ESTUAIRES
alors que la profcmdeur normale est de 50 mètres. On s'explique celte ascension si l'on remarque, avec MM. Humphreys et Abbot, que les eaux du fleuve surnagent, par suite de leur moindre densité, sur les eaux salées du golfe du Mexique; elles forment donc comme une sorte de coin ou d*angle mort où le dépôt des troubles doit se faire immédiatement, tant par le contact de Teau marine que par la suppression du courant.
n est évident que le volume de la barre ne peut pas s'accroître au delà d une certaine limite. Tout ce qui reste en excès doit, ou être entraîné au large par les courants marins, ou se déposer en arriére en donnant naissance à des dépôts d'eituairey généralement composés de sables et de menus graviers. La structure de ces dépôts est assez particulière, en raison de la lutte qui s'établit entre le courant fluvial et la vague marine. Chaque paquet de sable qui se précipite prend la forme d'un coip arrondi, relevant sa courbe vers la mer si c'est la force du fleuve qui l'emporte et vers ce dernier si l'action de la vague est prépondérante. Comme, en raison des crues et de l'état de la mer, il peut y avoir de fréquente» alternatives entre ces deux conditions, beaucoup de dépôts d'estuaire offriront une succession de parties relevées vers l'amont et d'autres relevées vers l'aval. M. Dana désigne cette structure par les mots flow and plunge. La courbure des surfaces qui limitent les couches successives du dépôt suffit à le faire distinguer de ceux qui s'accomplissent dans une eau courante normale.
En amont de la barre, les dépôts qui se produisent au fond de l'estuaire peuvent être sableux ou vaseux suivant l'état du fleuve et leurs couches restent horizontales. Ils sont généralement caractérisés par les coquilles qu'on y trouve mélangées, les estuaires étant habités par une faune spéciale, dite faune d'eau saumâtrcy faite pour s'accommoder d'un degré de salure très variable.
Tjpem d'estaaires. Vallées sons-marlMes. — Les plus beaux estuaires du monde sont le Saint-Laurent, l'embouchure du fleuve des Amazones et celle du Rio de la Plata. Cette dernière a îiSO kilomètres à l'entrée et sa nappe d'eau occupe plus de 40 000 kilomètres carrés. Sur des proportions moindres, la Gironde est un bon type d'estuaire, avec son canal, large en quelques points de 12 kilomètres, profond d'une trentaine de mètres à marée basse et remonté par la haute mer jusqu'à 50 kilomètres de l'entrée. La Tamise en aval de Londres, la Seine au Havre, sont encore des estuaires bien caractérisés. Il n'est pas jusqu'aux rivières de la côte de Picardie, pourtant si peu considérables et si tranquilles dans leur régime, qui ne débouchent à la mer par de véritables estuaires, preuve évidente de l'influence qu'exerce en pareil cas la puissance de la marée. Ainsi, à l'embouchure de la Somme, une amplitude de marée de 6">,90 produit, avec un cours d'eau presque insignifiant, un effet presque comparable à celui que déreloppent, en face de la Seine, une marée de 5 mètres et, en face de la Gironde, une amplitude de 3™, 70 (1).
(I) Dupoochel : Hydraulique et Géologie agricolei»
220 DVNAIIIQIIE EXTERNE.
Un cei*tain nombre d*estiiaires sont caractérisés par la pente de leur fond, qui continue exactement, jusqu*à une certaine distance en mer, la ligne de thalweg du fleuve. De la sorte, si Ton trace les courbes de niveau du rivage au-dessous de la ligne de basse mer, on les voit, au débouché de l'estuaire, se recouii>er brusquement vers Tamont, attestant l'existence d'une véritable vallée sous-marine. Or il n'est pas possible que cette vallée ait été creusée par le fleuve actuel, doni foute la puissance d'érosion devait se perdre dès son arrivée dans la mer. Ce ne peut être davantage l'œuvi^e des vagues, qui, loin de creuser des sillons dans les rivages, en nivellent au contraire tous les accidents, substituant des contours rectilignes aux anciennes échancrures des côtes. Il faut donc reconnaître que ces vallées sous-marines, prolongement exact du fleuve, ont dû être creusées à l'air libre à une époque où le niveau de Tembouchure était plus élevé qu'aujourd'hui. Elles offrent la preuve d'un récent affaissement de la côte et c'est à cette circonstance que plusieurs estuaires doivent de n'avoir pas été comblés, leur fond ne présentant pas de plates-formes sur lesquelles les dépôts marins puissent trouver une assiette suffisante.
