu des mers qu'on l'observe. Ainsi le polypier que nous avons déjà cité, Fungia symmetrica et qui habite aussi bien à 60 mètres qu'à 5400 mètres, se trouve à la fois dans l'Atlantique nord et dans l'Atlantique sud; on le rencontre près de la barrière de glaces qui limite l'océan Indien, ainsi que dans tout le Pacifique et jusqu'aux environs des Holuques. De même, un crinoîde connu près des côtes de Norwège, Wiizocrinus Loffotensis^ existe dans l'Atlantique, près de la Grande Bretagne comme au voisinage des Açores et se retrouve devant Montevideo. Le Challenger a recueilli les mêmes formes profondes dans tout le Pacifique, alors que, suivant les latitudes, les organismes de surface difléraient sensiblement. Enfin les espèces ramenées par le Travailleur du fond des fosses du golfe de Gascogne sont celles qui ont été
(1) P. Fischer : Manuel d€ Conchyliologie^ p. 187. I3)lbid.,p. 189.
IrouYées au nord de la Scandinavie, sur les côtes du Groenland el aux îles Shetland.
La cause de cette uniformité est facile à découvrir. Elle réside tout entière dans Tégalité de température des grandes profondeurs océaniques. Nous avons déjà montré qu'au-dessous de six cents mètres, toute la masse de TAtlantique et du Pacifique possédait une température comprise entre -f- 5° et zéro. La composition de l'eau de mer étant à peu près la même. partout et les influences littorales, déterminées par la nature des côtes, ne pouvant pas se faire sentir dans les régions profondes, on peut dire qu'il y a, dans ces parages, quelle que soit la latitude ou la longitude, identité complète dans les conditions du milieu; de là cette identité de faune, qui fait que les provinces zoologiques marines n'ont de signification qu'en ce qui concerne les zones littorales superficielles.
Mais cette température uniforme, toujours maintenue aux environs de zéro, entraîne une autre conséquence; c'est le caractère polaire des faunes profondes. Ainsi les organismes marins et spécialement les échinodermes, qu'on rencontre près de la surface, sur les côtes de la Norwège et du Groenland, se retrouvent, entre l'Ecosse et les lies Feroê, à 1000 mètres de profondeur, c'est-à-dire dans une zone dont la température est comprise entre -h i^ et 0^. De même, au large de l'Ecosse, de l'Irlande, des côtes de France et de celles du Portugal, les échinodermes Scandinaves abondent entre 1600 mètres et 4000 mètres. Les remarquables Alcyonaires du golfe de Gascogne, qui comprennent des Gorgonides et des Pennàtulides, sont des types des mers arctiques.
Cela ne signifie pas que les régions arctiques doivent être considérées comme les centres de distribution de ces espèces. Cela veut dire seulement que leur apparition au voisinage de la surface n'a lieu que dans les contrées polaires, parce que c'est là que la zone superficielle réalise les conditions de température qui, partout ailleurs, sont spéciales aux grandes profondeurs. Aussi est-il exacl de dire que, dans les mers largement ouvertes, la distribution de la vie est déterminée par la température.
Cette liaison des régions polaires de surface avec les profondeurs des basses latitudes n'est pas moins frappante dans l'hémisphère méridional. Ainsi, de rexamen des espèces recueillies Qntre les îles Malouines et Montevideo, M. \Vyville-Thomson a conclu que la faune d'eau profonde se propageait des mers antarctiques dans l'Atlantique. De môme, entre l'île Juan Fernandez et Valparaiso, les di'agages manifestent une richesse de vie plus grande que celle qui, d'ordinaire, caractérise l'océan Pacifique; or l'ensemble de cette faune, dans le chenal profond qui longe le pied de la chaîne des Andes, est encore, sous le ^5* degré de latitude, frappant par les analogies qu'il révèle avec la faune antarctique des îles Crozet el Kerguelen; plusieurs espèces, notamment les ourî^ins de la famille des ananchytes, sont identiques dans les deux régions. Aussi M. Wyville-Thomson regarde-t-il le chenal sud-américain comme une des grandesvoies par lesquelles se fait la migration vers le nord des espèces australes.
ne UFPABEirr, tbatté m géologie. 9
130 PHYSIOGRAPHIE.
En résumé, l'océan se partage, au point de vue organique, en deux zone& distinctes : une zone superficielle, comprise entre la surface et 500 mètres, caractérisée à la fois par l'abondance et par la variété des espèces ainsi que par rétendue limitée des provinces zoologiques; et une zone profonde, où règne la plus grande uniformité dans la distribution des êtres.
