‹ Traité de géologie (volume 2)Chapitre 78 sur 483 · FORMATION DES GLACIERS · texte numérisé non relu

FORMATION DES GLACIERS

se rencontrer les talus naturels d'éboulement menés par les deux crêtes du massif ainsi recouTert. De toutes façons, l'excédent des neiges enmiagasinées dans les régions de grande altitude doit s*écouler au dehors, en pénétrant dans une zone où les influences calorifiques remportent décidément sur les actions réfrigérantes. (Test alors que les champs de neige donnent naissance aux glaciers, c'est-à-dire h l'un des instruments les plus remarquables de la dynamique externe. Cette transformation offre, au point de vue géologique, une trop grande importance pour que nous n'insistions pas ici sur les circonstances au milieu desquelles elle s'accomplit.

fiéwé. — Au moment où la neige tombe, elle s'agglomère en légers flocons^ laissant entre eux une infinité de vides. Mais bientôt ces masses incohérentes se tassent; l'action du soleil impose aux cristaux de la surface un commencement de fusion, qui fait disparaître leur forme étoilée en les transformant en grains plus ou moins arrondis. Les gouttelettes d'eau provenant de cette fusion circulent entre les grains jusqu'à ce qu'elles gèlent et les cimentent en expulsant partiellement l'air qui s'y trouvait interposé. De cette manière la neige se transforme en un amas un peu cohérent de granules, parsemé de bulles d'air, auquel on donne le nom de n^t^dans la Suisse française et de fim dans la Suisse allemande. Pour faire apprécier l'eflet de cette transformation, il suffira de dire que, tandis qu'un mètre cube de neige fraîchement tombée ne pèse que 85 kilogranmies , le poids d'un mètre cube de névé s'élève à 500 ou 600 kilogrammes (1). Aussi la marche est-elle extrêmement pénible sur la neige fraîche, alors que, sur le névé, on avance à peu près comme sur un terrain solide. La masse du névé se compose de strates plus ou moins régulières, dont chacune représente le produit d'un hiver et se distingue par la croûte dure et grisâtre qui en marque la surface. Agassiz évaluait à 2"» ou 2°*,50 l'épaisseur de la couche de névé qui se forme annuellement dans les Alpes Bernoises.

La transformation de la neige en névé, exigeant un commencement de fusion, ne s'accomplit régulièrement qu'au-dessous d'une certaine altitude. En effet, sur les hautes cimes, l'ardeur des radiations solaires, bien qu'elle soit à son maximum en valeur absolue, est très peu efficace. D'une part, l'atmosphère raréfiée est trop froide et, de l'autre, elle est si sèche que la neige y peut renvoyer par réflexion la chaleur lumineuse qu'elle a reçue. Plus bas, au contraire, cette chaleur, grâce à la vapeur d'eau plus abondamment répandue dans l'atmosphère, serait convertie en chaleur obscure et employée à fondre la neige. 11 en résulte que, dans les Alpes, les champs de névé ne sont bien caractérisés qu'au-dessous de 3300 mètres d'altitude. Plus haut la neige forme une poussière fine et floconneuse et pendant que, sur le sol relativement ferme du névé, la sensation de froid est supportable, rien n'est plus pénible que la marche sur la poussière

(i) Ch. Martins : Du Spitzberg au Sahara, p. 541.

neigeuse du Grand Plateau du Mont Blanc, où la température, à 0", 20 de profondeur, ne s'élève jamais au-dessus de — 8^,2 (i).

csiace. — Plus on descend au-dessous de la limite supérieure à laquelle le névé puisse se former et plus cette masse granuleuse acquiert de consistance, grâce à la pression qu'elle supporte et à la congélation de Teau dans les interstices des grains. L air, abondant sous forme de bulles^ dans le ciment du névé primitif, s'en dégage de plus en plus et ainsi se forme une glace encore un peu huileuse, opaque et laiteuse, pesant de 900 à 960 kilogrammes par mètre cube, c'est-à-dire plus dense d'un tiers que le névé; A cet état, le champ de névé est devenu un glacier et la glace qui le compose, continuant à descendre, est destinée à acquérir de plus en. plus de compacité, jusqu'à ce qu'elle présente une cassure homogène, une couleur bleuâtre et une demi-transparence.