Mode de fonoiUioii d*«B deltm. CoMMeoMBi de l*es«««lre. — Lorsque le jeu des marées est peu considérable et que la mer où débouche un fleuve n'est pas sillonnée par des courants longeant la côte, les matières tenues en suspension dans l'eau peuvent se déposer dans l'estuaire sans y être trop souvent ni trop énergiquement remaniées. L'estuaire est donc destiné à se combler peu à peu et les sédiments apportés par les crues, gagnant de proche en proche sur le domaine maritime, y constituent un dépôt auquel sa forme généralement triangulaire a fait donner le nom de delta.
Ce qui facilite singulièrement le comblement de l'estuaire, c'est la présence du cordon littoral, qui ne fait jamais défaut dans les conditions ci-dessus énoncées. En effet, une embouchure large et peu profonde, dans une mer à marées peu sensibles, représente l'équivalent d'une plage basse et, si le cours d'eau n'est pas assez violent pour chasser, sur toute l'étendue de son embouchure, les matériaux qui tendraient à s'y accumuler, une levée de sable et de limon, parfois même une ligne de dunes, ne peut manquer de s'y établir, sous la protection des deux pointes extrêmes de l'estuaire. Donc, pour tout fleuve parvenu à l'état de régime, l'estuaire est destiné à se fermer, du côté de la mer, par un cordon littoral, ne laissant en son milieu que le passage nécessaire à la portée actuelle du fleuve. Dès lors, toute la région demeurée en arrière de ce cordon, soustraite aux incursions de l'ocëan, doit se colmater peu à peu par les dépôts des crues du fleuve ; elle forme comme un lac sans profondeur, dans lequel la vitesse de l'eau courante s'amortit de suite et le comblement de ce lac s'opère de proche en proche, à partir de la pointe d'amont de l'estuaire, par des
empiétements progressifs sur sa surface. L*ancien débouché du fleuve proprement dit s*obstnie par des dépôts de sable et de limon, au milieu desquels Teau se fraye un chemin, variable avec l'intensité du courant. Ainsi le sommet de Testuaire devient un centre de diramation à partir duquel le fleuve envoie des bras qui s'allongent de plus en plus et dont chacun, en temps de crue, verse ses troubles à droite et à gauche, remplissant lancienne embouchure de couches alternatives et enchevêtrées de gravier, de sable et de vase.
m^acatioBs du fleuve. — Les divagations du cours d'eau au milieu de ses alluvions se comprennent sans peine. En effet, nous avons vu que c'est surtout sur ses bords qu'un courant doit déposer les matériaux solides qu'il charrie et ([u ainsi les deux rives d'un fleuve qui alluvionne forment, en quelque sorte, deux digues latérales dominant la contrée voisine. Mais ces digues n'ont aucune consistance et, en temps de crue, le choc d'un tronc d'arbre ou de tout autre débris transporté sufût pour y ouvrir une brèche. C'est alors que le courant se précipite de côté, s'ouvrant un nouveau lit, destiné lui aussi à s'exhausser et à détruire ses rives. De là résulte l'irrégularité de juxtaposition et de superposition des dépôts du delta; car ils sont formés par une eau divagante, dont le cours change à tout instant ainsi que le sens et la valeur de sa vitesse. Telle est aussi la cause de la facilité avec laquelle se sont modifiées, dans la période historique, ces diverses bouches entre lesquelles les fleuves se partageaient dans leurs deltas.
De plus, le comblement de l'estuaire doit commencer à s'opérer juste au moment où le fleuve, par\'enu à l'état de régime, ne change plus ni le profil, ni le plan de son lit. Jusque-là, son allure était torrentielle et, à son débouché dans l'estuaire, encore en voie de creusement, il devait déposer sur le fond des cailloux roulés, peut-être même de gros blocs. Plus tard il a recouvert cetlr première nappe avec des graviers grossiers; enfin, dans la dernière période, celle du comblement proprement dit, il ne dépose plus que des matériaux fins, menus graviers, sables et vase. Par conséquent, un estuaire comblé pourra ofTrir une succession de débris dont la dimension, dans l'ensemble, ira sans cesse en s'atténuant de bas en haut, depuis les galets du fond jusqu'aux limons de la surface. Les matériaux de même nature, produits d'une même crue ou plutôt d'une même rupture de la digue latérale d'alluvions, y doivent former des lentilles, se terminant très vile eni pointe et s'enchevêtrant les unes dans les autres, aussi bien dans le sens transversal que suivant la longueur même de l'estuaire ; d'ailleurs -la stratification en peut être inclinée, vu la vitesse de l'eau qui a produit le dépôt.