La zone profonde offre, de nos jours, un caractère boréal ou austral, c'est-àdire polaire. Mais il n'en faudrait pas conclure que les espèces qui la peuplent ne puissent s'acconunoder que d'une température très froide. Les organismes marins possèdent, à cet égard, une assez grande élasticité et de même qu'un froid de — o^ ne parait gêner en rien l'existence des siphonophores ni celle des méduses cténophores, de même la température des profondeurs océaniques pourrait s'élever de plusieurs degrés sans porter préjudice aux animaux qui s'y rencontrent.
ABeienneté relative dtes type» d'eau profonde. — Enfin le résultat le plus important, au point de vue géologique, de l'exploration des profondeurs maritimes est la constatation de Vanciennelé relative des faunes de mer profonde. (hiand on compare la population animale des grands fonds avec celle de la sur face ou des rivages, il semble, dit M. Àlph. Milne-Edwards (i) « qu'on ait sous les yeux deux faunes distinctes, n'appartenant ni au même tçmps ni au même climat. Les animaux littoraux se rapportent à des types plus élevés en organisation; ceux des profondeurs ont un caractère plus ancien; quelques-uns d'entre eux présentent avec les fossiles de l'époque secondaire d'incontestables affinités, d'autres rappellent l'état lan^aire de certaines espèces actuelles. » Ainsi, dans le golfe du Mexi(|ue et la mer des Antilles, on a trouvé jusqu'à 5500 mètres des représentants du genre Willemoesia^ ces singuliers macroures qui reproduisent presque complètement les fonnes des Eryon du terrain jurassique, mais qui sont aveugles et que le Challenger avait déjà recueillis dans sa seconde campagne, aussi bien dans l'Atlantique que dans le Pacifique. Sur les côtes de la Floride, les coraux et les échinodermes d'eau profonde ont entièrement le faciès de ceux des faunes tertiaires et crétacées. Dans l'Atlantique et, plus tard, dans le Pacifique méridional, on a trouvé un oui^in à plaquettes mobiles, Calveria hystrix, étroitement allié à un type de la craie blanche.
Les encrines, assez rares dans le terrain crétacé, plus rares encore dans le tertiaire, n'étaient connues jusqu'à ces derniers temps, dans la faune actuelle, que par deux espèces des Antilles, appartenant au genre Pentacrinus. Or, un seul dragage, opéré en 1870 par M. G\vyn Jeffreys dans le milieu de l'Atlantique nord, a fourni, par 2000 mètres de profondeur, vingt échantillons d'un nouveau Pentacrinus (P. Wyville'Thomsoni) deux Apiocrinides, type jurassique déjà bien dégénéré dans le Bourqtieticrinus de la craie et, en outre, le AAtsocrinus Loffotensis,
(1) Compter rendus^ XCII, p. 58i.
LA VIE DANS LES MERS. i51
Sur 42 genres de polypiers recueillis dans la grande campagne du Challenger, 30 sont connus à Tétat fossile. Parmi ces derniers, il en est 8 des formations secondaires, savoir 2 du terrain jurassique et 6 du terrain crétacé. De ces 20 genres anciens, 15 étaient connus dans la faune actuelle avant Texpédition du Challenger y qui en a ainsi augmenté la liste de 7, soit plus de 50 0/0; et cette addition est d*autant plus signiflcative que, sur ces 7 il est 5 genres dont l'origine est antérieiure au terrain tertiaire.