Pour que cette transformation devienne complète, il est bon que le surplus des névés produits chaque année trouve à s'écouler en masses considérables dans des gorges où il puisse s'entasser sur une certaine hauteur. Lorsque de telles gorges existent au débouché d'un champ de névé, on voit habituellement, à leur sommet, une crevasse diierimayey qui entaille verticalement la couche de névé. Cette crevasse marque le point précis où la pesanteur détermine la chute de la neige granuleuse dans la gorge et c'est là véritablement que commence le glacier; car à partir de ce point les influences propres à déterminer la fusion l'emportent de plus en plus, la glace descendant au-dessous de la limite des neiges persistantes, c'est-à-dire dans une région où elle disparaîtrait bien vite si son épaisseur ne la protégeait en partie contre les radiations calorifiques.

On a cru pendant quelque temps que la transformation progressive du névé en glace compacte était accompagnée d'un changement dans sa structure et qu'ainsi il se produisait un passage graduel de l'état de neige confuse à celui de glace semblable à celle des lacs. On sait qu'à la surface des eaux tranquilles la congélation se fait de telle sorte que tous les petits cristaux élémentaires qui composent la couche de glace affectent la même orientation. Leur axe cristallographique principal, qui est en même temps leur axe optique, est vertical, c'est-àdire perpendiculaire à la surface de congélation. La glace des lacs est donc optiquement orientée d*une façon uniforme et donne, dans les appareils de polarisation, les apparences caractéristiques des cristaui^ à un axe, taillés normalement à l'axe, si le plan de la plaque est parallèle à la surface libre de la glace.

Tout autre est la condition du névé ; chacim des grains qui le composent est bien un cristal, quoiqu'il ait perdu ses facettes extérieures à la suite d'un commencement de fusion ; de plus, l'eau congelée qui réunit les grains est aussi cristallisée ; mais, dans cet ensemble, il n'y a pas d'arrangement régulier et les axes des cristaux élémentaires s'entrecroisent dans tous les sens. Or, en se fondant sur des expériences exécutées à l'extrémité du glacier de Grindelwald, on

(i) Dollfas-Ausset : Matériaux pour ^histoire de$ glaciers.

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avait cru constater que, à mesure des progrès de la transformation du névé, Torientation optique devenait de moins en moins confuse, au point que, à la base du glacier, là où la glace était bleue et compacte, elle ne différait pas sensiblement, quant à la structure, du produit de la congélation des lacs. Ainsi la pression et la fusion auraient eu pour effet d*obliger les individus cristallins à redresser peu à peu leur orientation.

De récentes expériences, faites par M. Klocke (1) en différents points des principaux glaciers de la Suisse, n*ont pas confirmé cette manière de voir. La glace conserverait, parait-il, jusqu'au bout sa structure granuleuse. Les fentes capillaires ramifiées qu'on y a si souvent observées ne sont que les limites des individus juxtaposés et les grains se manifestent de nouveau quand la glace, même déjà compacte en apparence, subit un commencement de fusion au contact de Tair; tandis que la glace des lacs fond sans se diviser ou, si elle s'isole, laisse apercevoir de petits prismes régulièrement orientés, celle des glaciers se divise en grains, comme du sucre qui commence à fondre, et l'on peut s'assurer que chacun de ces grains redevenus libres, séparés les uns des autres par une foule de pores, qui donnent à la masse une apparence spongieuse, est un individu cristallin homogène, ayant son orientation optique, différente de celle de ses voisins. Le seul changement qui intervienne est l'accroissement progressif du volume des grains ; chacun d'eux s'augmente de l'eau de fusion qui vient se congeler à son contact et qui prend en se solidifiant l'orientation même du grain auquel elle adhère, phénomène d'influence d'ailleurs fréquent dans les expériences de production des cristaux. Ainsi, tout en devenant plus compacte et plus homogène, la glace de glacier ne se rapproche nullement de celle des lacs et conserve jusqu'au bout la structure d'agrégat irrégulier, propre au névé qui lui a donné naissance. Comme l'a dit Helmholtz, elle est à la glace des lacs ce qu'un morceau de marbre, agrégat de cristaux enchevêtrés, est à un cristal de spath calcaire.