HeltaHuurla. — Lorsque l'estuaire du fleuve a été çinsi comblé, surtout à la faveur de la protection offerte par le cordon littoral, une autre période d'activité commence, celle de la formation du delta marin proprement dit. Les alluvions ont franchi la ligne du cordon ; l'espace demeuré en arrière est désormais acquis à la terre ferme; le fleuve va maintenant s'efforcer de conquérir une partie du domaine de la mer. Pour que cette conquête puisse s'opérer, il est nécessaire,
non seulement que la mer ait un jeu de marées peu sensible (ce qui était déjà la condition du comblement de Testuaire), mais qu*aucun courant longeant la côte n'emporte les dépôts à mesure qu*ils se forment. Il faut aussi qu'en dehors du cordon littoral la pente du fond ne s'accroisse pas trop brusquement.
Si ces conditions sont réalisées, le point où le fleuve franchit l'ancien cordon littoral devient un second centre de diramation à partir duquel le fleuve se crée dans la mer un lit variable à la faveur des alluvions qu'il y apporte et dont l'ensemble doit former une surface se terminant vers l'aval par une courbe convexe. Cet espace est le delta marin et lorsqu'il a été ainsi conquis de proche en proche à partir de l'estuaire, sa surface réunie à celle de l'estuaire comblé constitue ce que H. Duponchel (1) a appelé un delta direct ou du premier genre^ par opposition à une autre catégorie de formations analogues, dont nous aurons tout à l'heure à nous occuper.
La cause des divagations du cours d'eau, à partir de son second centre de diramation, est la même que celle qui agissait dans le comblement de l'estuaire. Seulement,' tandis qu'alors Te comblement pouvait s'opérer à la fois par toutes les dérivations du fleuve, il n'y a, dans le delta marin, que le bras principal qui puisse former des dépôts, parce que seul il conserve une vitesse suffisante pour transporter des matériaux sableux, capables de résistera l'action de la vague; c'est donc, en général, par les déplacements de la maîtresse branche que se constitue cette portion du delta. Pour ce motif, pendant que, dans l'ancien estuaire, les dépôts sont assez nettement séparés suivant la force de la dérivation qui les a produits, dans le delta proprement dit, les matériaux sont plus homogènes ; ils sont d'ailleurs plus fms dans l'ensemble, ayant été amenés par un cours d'eau de moins en moins éloigné de son état d'équilibre déflnitif. Enfin le temps nécessaire à la conquête d'une surface donnée sera plus long pour le delta marin que pour l'estuaire, car en raison de l'action des vagues et même en l'absence de toute marée, les sédiments y ont beaucoup plus de peine à échapper à la dispersion. Souvent même ils n'y parviendraient pas si les troncs d'arbres flottés par le fleuve ne formaient, en avant de son embouchure, des espèces de radeaux relativement fixes qui fournissent aux dépôts de vase un point d'appui suffisant. Ainsi naissent des Iles flottantes qui, peu à peu, s'ajoutent à la terre ferme, bien que plusieui^s d'entre elles soient exposées à disparaître loi^sque les arbres entrelacés qui les soutenaient ont été atteints par la pourriture. Là nous rencontrons un nouvel exemple du secours que le monde organique peut apporterindireclement aux travaux mécaniques ayant pour objet l'accroissement de la surface occupée par les continents. Ce secours est encore mieux marqué quand la végétation s'empare des alluvions récemment émergées et en Rxe les éléments assez pour qu'un retour de la vague ne puisse plus les emporter.
Deux fleuves dont les embouchures sont voisines et qui, l'un et l'autre,
(i) Traité d*hydraulique et de géologie agricoleê, p. 115.
construisent des deltas, peuvent en arriver à confondre leurs atterrissements et leurs bouches principales. Ainsi TAdige et le Pô, primitivement bien séparés, communiquent déjà par des bras latéraux et ce n*est que par des travaux sérieux qu'on a pu empêcher leur jonction dans un lit commun. Le Hississipi représente, diaprés Ellet, trois fleuves réunis en un seul : TOuachita, qui descendait à la mer par TAtchafalaya, la Rivière Rouge et enfin le cours d*eau principal qui a absorbé les deux autres. Le même phénomène s*observe au fond du golfe du Bengale, où les divers bras du Gange et du Brahmapoutra se livrent un perpétuel combat, se modifiant sans cesse ou se comblant les uns les autres (i).