On se rappelle qu*en parlant de la zone des coraux d*eau profonde, nous avions dit que cette zone, la dernière de la série de Forbes, était celle qui contenait le plus de genres anciens. Voilà donc ce résultat généralisé de la façon la plus remarquable et il semble dès lors que les grandes profondeurs océaniques soient comme le refuge à la faveur duquel les espèces d ancienne date ont le mieux réussi à prolonger leur existence.
n n\ a pas lieu de s'en étonner; car plus on remonte dans le passé et moins Torganisation des t^pes est élevée; or le caractère auquel se mesure le degré de perfection d un type oi^anique est, on le sait, la différenciation de plus en plus grande des fonctions et cette différenciation est toujours en rapport avec la variabilité des conditions physiques du milieu. Il n'est pas douteux que les circonstances extérieures de lumière, de chaleur, de relief, etc., ne soient aujourd'hui, en chaque lieu du globe, plus variables qu'elles n'ont été à d'autres époques ; et en même temps il y a de nos jours, selon toute vraisemblance, plus de différence qu'il n'y en a jamais eu entre les conditions des pôles et celles de la zone équatoriale. C'est pourquoi, tandis que les organismes de surface devaient refléter fidèlement ces variations dont ils subissaient l'influence, c'est dans la profondeur, au sein d'un milieu invariable, que les êtres moins différenciés ont dû aller se réfugier. Ceux-là sans doute auront le mieux résisté dont Toi^anisation pouvait le moins être affectée par la basse température qui règne et qui probablement régnera de plus en plus dans ces régions.
itarKanUinies des mers Intérieures. — La distribution des organismes d'eau profonde étant déterminée par la température uniformément basse qui prévaut dans les grandes nappes océaniques, on peut s'attendre à ce que cette distribulion ne soit pas la même dans les océans largement ouverts et dans les mers inlérieures, ne communiquant avec les premiers que par des seuils situés à une faible profondeur.
Le pelit nombre de documents que l'on possède à l'heure présente ne permel pas encore d'en donner une démonstration décisive et il convient d'attendre, pour se prononcer, que des dragages profonds aient été exécutés dans les grandes mers intérieures, telles que la Méditerranée, dont une très petite partie seulement a été déjà explorée à ce point de vue.
Cependant les indices recueillis permettent de croire qu'il y a, entre les mers fermées et les océans, de notables différences sous le rapport de la faune. Ainsi le bassin oriental de la Méditerranée, à partir du seuil sous-marin qui relie la
132 PBYSIOGRAPHIE.
Sicile à T Afrique, parait être, au-dessous de 366 mètres (200 brasses), d'une rare pauvreté organique. Ce fait, constaté lors de la campagne du Porcupine, justifierait jusqu'à un certain point les conclusions de Forbes, qui se trouveraient ainsi exactes pour le bassin particulier que ce savant avait le mieux exploré.
M. Carpenter a cherché la cause de cette différence, d*abord dans le grand nombre de particules fines que l'eau de la Méditerranée orientale tient en suspension, ensuite dans la forte proportion d'acide carbonique qui se trouve dans les parties profondes de ce bassin. U est certain que Teau de la Méditerranée est chargée de matières solides très fines, attribuées par les observateurs au limon du Nil, et dont le dépôt s'opère avec une gi^ande lenteur, tandis que la décantation de l'eau des fonds vaseux, dans l'Atlantique, se fait toujours avec facilité.
De plus, l'acide carbonique y est toujours abondant. Tandis que, pour 100 parties de gaz dissous, les eaux de surface de l'Atlantique contiennent 25 d'oxygène et 21 d'acide carbonique, les eaux du fond renferment en général 19,5 du premier gaz et 28 du second. Quant à la proportion d'azote, elle s'abaisse de 54 à 52,5. Une fois, par exception, la quantité d'acide carbonique s'est élevée à 48 ; mais jamais la proportion d'oxygène n'est tombée au-dessous de 16. Or pourvu que l'oxygène subsiste en quantité suffisante, la vie animale peut s'accommoder d'une proportion d'acide carbonique égale à la moitié du gaz dissous.
Dans la Méditerranée, l'analyse des eaux provenant de 3000 mètres et 3600 mètres de profondeur, dans le bassin oriental, a donné à M. Carpenter seulement 5 parties d'oxygène pour 35 d'azote et 60 d'acide carbonique. La proportion du premier gaz au dernier, qui, dans l'Océan, ne descend pas au-dessous de |, s'était donc abaissée jusqu'à j^, ce qui suffit à expliquer la pauvreté organique des grands fonds méditerranéens. Quant à la cause qui détermine cet excès d'acide carbonique, il serait pour l'instant, prématuré de vouloir la deviner. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de faire ici un rapprochement qui nous a été suggéré par la lecture des ouvrages consacrés aux explorations sous-marines.