La structure de la glace des glaciers peut d'ailleurs être mise en évidence, suivant MM. Ch. Grad et Dupré (2), à l'aide d'une expérience très simple : il suffit de verser sur la glace une dissolution, soit de sulfate d'indigo, soit de violet d'aniline, pour lui voir prendre, pendant le temps que dure l'infiltration du liquide, ime apparence marbrée caractéristique, les fissures capillaires étant alors parcourues et accusées par la dissolution colorée.

La glace pe«t exister A tontes les hauteurs. — D'après ce qui vient d'être dit, on pourrait croire que la transformation du névé en glace ne devient possible que dans le voisinage de la limite des neiges persistantes, puisqu'elle exige, avec le tassement de la masse, l'infiltration d'une certaine quantité d'eau et que cette fusion ne peut dépasser la surface que si la température de l'atmosphère ambiante est au-dessus de zéro. Cependant les choses ne se passent pas avec cette

(1) Neues Jahrbuch fur Minéralogie, etc., 1881, 1, p. 25.

(2) Annuaire du Club alpin français , 1874, p. 444.

rigueur. D'abord le poids même de la neige est su£Bsant pour domier aux couches inférieures une adhérence semblable à celle de la glace. Le point de fusion de €ette substance s'abaisse sensiblement par la pression et quand la hauteur des névés accumulés est considérable, cela peut suffire pour déterminer une fusion partielle des couches de la base. De plus, si les champs de névé sont baignés par une atmosphère froide et sèche, inhabile à les fondre même superficiellement, les parois rocheuses qui les encaissent sont capables d'une tout autre influence. Nous avons dit qu'un corps susceptible d'absorber de la chaleur s'échauffait plus, par la radiation solaire directe, sur les hautes cimes que dans la plaine. Or la surface des rochers, de couleur généralement brune, qui affleurent au milieu des neiges, absorbe si bien la chaleur que cela sufBt pour fondre la neige avec laquelle elle est en contact. Il y a longtemps que Zumstein(l) découvrait avec surprise au Hont Rose, à 4264 mètres d'altitude, une crevasse tapissée d'une glace compacte, colorée en bleu d'azur. Un peu plus tard, au col de Rotthal, siu^ la Jungfrau, par 4000 mètres, Agassiz trouvait la dernière paroi de la montagne toute couverte d'une couche de glace, sans fissures, formant un revêtement continu. Enfin Ch. Martins (2) a constaté, dans son ascension au Mont Blanc, que la neige des Petits Mulets, à 4680 mètres, avait fondu au contact des rochers et s'était convertie en une glace compacte et glissante. Au même moment il s'assurait qu'un thermomètre dont la boule était noyée dans du sable blanc siliceux s'élevait sans peine à -+-5*^, tandis qu'à l'air libre il se tenait à — 8<>, l'atmosphère ne contenant d'ailleurs que 57 7o ^^ ^^ vapeur nécessaire pour la saturer à cette basse température.