»eiUM indirects. — Nous avons dit que lorsqu*un fleuve se rend dans une mer à marées sensibles, sujette à des courants littoraux, il ne peut pas combler $on estuaire. Cette règle souffre pourtant une exception, relative au cas où, au fond d*un golfe, débouche un cours d'eau d'une puissance extraordinaire, susceptible de très fortes crues. Dans ce cas, les troubles amenés par les grandes inondations, refoulant Teau de la mer, forment au devant de Tembouchure une barre qui peut devenir assez considérable pour émerger en partie ; alors elle constitue un point d'appui pour le sable et la vase et ainsi se forme par remous et cheminant, au début, d'aval en amont, un atterrissement qui flnit par remplir tout Testuaire. C'est ce que H. Duponchel nomme un delta indirect ou en retour. Le caractère principal d'une telle formation doit être son instabilité ; d'une part, le sol qui la constitue, au lieu d'être solidement appuyé à la terre ferme, en avant de laquelle il se serait progressivement avancé, a pour appui une barre mobile et instable. D'autre part, ce dépôt, résultat du triomphe momentané de la puissance du fleuve sur celle de la mer, est exposé, quand la période des crues est passée, à de furieuses attaques de la vague, qui démolissent une partie de l'édifice cx)nstruit. En tout cas, quelle que soit la puissance du fleuve et la masse des sédiments qu'il charrie, un tel delta ne se formera qu'au fond d'un golfe. Telle <îst la raison pour laquelle le fleuve des Amazones, malgré la puissance irrésistible avec lacpielle il refoule le flot marin, ne peut donner naissance qu'à une barre largement étalée et sans cesse dispersée par les courants.
KiLemmpUm de Beltmi. BeltA du NU. — Après avoir ainsi passé en revue les conditions générales de la formation des deltas, il importe de voir comment, dans la nature, ces conditions ont été réalisées et quelle mesure de temps les principaux fleuves ont exigée, soit pour combler leur estuaire, soit pour s'avancer en mer au delà du cordon littoral. Le premier exemple qui doive nous occuper, parce qu'il correspond au cas le plus simple, est celui du delta du Nil.
Parmi toutes les formations du même genre, il n'en est aucune qui ait un dessin plus régulier. C'est un triangle à base convexe (fig. 38), dont le sommet, centre de diramation du fleuve, est situé près du Caire, à 200 kilomètres de la cdte. Tout cet espace, aujourd'hui comblé par les alluvions, est parcouru par
(i) Fergnson in Reclus : La Terre, p. 512.
une infinité de dérivations, dont deux seulement sont importantes, la branche de Rosette à Touest et celle de Damiette à Test. Les anciens comptaient sept branches à Tembouchure du Nil; mais la plupart sont aujourd'hui oblitérées.
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Eolielle Fig. 58. — Delta du Nil (d*aprës Pe(ermann).
Nous avons dit que la côte du delta formait une courbe convexe; sur un quart seulement de son étendue, c'est-à-dire depuis le cap Bourlos jusqu'à Damiette, cette côte est appuyée contre les alluvions du fleuve ; partout ailleurs elle ne constitue qu'une mince langue de terre, séparée du sol d'alluvions par des lagunes qui sont les lacs Maréotis, d'Edkou, Bourlos et Menzaleh. Or du côté d'Alexandrie, celle langue de terre est une véritable chaîne de rochers calcaires, de formation marine, surmontée de dunes et, au nord ainsi qu'à l'est, c'est un cordon littoral parfaitement caractérisé. Les dépôts du fleuve ne dépassent ce cordon que sur deux points ; à l'embouchure de la passe de Rosette et en avant de la bouche de Damiette ; encore les saillies qu'ils y forment sont-elles peu considérables et l'avancement moyen annuel de ces deux pointes, depuis 3000 ans, ne parait pas avoir dépassé 4 métrés, tout le reste de la côte offrant une stabilité absolue.
On peut conclure de là que le delta du Nil est simplement un estuaire comble, en dehors duquel la conquête opérée sur le domaine maritime a été tout à fait insignifiante. 11 reste à indiquer les causes auxquelles ce résultat peut être
DELTAS. î2^25
attribué. La première est l'absence de tout endiguement; dans ses crues, le Nil se répand librement sur son lit majeur et y dépose la plus grande partie du limon qu*il transpoi*tait. Il élèye donc le sol de la vallée et de son delta, au lieu de porter, comme le Pô actuel, toutes ses alluvions à la mer. Ensuite, il parait que la côte égyptienne est longée par un' courant littoral, suffisamment fort pour disperser les sédiments. Ajoutons que le régime du fleuve est remarquablement régulier et que, si les crues s'y élèvent à une notable hauteur, elles se produisent sans violence. La proportion des troubles contenus dans Teau du Nil n'est d'ailleurs pas aussi considérable qu'on pourrait le croire. Des fouilles faites par M. Borner dans la grande plaine de Hemphis ont montré que, depuis 3000 ans, il s'y était accumulé 2",85 de limon. L'épaisseur totale de l'alluvion limoneuse atteint en ce point 9">,75 et le fond est formé par le sable du désert. Le taux moyen d'accroissement, depuis 5000 ans, a été de 0'",0009 par an. Mais, bien entendu, il serait abusif de vouloir étendre ce calcul beaucoup au delà, lo Nil ayant dû avoir, dans l'origine, un régime différent.