Les recherches de MM. Jacobsen et Buchanan ont établi que c'est surtout au sulfate de magnésie que l'eau de mer doit la propriété de retenir l'acide carbonique, au point que ce gaz ne s'en sépare qu'incomplètement par l'ébullition dans le vide (1). Or, tandis que l'eau de l'Océan contient 1,20 et celle de la Hanche 2,49 pour 1000 de sulfate de magnésie, on en constate, en moyenne, 7,02 pour 1000 dans la Méditerranée. Cette seule cause pourrait suffire pour expliquer l'abondance de l'acide carbonique dans cette mer. Quoi qu'il en soit, nous pouvons toujours retenir, des observations qui précèdent, ce fait important par ses conséquences géologiques, qu'à la même époque et avec des conditions de surface identiques, deux mers également profondes peuvent différer singulièrement l'une de l'autre par la population organique de leurs fonds.
BAthybius.— Nous ne saurions quitter ce sujet sans dire un mot du Bathybiu%^
(1) Wyville-Thomson : Les aOimet de la mer, Traduct. Lortet, 1875, 443.
ce prétendu organisme dont une interprétation hâtive des premiers dragages atlantiques avait fait admettre Tuniverselle répartition sur le fond des mers.
Leau recueillie dans l'Atlantique, à plus de iOOO mètres de profondeur, et conser\ée dans des bocaux, s'était montrée chargée, en abondance, d'une matière floconneuse, agitée de mouvements qui l'avaient fait considérer par MM. Huxley et Haeckel comme un protoplasme doué d'une sorte de vie diffuse. On avait crée pour ce nouvel être le nom de Bathybius et, les coccosphères, ou plutôt leurs carapaces calcaires, dites coccoUthes et rhabdolithes, se montrant enchevêtrées dans les flocons du protoplasme, avaient été regardées d'abord comme une dépendance organique du Bathybius, C'est ainsi que M. Guembel écrivait (i) : • Les coccolilhes (Bathybius) se rencontrent dans toutes les mers et à toutes les profondeurs». Il semblait donc que partout, le fond des océans fût tapissé par une sorte de gelée vivante, premier effort de la matière brute, au dire de quelques savants, pour conquérir l'organisation.
Lors de la grande campagne du Challenger, les naturalistes de l'expédition ayant constamment échoué dans leurs tentatives pour observer le Bathybius, on commençait à douter, tout ou moins, de la généralité de sa distribution. Les chimistes, d'ailleurs, ne réussissaient pas davantage à découvrir des parcelles de matières organiques dans l'eau des grands fonds, une fois qu'on en avait extrait les êtres bien spécifiés, animaux ou végétaux, qui pouvaient s'y rencontrer. Cependant, les échantillons de l'eau du fond, conservés dans des bocaux à la faveur de l'esprit de vin, laissèrent bientôt apparaître un précipité floconneux ayant toutes les apparences du Bathybius. M. Buchanan (2) le soumit à diverses expériences et reconnut qu'il ne contenait pas de matière organique, mais se composait uniquement de sulfate de chaux amorphe, dont la précipitation était due à Taleool employé. H s'assura que cette gelée pouvait être de nouveau dissoute et, à l'aide d'un volume moindre d'alcool, précipitée derechef, mais cette fois à l'état d'aiguilles possédant la forme cristalline caractéristique du g)'pse. Néanmoins, à l'état gélatineux, le précipité se colorait par les dissolutions de carmin et d'iode, preuve évidente que cette faculté de coloration, longtemps regardée comme une propriété de la matière organisée, n'est autre chose qu'un simple phénomène de capillarité. Aussi le Bathybius a-t-il définitivement disparu de la science, dans laquelle il n'avait fait d'ailleurs qu'une courte apparition et il demeure établi que les organismes marins, si rudimentaires qu'ils puissent être, appartiennent tous, jusqu'ici, à des êtres parfaitement spécifiés.
(1) Seues Jahrbuch fir Minéralogie, 1870, p. 753.
(2) Proceedings of Ihe Royal Society, XXIV.