Ainsi, sous l'action des rochers voisins, la neige fond à toutes les hauteurs possibles et il en peut résulter, jusqu'à une certaine distance, une transformation en glace huileuse. D'ailleurs le fond rocheux sur lequel reposent les couches les plus basses d'im champ de neige est certainement à ime température plus élevée que l'atmosphère de la surface, puisque, n'étant pas exposé au rayonnement, il est en commimication, par conductibilité, d'une part avec des pointements extérieurs, échauffés chaque jour par le soleil, d'autre part avec la masse interne, où la température augmente, comme on sait, avec la profondeur. Pour toutes ces raisons, il n'est pas étonnant que la glace puisse se rencontrer notablement au-dessus de la limite des neiges persistantes et que, par exemple, elle occupe, avec des crevasses bien caractérisées, toute la surface du Grand Plateau du Mont Blanc, à 4000 mètres d'altitude. Néanmoins la glace ne devient un agent géologique réellement efficace que quand elle se concentre au-dessous de la limite des neiges et c'est dans ces conditions normales que nous allons l'étudier ici.

csiaclers. AUaMuitmtloii. AUaUiMi. — Supposons donc les névés accumulés dans le voisinage des hautes cimes; ou bien ils forment des couches successives sur une pente et alors l'excès annuel se précipite, sous la forme d'avalanches,

(i) Oollfus-Âusset : Matériaux pour thutoire des glaciersy V, p. 104. (2) Du Spitzberg au Sahara, p. 300.

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vers les régions inférieures, ou bien la disposition du sol les fait converger vers une goi^e où ils s'entassent en s'éboulant suivant la rimaye. De toute manière, le produit de ces éboulements, arrivant en masses considérables dans [des échancrures du sol, y devient, malgré une température ambiante supérieure à zéro, extrêmement peu accessible aux influences calorifiques. Sans doute la surface et les bords fondent sous la double action du soleil et du rayonnement des parois; mais si une partie de l'eau provenant de cette fusion est volatilisée avec la portion de la glace qui subit Tévaporation directe ; si une autre donne naissance à des torrents, le reste, pénétrant dans les interstices de la masse, s'y regéle en augmentant sa compacité. Il se constitue donc, au débouché des champs de névé, dans les dépressions du sol, une traînée de glace dont la dimension doit dépendre de deux facteurs, Valimentation et Vablation.

Valimentation d'un glacier se fait, d'abord et surtout par la chute des névés à son origine, ensuite par les neiges qui, dans la saison froide, viennent tomber à sa surface. La première source est ordinairement la plus importante; elle Test surtout en raison de la disposition en forme de cirques qu'affectent les champs de névé dans les grands massifs montagneux. De cette manière, un seul glacier, pouvant occuper une vallée très étroite, en arrive souvent à recevoir le tribut des neiges tombées sur un espace considérable et si, dans ce cas, pour plus de simplicitéy on néglige le produit des chutes directes de neige sur le glacier, il en résulte que la dimension de ce dernier doit être telle , qu'elle représente toute la différence entre l'excès annuel des névés et ce que les influences calorifiques ont pu enlever à sa masse. En un mot, toute la neige qui tombe, dans une année, sur le champ d'alimentation, supposé parvenu au maximum de volume qu'il ne peut pas dépasser et qui n'est pas enlevée, dans cette même année, par la fusion ou l'évaporation superficielle, doit venir s'accumuler dans le glacier.

D'après cela, si chaque année fournissait ainsi régulièrement un excès de névé, la masse du glacier devrait aller indéfiniment en augmentant. Mais il y a une limite à cette augmentation; le névé, en s'entassant dans la gorge où il se transforme, s'étale nécessairement en longueur et descend ainsi suivant le thalweg, pénétrant dans des régions de plus en plus éloignées du domaine des neiges persistantes. A mesure que cette descente s'accomplit, le névé est exposé à une ablation qui va sans cesse en croissant. Cette ablation est produite par les causes suivantes (1) :

1*» La fusion superficielle, due au contact d'un air dont la température moyenne est au-dessus de zéro.

2» La fusion interne, déterminée par la pénétration dans la glace du rayonnement calorifique extérieur.

3<* Une fusion superficielle, due à la chaleur latente qui se dégage quand la vapeur d'eau, contenue dans l'air, vient se condenser sur la surface de la glace.