Le comblement de l'estuaire du Nil remonte plus loin que la période historique et si le sol du delta s'est sensiblement accru depuis, du moins son assiette générale est de date foil ancienne. Il n'en est que plus remarquable d'avoir à constater la stabilité absolue de la côte et l'impuissance du fleuve à édifier quoi que ce soit, malgré le temps laissé à sa disposition, dans une mer dépourvue de marées sensibles. L'absence d'endiguement latéral ne suffit pas à expliquer cette inaction, car le Pô n'était pas encore endigué que déjà il s'avançait dans la mer bien plus loin que l'ancienne ligne de la côte. La vérité est que le travail d'un fleuve à son embouchure est d'autant moins actif que le cours d'eau so rapproche davantage de l'état d'équilibre. Or le Nil, en raison de la grande distance qui le sépare de ses sources et de l'altitude relativement faible de ces dernières, est, depuis longtemps, aussi voisin que possible de la stabilité. Ses crues, résultat des pluies équatoriales, qui font gonfler les lacs où ce grand fleuve s'alimente, n'ont rien de commun avec celles de nos cours d'eau européens, toujours grossis par des affluents torrentiels, issus de contrées où la pente du sol est considérable. Aussi les galets, déjà rares et petits dans la partie moyenne de l'Egypte, ne se rencontrent-ils jamais sous les alluvions du cours inférieur, preuve manifeste que, môme aux époques de creusement, le fleuve n'avait pas la force de transporter des cailloux jusque dans son delta. Aussi, malgré le volume de ses eaux et l'incomparable développement de son cours, le fleuve égyptien n'accomplit-il qu'une œuvre géologique restreinte. Impuissant à former des dépôts en dehors de la protection du cordon littoral, si ce n'est dans le voisinage immédiat de ses deux bouches principales, il s'est borné, depuis la période historique, à exhausser le sol d'alluvions par lequel il avait antérieurement remplacé son estuaire. Il est tel petit torrent des Alpes qui, à l'heure présente, modifie peut-être la surface du globe plus efficacement que ce cours d'eau immense, dont le domaine s'étend depuis l'équateur jusqu'au delà du 55« degré de latitude !
M LATTABBIIT, TRAITi M 6<0L06IB. 15
Delta du RiiAiie. — Le Rhône apporte chaque année dans la Méditerranée, d'après M. Surell, 21 000 000 de mètres cubes de troubles, dont les quatre cinquièmes passent par la bouche dite du Grand Rhône, tandis que le reste s'écoule par le Petit Rhône. Ces deux branches, les seules qui restent des six ou sept que comptaient les anciens, renferment entre elles l'espace triangulaire de la Camargue, qui n'est qu'une partie de l'esluaire primitif; car on peut suivre, à l'ouest du Petit Rhône, un ancien bras ou Rhône mort qui vient aboutir à Tétang de Mauguio et, jusqu'au sud de Montpellier on trouve sur le bord de la mer des cailloux des Hautes-Alpes, certainement charriés par le Rhône à l'époque où son régime était encore torrentiel. L'ancien cordon littoral peut être suivi depuis Fos jusqu'à Aigues-Mortes en passant par l'étang de Vaccarès.
Tout Teffort actuel des alluvions se porte à la pointe du Grand EUiône, dont le progrès, depuis 1737, a été en moyenne de 57 mètres par an; mais antérieurement les dépôts se sont opérés en d'autres points ; en somme, on évalue à 250 ou 300 kilomètres carrés l'accroissement survenu dans le delta depuis l'époque gallo-romaine. La rapidité avec laquelle le Grand Rhône avance de nos jours tient à l'endiguement du cours supérieur du fleuve, qui l'oblige à transporter jusqu'à l'embouchure la majeure partie de ses alluvions.
Quant au Petit Rhône, ses alluvions vont grossir la pointe de l'Espiguette. D'après MM. Lenthéric et Gh. Martins, le progrès de cette plage est tel que, s'il se poursuit, la pointe en question atteindra dans deux mille ans la plage de Palavas, transformant en lagune la rade d' Aigues-Mortes.
