CREUSEMENT P.\R LES COURS D'EAU
les eaux torrentielles et ainsi, par suite de la même loi qui oblige les torrents à diminuer peu à peu, par érosion, la pente de leur canal d'écoulement, les rivières torrentielles abaissent leur lit, non par creusement direct d'une rigole dans la masse dés roches dures, mais par raffouillement et Técroulement progressifs des quartiers fissurés qui affleurent dans les thalwegs.
L'influence que Tétat de fendillement plus ou moins avancé du terrain exerce sur la formation des gorges profondes se constate aisément sur le plateau central de la France, au voisinage du massif du Cantal. Sur les plateaux composés de nappes basaltiques, comme celui de Mauriac, ou de granités et de micaschistes désagrégés, comme ceux qui forment la jonction de la Corréze et du Puy-de-D^me, les ravinements gardent, malgié la pente, des proportions restreintes; mais à peine les thalwegs ont-ils atteint le massif de gneiss, si remar-» quablepar le grand nombre des plans de joint qui le parcourent, que les vallées se transforment subitement en gorges escarpées, au fond desquelles la rivière torrentielle, que ce soit la Dordogne ou la Corréze, coule à 300, parfois à 500 mètres au-dessous du plateau dont elle rassemble les eaux.
U en est de même dans la traversée des schistes ardoisiers qui affleurent entre Brive et Limoges et où la profondeur des gorges contraste avec le profil adouci que prennent les vallées lorsqu'elles arrivent au terrain de grès et d'argiles rouges. Mais il est peu de roches où la régularité des fentes et des plans de division soit plus grande que dans les calcaires compacts, et comme d'ailleurs ces deniiers ne sont pas susceptibles de donner naissance à des talus d'éboulement offrant quelque résistance ; comme de plus, en raison de leur perméabilité, ils sollicitent, en quelque sorte, les eaux d'infiltration à descendre, on peut dire qu'ils sont prédestinés à la formation des gorges à parois verticales comme les canons américains. Les vallées du Jura, celle de la Meuse aux environs de Dînant, celle de la Vézére et les profonds ravinements qui entament le plateau des Camses en offrent d'excellents exemples.
Comme preuve de la rapidité avec laquelle peut s'accomplir le travail vertical de creusement des cours d'eau, on a coutume de citer le torrent du Simeto en Sicile. Barré en 1603 par une coulée de lave, lors d'une éruption de l'Etna, le Simeto a réussi, en moins de trois siècles, à s'ouvrir dans la coulée, en profitant de ses fissures, une gorge dont la profondeur varie de 20 à 35 mètres, et la largeur de 12 à 18 mètres.
inSaicBcc du relief sor le erensemeiit. — ^ Une autre circonstance contribue efficacement à la formation des gorges profondes ; c'est l'altitude et la forme des massifs à travers lesquelles elles sont entaillées. En effet, l'on sait que l'énergie potentielle de l'eau courante est en raison de la verticale de chute dont elle dispose avant d'arriver au grand réservoir de l'océan. Si donc, comme dans la région des Montagnes Rocheuses, les terrains prédisposés par leur nature à un facile affouillement forment des plateaux, dominant de 1000 ou 2000 mètres les plaines environnantes, le creusement des gorges s'opérera jusqu'à une
grande profondeur, telle est la raison pour laquelle les vallées du plateau central de la France sont si fortement creusées dans les schistes cristallins ; c'est pour le même motif que, dans le massif crayeux, très fissuré, qui forme le sous-soi de la Normandie, les vallées sont des coupures dont le fond atteint presque le niveau de la mer et qui contrastent, par la raideur de leurs versants, avec les douces ondulations de la surface du plateau. L*eau, sollicitée par une grande hauteur de chute, s'est appliquée à réduire de plus en plus la partie torrentielle de son cours et partout où elle n'a pas été arrêtée par im seuil trop compact pour se hisser entamer, le cours inférieur à pente réduite a gagné peu à peu en remontant vers l'intérieur du massif central, quelle que fût l'élévation de ce dernier. Mais, nous le répétons, ce n'est pas le travail de la goutte d'eau creusant la pierre; c'est celui d'une chute torrentielle débitant^ k la faveur de sa puissance vive, des roches que la gelée, la chaleur et aussi les agents internes avaient préparées à cette action en y faisant naitre de nombreuses lignes de rupture.
Ajoutons que les rivières qui circulent aujourd'hui au fond de ces carions du Colorado, où l'œuvre de l'érosion s'est accomplie dans des proportions si gigantesques, ne sont qu'une image très affaiblie des courants par lesquels ces gorges étaient remplies à l'époque quaternaire. En voyant que, de nos jours, ces rivières ont encore la force d'approfondir leur canal, on est trop facilement tenté de croim que le travail a marché de tout temps dans les mômes proportions et qu'une longue suite de siècles a dû suffire pour amener les canons à leur profondeur actuelle. Mais là comme ailleurs, les preuves abondent d'un changement radical survenu dans le climat de la contrée, et quand on réfléchit à ce que devait être la puissance des eaux courantes à l'époque où, grâce à l'excès des précipitations atmosphériques, le grand Lac Salé remplissait toute la plaine dont il n'occupe plus que le fond, on n'a pas de peine à comprendre que l'œuvre principale du creusement ait pu s'effectuer dans des conditions de rapidité beaucoup plus grandes.
Rivières * pente diseontinae. — Si faciles à entamer que puissent être les roches d'un plateau, il arrive souvent qu'au milieu de strates de faible consistance, il s'en trouve qui résistent efQcacement à l'action des eaux courantes ; de là des barrages, tantôt permanents, tantôt momentanés, en arrière desquels se concentre le travail mécanique de l'érosion et que la rivière franchit par des déversoirs, en attendant qu'elle puisse les entamer. Tel est encore aujourd'hui le cas du Colorado; sa pente est brisée non par des cascades, mais par une succession de rapides, dont chacun marque la traversée d'un affleurement de roches plus résistantes. On peut dire que, dans ce cours d'eau, il y a constamment alternative entre la condition de torrent et celle de rivière. Aussi le Colorado exerce-t-il sur son lit la même action que les torrents sur leur canal d'écoulement ; il en modifie sans cesse le profil vertical par un creusement que facilite beaucoup la masse des matériaux solides qu'il charrie. Ce creusement, qui paraît avoir commencé dès la fin de l'époque tertiaire, est arrêté définitivement dans quelques parties du cours, où entre deux rapides la pente s'est assez adoucie pour exclure désormais toute