(1) Forel : Écho des Alves, 1881, p. 22. — Bibliothèque univerteUe de Genève, Archives des sciences. Juillet, 1881.

4^ Une fusion qui s^accomplit à la fois par la surface et dans les interstices de la glace, quand la pluie tombe et s*inGltre dans les fissures capillaires.

5® La fusion de la surface inférieure du glacier, appliquée sur un fond rocheux dont la température, supérieure à zéro, est entretenue par communication avec le foyer de chaleur interne du globe.

6* Enfin Tévaporation directe de la glace dans un air dont le point de saturation est inférieur à la température do celle-ci.

L'ablation, presque nulle dans la région des névés, atteint son maximum à l'extrémité inférieure du glacier. En ce point, dans les Alpes Suisses, elle est capable d'enlever chaque année une épaisseur de 6 à 8 métrés de glace. Du reste, Tablation, s'exerçant non seulement par le contact direct de l'atmosphère, mais par le rayonnement et le contact des parois encaissantes, peut être très variable suivant les circonstances topographiques. Elle sera d'autant moindre que le glacier, plus encaissé, offrira moins de surface libre et que son orientation le préservera mieux contre l'action solaire directe aux heures chaudes du jour. De la sorte, un même excès de névé, arrivant dans des régions de même température, pourra donner des glaciers d'amplitudes très diverses.

Mais, dans tous les cas, il arrivera toujours un moment où, à force de s'avancer dans la gorge qui l'encaisse, l'extrémité libre du glacier sera parvenue en un point tel que l'ablation n'y puisse plus permettre l'existence de la glace. Alors cette extrémité deviendra stationnaire et l'équilibre du glacier sera acquis aussi longtemps qu'aucun changement ne se produira dans l'intensité des deux facteurs qui le déterminent. On peut donc dire que le volume d'un glacier, capable de varier beaucoup suivant le relief de la gorge qui le contient, est le résultat d'une équation d* équilibre qui s'est établie entre l'alimentation et l'ablation. Au début de la formation du glacier, le second facteur était presque nul et ainsi, peu à peu, les névés, tombant dans la vallée, y ont formé une masse sans cesse grossissante ; mais en même temps l'action calorifique en jeu sur la surface du glacier allait toujours en augmentant de puissance ; la progression du glacier a donc dû s'arrêter, et le point où l'extrémité libre est arrivée marque la région pour laquelle, à Vinstant considéré^ les deux influences sont devenues égales.

Si ces deux influences étaient constantes, c'est-à-dire si, la quantité des neiges hivernales restant toujours la même, la température ne subissait, de son côté, aucun changement, le volume du glacier, ainsi que la situation de son extrémité libre, seraient invariables. Tel n'est pas le cas qui se réalise habituellement et nous aurons plus loin à faire ressortir les importantes conséquences qu'entraîne la variation continuelle des deux facteurs en question. Toutefois, ces changements ne réagissent que sur le régime des glaciers, dont la puissance, comme agent géologique, n'en peut être affectée que sous le rapport de l'intensité. C'est pourquoi, dans un premier aperçu, destiné à mettre en lumière la nature propre des phénomènes glaciaires, nous supposerons, pour plus de simplicité, que l'alimentation soit constante aussi bien que l'ablation.