Delta du P6. — Les troubles tenus en suspension dans l'eau du Pô sont, en moyenne, de 43 000 000 de mètres cubes et s'élèvent à 100 000 000 dans les années exceptionnelles. L'ancien cordon littoral est marqué par une chaîne de dunes, qui descend de l'embouchure de l'Adige à Goro (fig. 59) et à l'est de laquelle le fleuve s'est avancé de 25 kilomètres. Quant à l'ancien estuaire, il serait malaisé d'en fixer les limites, le travail de conquête de la terre ferme, à l'embouchure du Pô, étant de date géologique très ancienne. Ce qu'on peut dire, c'est que, au début de l'époque historique, le littoral était tout près d'Adria et que, du treizième au dix-septième siècle, la marche des alluvions a été, en moyenne, de 25 mètres par an, tandis que, dans les deux derniers siècles» l'avancement annuel s'est élevé à 70 mètres ; môme, d'après M. Dausse, la part du dix-huitième siècle ne serait pas inférieure à 80 mètres. Le terrain conquis dans ces conditions est d'environ 113 hectares par an. Il n'y a pas de doute que l'endiguement du Pô ne soit la cause de l'accélération survenue dans la progression de son delta, le fleuve ayant été obligé de jeter directement dans l'Adriatique des alluvions qui, sans les digues, eussent été employées à combler les lagunes ou à exhausser le sol de la vallée principale.
Delta du Danube. — La mer Noire étant dépourvue de marées, le Danube, dont la portée moyenne, de 9200 mètres cubes par seconde, s'élève à 28 000 mètres dans les crues et qui verse actuellement à la mer, chaque année, environ
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60 000000 de mètres cubes d*alluvions, n'a pas eu de peine à y édifier un delta. L'ancien cordon littoral constitue la ligne de côte qui ferme les golfes
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Fig. 39. — Le delta du Pô (d'après Vuillemin). --- — . •- Ancienne ligne de côte.
satins de la Bessarabie et se poursuit au sud à travers le delta en s'infiéchissant légèrement vers Test. En avant de cette ligne, le teiTain conquis par le fleuve sur la mer a la forme d'un segment de cercle ayant près de 25 kilomètres de flèche et environ 80 kilomètres de base. Les progrès actuels du delta sont Tœuvre des trois bouches de Kilia, de Soulina et de Saint-Georges. Il y a dix-huit cents ans, les bouches du Danube étaient au nombre de six. Grâce, sans doute, à Tabsenc^ totale de marées, plusieurs des bouches de l'ancien estuaire ont pu, chacune pour leur compte, opérer le comblement au delà du cordon, en sorte qu'il n'existe pas, à la rencontre de ce dernier, de centre unique de diramation.
mfSktm, 4h HiMisslpi. — La marée, dans le golfe du Mexique, sur le bord septentrional, n'a pas plus de 0™,50 à 0"',40. La profondeur du golfe dépasse peu 30 mètres. Dans ces conditions, un fleuve aussi gigantesque que le Mississipi, chargé dune énorme quantité de sédiments, ne peut manquer de donner naissance à un delta considérable. En effet, la surface occupée par les alluvions n'est pas inférieure à 51 800 kilomètres carrés.
D'après MM. Humphreys et Abbot, la crête extérieure de la barre située audevant de la passe sud-ouest ou principale avance, chaque année, dans le golfe,
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de 104 mètres sur une largeur de 3500 mètres. D'autres observateurs réduisent ce chiffre à 79 mètres. Les matières terreuses versées annuellement à la nier
par celte seule passe s'élèvent à 9400000 mètres cubes. L'ensemble de toutes les passes en amène 28 000000, soit une masse de 28"* de hauteur sur un kilomètre carré.
Le point primitif de diramation est situé près de Bâton-Rouge, en amont de la Nouvellr- Orléans, de sorte que la longueur totale du delta est de 520 kilomètres, la base vers la mer ayant 500 kilomètres.
A la différence des autres fleuves, le Mississipi, au lieu de se borner à conquérir sur la mer un espace en forme de croissant, envoie directement dans le domaine maritime une branche principale, qu'Élie de Beaumont a Fig. 40. -Deiu du Mississipi (d'après vuiiie- justement comparée au long cou dune hydie
min). - 1. Fourche des passes; 2. Pilols- çy qyj^ ^ SOU extrémité, se divise en trois couville; 3. passe du sud-ouest; 4. passe du t. • //» *n\ T^ sud; 5. Balise; 6. passe du sud-est; 7. passe rautS foilUaut la patte d Oie (llg. 40). Dans
du nord-est; 8. passe à Loutre. ^^^^^ p^^.^.^ avancée, les rives ne se compo-
sent que d'une bande étroite de marais couverts de roseaux, hantés par des alligators et où, de loin en loin, on aperçoit quelques huttes de pécheui-s; la mobilité de ces rivages est extrême.
