APPLICATIONS DE LA GEOLOGIE
Tant d'avantages devraient suffire pour conquérir à la science géologique des adeptes de plus en plus nombreux, si déjà elle ne s'imposait à l'attention publique par les applications de toute sorte dont elle est susceptible.
Le temps n'est plus où même des mineurs expérimentés pouvaient se permettre d'affecter un certain scepticisme à l'égard de la Géologie, bien qu'il fût aisé de leur répondre que, sans en vouloir convenir, ils en faisaient tous les jours et de la meilleure. Les relations des filons métallifères entre eux et avec les roches encaissantes sont choses qu'un praticien ne parvient à bien définir qu'à la condition de pénétrer sur le terrain réservé à la science; sans doute, c'est à l'expérience seule des mineurs de profession qu'on doit ce qu'on sait aujourd'hui sur la distribution des parties riches dans certains districts miniers ; mais ces notions n'ont acquis une portée générale que le jour où on est parvenu à les formuler dans le langage scientifique, en rattachant, par une relation de cause à effet, des phénomènes que les honunes du métier s'étaient contentés d'enregistrer sans en pousser plus loin l'analyse. Pour décider de l'opportunité d'une recherche, pour la bien conduire une fois qu'elle est engagée, pour savoir l'abandonner ft temps si elle doit demeurer infructueuse, c'est à la Géologie qu'il faut faire appel; car elle seule est en possession de règles qui, résumant l'expérience acquise dans loua les cas analogues, permettent d'appliquer à chaque espèce un diagnostk raisonné; et quand môme, pour pouvoir formuler une opinion, l'homme de science devrait demander à s'éclairer par quelques travaux préparatoires, les frais de semblables recherches, toujours poursuivies sous l'empire d'une idée directrice, seront toujours bien peu de chose auprès des énormes dépenses qu'entraîneraient un puits ou une galerie, entrepris au hasard sur un emplacement mal chaîri.
Cet intérêt est encore mieux marqué quand il s'agit d'aller cherclier, dans la profondeur, des substances utiles qui, comme la houille et le sel, sont liabituellenienl cantonnées dans des terrains détermines. Qui donc, sinon le géologue, fera coimaitre au sondeur les terrains sur lesquels tout travail serait infiuctueux. parce qu'ils appailiennent à des systèmes inférieurs à ceux qui encaissent les substances désirées? Et à supposer qu'il y ait, comme dans la région du Pas-de- Calais, de ces renvei-sements qui troublent la succession régulière des assises, à qui, si ce n'est au stratigraphe, ira-t-on demander d'en définir l'allure? De môme, quand une grande faille vient interrompre la continuité d'un gisement, n'est-ce pas à la Géologie qu'il appartient de dire de quel côté il y a des chances dé retrouver les couches perdues?
Ce qui est vrai pour les mines Test aussi pour les carrières. Sans doute, la science peut rarement dire avec certitude quelles seront, en un point donné, les qualités industrielles d'une roche. Du moins est-ce beaucoup de pouvoir marquer sur le terrain tous les affleurements des assises qui, dans certaines localités, ont fourni soit des pieires de constmction, soit des matériaux d'empierrement, soil des minerais de fer, soit encore des argiles de qualités diverses et où, par conséquent, il y a quelque probabilité pour la rencontre de produits analogues.
L*aménagement des sources minérales est encore une des enireprises qui ont le plus de secours h attendi'e de la Géologie. Dans une matière aussi délicate, où des travaux mal conçus peuvent amener des résultats funestes, il n'y a qu'une seule manière de procéder rationnellement; c'est de se rendre compte de l'allure des fentes qui amènent les eaux et des causes auxquelles leur minéralisation peut être attribuée, étude qui rentre essentiellement dans la mission du géologue. Il en est de même de la recherche des nappes d'eau profondes. Ce n'est pas à la légère qu'un forage coûteux peut être entrepris ; or la probabilité de la rencontre d'une nappe, artésienne ou non, dépend de la nature des couclies qui doivent exister en profondeur, de leur inclinaison, de l'altitude à laquelle elles affleurent au jour, en un mot d'un ensemble de circonstances que la Géologie seule est en mesure de préciser. Pei-sonne n'ignore que les encouragements donnés par les géologues ont été la raison déterminante des grands sondages artésiens de la région parisienne et le succès de cette initiative a rendu l'union de la science avec l'art du sondeur plus intime que jamais.
L'étude du régime des coui's d'eau, si importante à divers points de vue, est inlimement liée à celle de la composition du sous-sol, depuis que les travaux de M. Belgrand ont montré à quel point la perméabilité du terrain, conséquence de sa constitution géologique, influe sur le résultat final des précipitations atmosphériques. La connaissance de cette constitution précédera donc avec avantage toute tentative faite pour fixer les sols exposés au ruissellement, consolider les berges menacées par l'érosion et lutter contre le fléau des inondations.