MOUYEMENT DE Li GLACE. 357

«aaelers fmcminmém% CHaciers saspeadlni. — Mais avant d*aller plus loin, il convient d'établir une distinction entre les glaciers qui occupent des dépressions profondes et ceux qui cheminent simplement sur une pente continue avec celle où se produisait Taccumulation des névés. Dans le premier cas, toutes. les circonstances propres à favoriser la formation du glacier se trouvent réunies ; d'une part, toute dépression profonde a pour origine, en général, un cirque à parois convergentes, de sorte qu'elle doit recevoir et concentrer en un même point une masse considérable de névé. D'autre part, elle offre à la glace, par la raideur de ses parois, une protection efficace contre la radiation solaire. Il doit donc s'y produire un glacier important par son volume comme par sa longueur. Au contraire, sur une pente dépourvue de dépressions, il y a bien encore, sans doute, transformation successive de la neige en névé et de ce dernier en glace ; mais au lieu de se concentrer, la glace s'étale à mesure qu'elle descend, et comme c'est par la surface libre que l'ablation s'exerce, la progression de l'extrémité est bien vite arrêtée. D'ailleurs l'alimentation ne peut provenir que des crêtes qui dominent immédiatement le glacier, c'est-à-dire qu'elle est plutôt divergente que convergente. Aussi les glaciers suspendus, comme on les appelle, offrent-ils ce caractère de s'arrêter sur les pentes sans pouvoir parvenir jusqu'aux vallées voisines. On en peut voir plusieurs dans le massif du mont Blanc, par exemple entre le glacier des Bossons et la mer de Glace et tous, formant une ceinture dentelée autour de la crête des Aiguilles, contrastent, par leur étendue restreinte, avec les deux grands fleuves de glace entre lesquels s'étend la vallée de Ghamonix.

Notre but étant d'étudier les phénomènes glaciaires dans leur expression la plus nette, nous commencerons par porter exclusivement notre attention sur les glaciers encaissés, instruments géologiques beaucoup plus efficaces que les glaciers suspendus.

Gela posé, une première question s'offre immédiatement à nous. Puisque l'alimentation d'un glacier a lieu presque uniquement à sa jonction avec les névés, tandis que l'ablation s'opère par toute la surface et spécialement dans le voisinage de l'extrémité, de quelle manière se fait cet échange qui, dans le cas simple où nous nous sonunes placés, doit assurer l'invariabilité des dimensions de la masse de glace? Ici intervient une notion nouvelle, celle du mouvement des glaciers.

■ OUVEHBMT DB LA ttLACE

ProgreMloB ««• glaciers. Ses lois. — L'expérience a depuis longtemps enseigné aux montagnards que la glace, malgré son apparente immobilité, chemine dans le sens de sa pente. Les objets qu'on y laisse tomber se retrouvent, plusieurs années après, à un niveau inférieur et c'est ainsi qu'en 1861 on a vu sortir, du

Ml LAPPAIBVr, TtLàSTÈ K «ÉOLOOB. 17

pied du glacier des Bossons, les vêtements des victimes de 1-accident survenu en 1820 au Grand Plateau. L*échelle que les guides de Saussure avaient abandonnée en 1788 au pied de l'Aiguille Noire fut revue par Forbes, en 1832, à 4050 mètres en aval, ayant ainsi progressé, en moyenne, de 92 mètres par an et, en 1845, Ch. Martins en retrouva les débris à 4420 mètres plus bas. D'ailleurs les blocs de pierres qu'un glacier accumule à son extrémité libre proviennent, la plupart du temps, de roches qu'on trouve en place sur les crêtes au milieu desquelles il prend naissance, et ces blocs ont dû évidemment être charriés par la glace jusqu'au point où on les observe.

Le mouvement des glaciers a été l'objet de mesures précises, exécutées par divers observateurs, depuis Hugi, Agassiz et Forbes jusqu'à Tyndall ; on se sert habituellement de piquets, plantés sur une ligne transversale, à la surface d'un glacier, et observés régulièrement des deux rives à l'aide du théodolite. On a constaté de cette manière, non seulement que les glaciers cheminent, mais que leur déplacement obéit à des lois générales identiques avec celles qui régissent le mouvement de l'eau dans les rivières. Ainsi le déplacement est plus rapide au centre que sur les bords et à la surface qu'au fond. La vitesse augmente dans les étranglements et diminue quand le glacier s'élargit; dans les tournants, il y a surélévation du glacier sur la rive convexe et la ligne du maximum de vitesse se rapproche de la rive concave. Enfm, au passage des gorges, il y a ralentissement en amont, accélération et gonflement vertical au passage de la gorge.