La pénétration rapide du Mississipi dans les eaux marines est due, à la fois, à Tendiguement de ses rives et au défrichement des forêts primitivement situées sur ses bords. Le sol du bassin étant devenu plus mobile, la puissance du ruissellement s*est accrue ; le fleuve dégrade constamment ses berges, emportant des arbres entiers qui, dans le delta, s'enchevêtrent, se couvrent de vase et donnent naissance à des îles mouvantes.
Cependant si les alluvions s'étendent ainsi en surface, leur profondeur n'est pas considérable. Sans doute, un puits creusé dans le delta rencontre, sur 200 mètres d'épaisseur, des dépôts de formation fluvio-marine ; mais la part de l'époque moderne n'y est, selon M. Hilgard, que d'une dizaine de mètres. Tout le reste est l'œuvre de la période quaternaire, pendant laquelle le grand fleuve américain avait une puissance bien supérieure à celle qu'il possède de nos jours. Dans les parties du delta du Mississipi où le limon des crues s'épanche librement à droite et à gauche, H. Borner estime que la surélévation annuelle des terres est d'environ 0'»,0056, soit quatre fois plus forte que dans le delta du Nil.
Élie de Beaumont (1) a émis l'idée que le singulier delta, enferme de promon-
(1) Leçon* de Géologie pratique, I, p. 512.
(cire, à rextrémité duquel s'ouvrent les passes du Mississipi, ne doit pas être considéré comme im édifice à toute épreuve, doué d'une stabilité comparable au reste des terres conquises en amont. Non seulement il pourrait être enlevé par une de ces tempêtes séculaires conune il s'en produit parfois dans l'histoire; mais si, dans ses divagations, le fleuve venait à se jeter de côté, il est vraisemblable que la mer aurait facilement raison des dépôts accumulés sur ces rives délaissées. Les matériaux en seraient alors dispersés et serviraient à accroître les sédiments sous-marins de la plage.
Iles de bouc. — Le delta du Mississipi offre un phénomène très curieux, celui des îles de boue ou mud lumps^ qui s'élèvent, soit au milieu de la barre du fleuve, soit dans son voisinage immédiat ; ce sont des monticules coniques, dont quelques-uns dépassent le niveau de l'eau de 2, 3 et même 6 mètres, et qui surgissent surtout durant les hautes eaux, terminés par une sorte de cratère d'où s'échappent parfois^ des gaz hydrocarbonés. Non seulement la formation de ces îles ne peut en rien être rattachée aux phénomènes d'alluvionnement, mais la boue qui les constitue se transforme à l'air en une argile dure et compacte, bien différente des vases du Mississipi et complètement dépourvue de matières végétales. Cet4e circonstance rend difficilement admissible l'hypothèse qui attribue les mud lumps à un gonflement des vases de la barre, sous l'influence de la fermentation des troncs d'arbres et autres matériaux organiques emprisonnés dans leur masse. 11 semble plus rationnel d'admettre, avec M. Thomassy, que, dans les hautes eaux, certaines nappes d'infiltration, contenues au-dessous du delta actuel, dans les argiles de la période quaternaire, subissent ime pression assez forte pour vaincre la résistance des vases du delta. Elles y formeraient alors de véritables sources artésiennes, amenant au jour l'argile même qui les retient. Cette explication ne rend malheureusement pas compte de la grande quantité d'hydrocarbures gazeux, qui se dégagent parfois de ces cônes boueux. En tout cas, on sait qu'il suffit d'une charge de poudre pour déterminer l'écroulement d'un mud lump et faire naître à la place une cavité cratériforme.
9eËUk dm Homn^ho. — Lc Hoang-ho OU Fleuve Jaune, en Chine, est probablement celui de tous les cours d'eau de l'ancien monde qui est le plus fortement chargé de matières limoneuses. Son delta s'étend sur au moins 250000 kilomètres carrés, formant l'une des provinces les plus importantes de la Chine. Staunton calculait, à la fin du siècle dernier, que les alluvions du fleuve pourraient édifier, en vingt-cinq jours, une île d'un kilomètre carré de surface sur 36 mètres de profondeur (i). Le Hoang-ho est encore, de nos joiu*s, sujet à des divagations qui changent considérablement son cours et dont chacune amène de véritables catastrophes.