Hais c'est surtout aux travaux publics proprement dits que la Géologie est appelée à rendre des services. Sans doute, il ne serait que juste de reconnaître
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que pendant longtemps c'est l'inverse qui a eu lieu et que la science a dû de NOS jours ses principales conquêtes à ces tranchées qui, sur tant de points, mettaient à découvert un sol jusqu'alors masqué par la végétation ou par les dépôts superficiels. Toutefois Texpérience ainsi conquise n'a pas tardé à rejaillir avec profil sur l'art qui l'avait si puissamment aidée à se développer. Après tant de déboires causés aux ingénieure par la rencontre de terrains ébouleux, on a généralement reconnu la convenance de faire appel à la Géologie dans l'étude des tracés de chemins de fer et de routes. Une telle pratique devrait être paiiout «livie et bien des frais de construction ou d'entretien seraient épargnés si, à cMè des considérations pui-emenl lopographiques, on se préoccupait toujours à un degré suffisant de la nature des terrains traversés. Ici c'est une tranchée de chemin vicinal, ouverte dans une nappe d'argih». où l'inclinaison des talus a été déterminée a priori par un règlement adminisîratif et dont les berges iront s'pffondrant chaque hiver, tandis qu'on eût évité cet inconvénient en adoptant, dés le début, Tinclinaison que réclamait un terrain dont les géologues étaient en mesure de signaler le peu de consistance. Ailleurs c'est une grande tranchée de chemin de fer, dont le projet, dressé sur un simple profil du terrain, n'a tenu aucun compte de la nature des roches et par laquelle on se trouve conduit à entamer une assise d*argile à flanc de coteau, tentative condamnée à l'insuccès ou susceptible, tout au moins, d'entraîner des frais considérables. Sur un autre point, le calcul, fait à l'avance, de la compensation des déblais par les remblais, amène l'ingénieur à utiliser, pour la travei*sée d'un vallon, des masses de marne argileuse extraites d'une tranchée voisine; et pendant de longues années, le remblai s'étalera à droite et à gauche, obligeant à recharger sans cesse une voie qui s'effondre en y engloutissant une quantité de matériaux coûteux. D'autres fob enfin, trompé par les apparences extérieures du sol, on n'aura pas su deviner la rencontre probable de veines de quartz ou de granité, contre lesquelles s'épuiseront les efforts des ouvriers. Dans tous ces divers cas, l'opportunité d'un appel aux géologues est évidente et nous ne pensons pas qu'aujouixl'hui personne songe à la contester.
Du reste, ce genre d'études préalables ne s'applique pas uniquement aux travaux à exécuter sur la terre fei-me. Une récente expérience a prouvé que, sous une profondeur d'eau appréciable, il n'était pas impossible de reconnaître l'allure des couches que la mer dérobe à nos regards, sans employer à celle recherche autre chose que les outils de sondage les plus élémentaires. C'est ainsi que le projet de tunnel sous-marin entre la France et l'Angleterre a pu être débarrassé à peu de frais de quelques incertitudes que l'exécution définitive du travail semblait être seule en mesure de lever.
Enfin l'art qui importe le plus à la prospérité des nations, l'agriculture, ne saurait demeurer étranger à la Géologie, depuis qu'on a compris la nécessité de de restituer méthodiquement au sol les éléments que les récoltes lui enlèvent sans retour. L'expérience acquise dans les essais de cartes agronomiques a
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démontré que le meilleur travail de ce genre était encore une carte géologique à grande échelle, tant la concordance est parfaite entre la nature du sous-sol et les divisions stratigraphîques qu'on y peut établir. D'ailleurs la Géologie seule a qualité pour faire connaître aux agriculteurs les gisements d'amendements minéraux, et elle s'est trop bien acquittée de cette tâche, en ce qui concerne les marnes et les phosphates de chaux, pour que l'utilité de son intervention puisse être désormais méconnue.
Nous n'avons voulu rappeler ici que les principales applications de la Géologie. Mais combien d'autres mériteraient encore une mention I L'art militaire, par exemple, peut tirer un parti considérable, non seulement du relief, mais de la nature du sol et, entre les mains d'un tacticien instruit» une carte géologique viendra fort à propos compléter les indications de la topographie. On sait quel rôle important jouent, dans la défense du sol français, les diverses zones concentriques qui, de l'Ardenne à la Bourgogne, d'une part et de la Cliampagne aux Vosges, d'autre part, entourent si régulièrement l'Ile de France. Ces zones, dont chacune est limitée à l'est par une falaise où ne s'ouvrent qu'un petit nombre d'étroits passages, correspondent à autant de systèmes stratigraphiques bien distincts et nulle part leur importance et leur homogénéité ne s'accusent mieux que sur une carte géologique. S'agit-il de choisir d'avance un campement, de déterminer l'emplacement qui convient le mieux à un corps de cavalerie, ou le terrain sur lequel des manœuvres d'artillerie seront le plus faciles, une carte de ce genre offrira, môme en pays inconnu, sinon le moyen de trouver la meilleure solution, du moins celui d'éviter de grosses fautes, impossibles à prévoir avec les seules ressources de la carte topographique, même la mieux faite. L'avantage de telles indications sera encore plus sensible s'il faut proposer l'ouverture de tranchées d'attaque ou la construction d'ouvrages de fortification passagère; car on pourra éviter d'en fixer la place sur des affleurements de roches dures, connaissant à l'avance, rien que par la légende de la carte, ceux des terrains où tout travail de sape rapide serait impossible.
La peinture elle même n'est-elle pas intéressée à ne point méconnaître les traits principaux de la structure du sol, traduits en caractères si fidèles, mais parfois si difficiles à définir, dans la physionomie extérieure du paysage? Certes, le grand art s'accommode mal des menus détails et de même qu'on saurait mauvais gré à un paysagiste de vouloir reproduire avec exactitude les caractères distinctifs des espèces végétales, de même il serait difficile d'applaudir aux efforts qu'il ferait pour accentuer la nature minéralogique des roches formant le fond de son tableau. Mais sans tomber dans un tel excès, quel avantage n'y a-t-il pas à savoir mettre en évidence, par quelques coups, largement donnés, de crayon ou de pinceau, soit l'allure de la stratification, soit celle des grandes surfaces de division des roches? N'est-il pas facile d'apprécier, du premier coup d'œil, la supériorité d'un paysage où l'on a su faire une juste part aux différences intrinsèques des masses minérales?