Ce sont là, sans exception, les lois du mouvement de l'eau courante. Il n'y a de différence que dans le chiffre de la vitesse. Du reste, avant que ce résultat eût été mis hors de doute par des mesures de précision, le chanoine Rendu avait affirmé, dès 1 841 , qu'entre la mer de Glace de Chamonix et une rivière la ressemblance est complète, au point qu'il serait impossible de signaler dans un de ces courants un phénomène qui ne se retrouvât pas dans l'autre.

TItesse en divers points. Bandes bonenses. — La vitesse d'un glacier, à la surface, varie depuis 0'»,025 ou 0",050 jusqu'à plus de l'»,25 par 24 heures. En été, la vitesse de la mer de Glace varie depuis 0™,50 à Trélaporte jusqu'à 0«»,90 au Montanvert. En ce même point, la vitesse est de 0'",61 sur le bord oriental concave, de l'",05 au filet du maximum, de 0™,85 au milieu et de 0"^,27 seulement sur le bord convexe. Enfin, sur une section verticale de 45 mètres, prise au mont Tacul, Tyndall a mesuré les vitesses suivantes, par 24 heures : à la surface, 0«»,18, à 34 mètres de profondeur, 0™,135, et au fond, 0"',08 (\).

Le ralentissement que subit le mouvement d'un glacier au contact des parois de son lit se traduit quelquefois aux yeux, d une manière très nette, par l'allure de la surface, lorsqu'il y donne lieu au phénomène des bandes boueuses (fig. 45). Quand la pente d'un glacier se brise brusquement, il en résulte une véritable cascade de glace, comme celle du Géant, au pied de laquelle de menus débris,

(l)Tyndoll, o|>. ei7.,p. 80.

MOUYEMENT DE U GLACE. 259

pierres et graviers, charriés par la glace d*ainont, s*accumulent en demi-cercle pendant toute une saison. Emportés par le mouvement de progression, ces débris, mélange de sable et de boue, cheminent à la sur-' face du glacier, formant une courbe dont la conveiité s*accuse de plus en plus à mesure de la descente, le milieu prenant sur les deux extrémités une avance qui va toujours en grandissant. Les bandes boueuses de la mer de Glace se voient très bien lorsqu'on regarde du haut de la Flégère, d'où l'on peut constater qu'elles ont en effet la cascade ^'«- ^' " ^",e^.^"'*"'** "*'"" du Géant pour point de dépari . Tyndall en a compté

dix-huit entre Trélaporte et le Montanvert, c'est-à-dire sur un espace d'environ deux kilomètres. Par suite, l'écartement de ces bandes serait d'environ 110 mètres, soit, à peu de chose près, le parcours moyen annuel de la glace dans ces parages. Ainsi chaque bande boueuse représenterait bien le tribut d une année.

Reconnaissons cependant que, pour quelques observateurs, les bandes boueuses ne seraient autre chose que le résultat de l'apparition à l'extérieur, sous la forme de gradins successifs, des tranches annuelles dont le glacier Se compose, et dont les bords paraissent noirs par suite de la fusion des menus débris qu'elles con* tiennent (i).

Si l'on prend 0",305 par 24 heures comme moyenne du mouvement d'ensemble de la mer de Glace, on peut calculer qu'il faudrait 120 ans à la glace pour aller du col du Géant à l'extrémité du glacier des Bois. Or la Seine chemine avec ime vitesse de 0*,50 par seconde et celle des grands fleuves atteint environ i^^bO; on voit ainsi qu'un glacier peut être considéré comme un appareil naturel ayant pour effet de retarder l'écoulement d'une certaine partie des précipitations atmosphériques en les ralentissant dans la proportion de 1 à 150000 au moins.