Mtàtm do CUuiffe. — Le delta du Gange offre un excellent exemple de delta en retour. Il se forme au fond du golfe de Bengale, où la marée s'élève jusqu'à 5 mè-
(i) Reclus: La Terre, I, p. 498.
très et s'accroît uniquement pendant la période des inondations, alors que, sous rinfiuence de chutes de pluie capables de s'élever à i5 mètres par an, les forces réunies du Gange et du Brahmapoutra suffisent pour troubler l'eau de la mer jusqu'à plus de cent kilomètres de l'embouchure.
La surface de ce delta est double de celle du delta du Nil. Comme celui du Mississipi il a son sonmiet à 520 kilomètres de la mer, mais sa base n'a que 300 kilomètres de développement. La région voisine de la mer, fréquemment remaniée par les tempêtes, porte le nom de soonderbuns; elle est hantée par une quantité de crocodiles du genre Gavial, qui sont fréquemment engloutis dans les vases mobiles, nous donnant ainsi une idée du mode d'enfouissement par lequel tant de grands sauriens de l'époque jurassique ont pu nous être conservés.
Les eaux du Brahmapoutra charriant en moyenne deux fois plus de vase que celles du Gange, c'est à la partie orientale que les atterrissements se forment le mieux. Au contraire, de la bouche de l'Huringota à celle de l'Hoogly, toute la partie gangétique des soonderbuns parait n'avoir subi que de très ^faibles modifications durant les temps historiques (1). La position qu'occupe la ville de Calcutta, fort au delà, en aval, du sommet probable de l'estuaire primitif, laisse croire que le comblement de cet estuaire ne peut être que l'œuvre d'une période géologique antérieure et qu'il a réclamé, de la part des fleuves indiens, une puissance de transport beaucoup plus considérable que celle qu'ils déploient de nos jours.
Ère deu deitmm, — La formation des deltas marque, partout où elle a lieu, une ère de repos, depuis le commencement de laquelle les conditions relatives de la terre ferme et de la mer n'ont pas dû changer sensiblement. A ce point de vue, en tenant compte de la rapidité avec laquelle s'effectuent aujourd'hui les dépôts en question, on peut affirmer que Vère des deltas ne remonte pas à une très haute antiquité et qu'un petit nombre de milliers d'années suffisent à rendre compte des dépôts qui s'y sont produits. Cette idée a été depuis longtemps exprimée par Dolomieu sous la forme suivante (2) : i Je compte me ser\'ir un jour de ces atter^ rissements et de leur peu d'étendue en comparaison de ce qu'ils pourraient être d'après leur accroissement journalier, s'ils avaient commencé depuis beaucoup de milliers d'années ; je les emploierai, dis-je, avec beaucoup d'autres faits analogues, pour soutenir mon opinion sur le peu d'ancienneté de l'état actuel de notre globe. »
Ëlie de Beaumont (5), reprenant l'idée de Dolomieu, a insisté sur les effets extraordinaires que le défrichement et l'endiguement ont produits depuis quelque temps sur le régime des deltas. Cela suffit pour qu'on puisse afûrmer au moins que le développement imprimé à la culture du globe depuis les siècles historiques est uin fait qui se réalise pour la première fois. Mais ce n'est pas tout; la formation des deltas comprend deux périodes distinctes : le comblement de Tes-
(1) Reclus : La Terre, I, p. 498.
(2) Jaurmai de Phynque, XLII, p. 47.
0) Leçons de Géologie pratique, I, p. 518.
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tuaire et la conquête du domaine maritime. Cela posé, on peut dire que, pour beaucoup des grands fleuves connus, c'est à l'époque historique que le delta a commencé à travailler efficacement en dehors du cordon littoral, en sorte que sa pallie maritime est l'œuvre de quelques dizaines de siècles. Or le phénomène du comblement de l'estuaire, accompli sous la protection du cordon, et par un cours d'eau en possession d'une puissance de transport incontestablement plus grande, puisqu'il devait être encore dans la période divagante, est en tout comparable à celui qui a suivi ; il est môme probable qu'il a exigé moins de temps puisque l'action fluviale, d ailleurs plus énergique, n'avait pas, comme dans le delta marin, à lutter contre la dispersion par les* vagues. Il en résulte que la durée totale de la formation a dû être assez restreinte et si l'on admet, ce qui semble incontestable, que l'origine en remonte au début de l'ère actuelle de stabilité, on voit que celte ère se trouve renfermée dans des limites fort étroites.