‹ Traité de géologie (volume 2)Chapitre 96 sur 483 · A. TOURBIÈRES · texte numérisé non relu

A. TOURBIÈRES

C^MidlUoiis gfénérales de la formation de la toarbe. — Les tourbières sont des lieux hiunides ou marécageux, dans lesquels s'accomplit, sous la protection de Teau, la décomposition lente de certaines matières végétales et leur transformation en un combustible nommé tourbe, tenant le milieu entre le règne organique et le règne minéral.

Il semblerait, d'après cette définition, qu'un sous-sol imperméable dût être nécessaire à la formation de la tourbe. Il n'en est rien cependant et nous verrons que les sols les plus fissurés ou les plus spongieux peuvent devenir un lieu d'élection pour les tourbières, tandis qu'on n'en trouvera jamais dans les pays où dominent exclusivement les formations argileuses. Cela tient à ce que la production de la tourbe est, avant tout, déterminée par certaines conditions physiques extérieures, dont la réalisation est plus souvent entravée que favorisée par l'imperméabilité du terrain.

En effet, pour que la tourbe se forme, il faut non seulement qu'il s'établisse une végétation aquatique vigoureuse, mais que les plantes, continuant à se développer en hauteur, périssent lentement par leur pied constamment immergé, sans que leur croissance en soit aucunement affectée. Or cette condition est surtout réalisée, dans la nature, par certaines familles de mousses, dont le développement exige à la fois un climat humide, l'absence de fortes chaleurs et une eau tout à fait limpide. D'une part donc les tourbières ne peuvent exister normalement entre l'équateur et les limites des deux zones tempérées, et de l'autre, comme les eaux des régions à sous-sol imperméable sont, ainsi que nous l'avons vu, toujours plus ou moins chargées de limon, de telles contrées se montreront généralement impropres à la végétation qui seule peut donner naissance à des gisements étendus de tourbe. De la sorte la tourbe fera défaut dans des

pays entrecoupés d*étangs et de marécages à fond d*argile, tandis qu*on pourra la trouver bien développée sur des sables, sur de la craie, parfois même sur des pentes où il semblerait qu'il dût être impossible, à une nappe d'eau de se maintenir.

PeuYolr absoriMuit ëes splMiloes. — Ayant ainsi établi, dès le début, la différence capitale, si bien mise en évidence par les travaux de Belgrand (1), qui sépare les marais tourbeux de tous ceux où la stagnation de leau n'est due qu'à l'imperméabilité du sol, il importe d'entrer plus avant dans l'examen des conditions qui président à la formation de la tourbe. II faut, avons-nous dit, une espèce végétale croissant par sa partie supérieure, exposée à l'air libre, tandis que sa base immergée se décompose lentement. Pour cela il n'est pas nécessaire qu'il préexiste une nappe d'eau, à la surface de laquelle la végétation viendrait s'établir; cette nappe peut être, en quelque sorte, créée par le végétal lui-même, en raison de son avidité pour l'humidité atmosphérique.

Tel est, justement, le rôle que remplissent les mousses du genre Sphagnum^ grâce à la propriété qu'elles ont d'absorber une prodigieuse quantité d'eau. M. Lesquereux (2) qui, le premier, a parfaitement précisé les conditions dans lesquelles se forme la tourbe des hauteurs, a constaté qu'une touffe de sphaigne, conservée sèche pendant un an au plafond d'une chambre, gardait encore, au bout de ce temps, la faculté d'absorber quinze fois son poids d'eau. Aussi, dans les pays humides, les sphaignes se développent-ils avec une grande vigueur, pourvu toutefois que les eaux qui les entretiennent soient limpides et que la température extérieure ne soit pas trop élevée.

Transfomuitloii des sphaignes en tourbe. — Quand ces deux conditions sont réalisées, les sphaignes croissent rapidement, s'alimentant des neiges, des pluies et des brouillards. A mesure que cette végétation se développe en hauteur, les touffes meurent du pied. Mais leur décomposition a lieu à l'abri de l'air, sous la couche d'eau que ces mousses ont aspirée, qu'elles retiennent avec énergie et où leur base est toujours immergée. Aussi la matière organique, au lieu de passer en totalité dans l'atmosphère sous la forme d'acide carbonique, ne subit-elle qu'une combustion incomplète, donnant naissance à ce produit particulier qu'on appelle la tourbe.

Le caractère de la transformation survenue peut être facilement apprécié à l'aide du tableau suivant :

Sphagnum .

Tourbe. . . .

CARBOXE BTDR06È!Œ OXTGÈIŒ

Si, d'après ces résultats et tenant compte des équivalents, on cherche à ex-

fl) Belgrand. La Seine, Éludée hydrologiqueê, Paris, 1872.'

(2) Mémoireê de la Soc, des sctences nalurelles de Neuchàlel, III, 1845.

ACTION DES VÉGÉTADX.

primer les proportions atomiques des divers éléments relativement au carbone, on trouve que, pour une même proportion de carbone égale à 100, le sphaigne contient i57 d'hydrogène et 64 d'oxygène, tandis que la tourbe ne renferme plus que iii du premier gaz et 41,50 du second. La mousse a donc perdu» en se transformant en tourbe, 29 % de son hydrogène et 55 Vo de son oxygène. Naturellement, une partie du carbone du végétal a disparu, oxydée par la petite quantité d'air tenue en dissolution dans l'eau ; mais cette eau a exercé, sur la plus grande partie de la matière organique, la même action protectrice qu'exerce la couverte de terre sur une meule de charbon de bois.

La transformation de la mousse en tourbe est progressive. La tourbe la plus récente, celle qui se trouve 'à la surface, possède un tissu très lâche, laissant encore apercevoir tous les filaments végétaux ; c'est la tourbe mousseuse. Plus bas, elle devient feuilletée et sa couleur est plus foncée. Enfin, à la base, elle est noire et compacte et l'on cesse d'y pouvoir reconnaître à l'œil les espèces végétales dont elle provient. Les chifTres qui suivent (1) montrent que cette transformation marche de pair avec un enrichissement progressif en carbone, tandis que le produit s'appauvrit en hydrogène, mai^ surtout en oxygène.

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