Ici se présente une observation qui établit, entre les glaciers et les rivières, une différence essentielle. La vitesse des premiers est influencée par la température, tandis que celle des rivières ne dépend que du débit et de la pente. On a reconnu que la vitesse moyenne d'un glacier, en hiver, est à peu près la moitié de la moyenne d'été; et tandis que le maximum observé en juillet, sur la mer de Glace, a été de 1",58 en 24 heures, le maximum d'hiver n'a jamais dépassé 0'",46. Ce résultat permet de rejeter immédiatement l'hypothèse qui attribuait la progression des glaciers à l'expansion de l'eau venant se congeler dans les crevasses ; dans ce cas, en effet, le mouvement eût dû atteindre sa plus grande intensité la nuit et en hiver. Or c'est le contraire qu'on observe.

La vérité est qu'un glacier se comporte comme un fleuve imparfait^ dont F analogie avec les eaux courantes croît à mesure que la température s élève. Mais comment une telle analogie peut elle ^'établir avec une matière ena pf arence aussi

(1) Voir Gh. Martins : Bévue des Deux Mondes, 4867.

fragile que la glace» incapable de supporter aucun effort de tension et semblant offrir, en toutes choses, des propriétés diamétralement opposées à celles des liquides comme à celles des corps élastiques?

Plasticité de la i^iace. Re^el. — Pour résoudi*e ce problème, il convient de remarquer que tous les glaciers bjien caractérisés sont situés dans des gorges profondes, situées notablement au-dessous de la limite des neiges persistantes et que, par suite, leur partie principale est habituellement soumise à Tinfluence d'ime atmosphère dont la température moyenne est supérieure à zéro. Or dans ces conditions, la glace acquiert des propriétés spéciales.

M. Bianconi (1) a montré, par des expériences directes, que par des températures comprises entre -f- 1® et -f- 6®, unç barre de glace, chargée à Tune de ses extrémités, pouvait affecter une flexion sensible. L*expérience est d'ailleurs moins facile avec la glace hyaline des lacs qu*avec celle qui provient de la compression de la neige. En 1871, dans les carrières souterraines de Paris, on a pu voir, au plafond de Tune d'elles, une plaque de glace qui s*était recourbée à angle droit sans se rompre, soutenant encore un fragment du toit, détaché par la gelée. Ainsi, quand la température ambiante est au-dessus de zéro, la glace manifeste uno sorte de plasticité intrinsèque, probablement due à la petite quantité d'eau de fusion que le contact de l'atmosphère fait naître dans sa masse.

Mais de plus la glace possède la propriété du regel Des morceaux de glace pilée ou de neige, comprimés à la presse hydraulique dans des moules, y donnent naissance à une masse laiteuse t[ui prend toutes leg formes possibles et qu'on peut même faire écouler par des orifices étroits sous la forme de bâtons cylindriques. On a expliqué cette propriété en disant que Ja pression commence par liquéfier ime partie de la glace et qu'ensuite l'eau de fusion, en se congelafit dt» nouveau, soude ensemble les divers fragments. Quoi qu'il en soit, il est certain que les expériences instituées par Tyndall et Helmholtz pour mettre en évidence la plasticité de la glace sous l'influence de la pression, ne réussissent bien que par une température supérieure à zéro. Enfin si l'on réfléchit que presque toute la masse de la glace est granuleuse et plus ou moins parsemée de bulles d'air auxquelles Feau de fusion peut se substituer ; que, de plus, entre les grains qui la composent il subsiste un réseau d'innombrables fissures capillaires, aptes à se laisser traverser par les eaux d'infiltration ; on reconnaîtra que l'ensemble des conditions auxquelles un glacier se trouve soumis est de nature à donner à ses particules une certaine mobilité.

D'après cela, un glacier est une masse imparfaitement fluide en raison de la température de l'atmosphère ambiante. En outre, sa continuité, sans cesse interrompue par le phénomène des crevasses, est continuellement rétablie par le regel. Dans de telles conditions, la glace ne peut manquer de ressentir, au moins dans une faible mesure, l'influence de3 deux actions principales qui règlent la

(1) MefnoriejielV Accademia délie ecienxedi Bologna, I, p. 155; lY, p* 15

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